LE JARDIN DES BELLADONES
Laissez, laissez les plis tomber de ce rideau. N'allez pas entr'ouvrir cette porte qui donne Sur le jardin des digitales, des sureaux, Sur le jardin empoisonné des belladones.
Les tiges vous prendraient comme feraient des bras*
Le sol est parsemé de pollens et de graines.
Des calices épais et des feuillages gras
Tombent les songes fous et les lourdes migraines.
Une lune attardée erre dans le ciel bas Et l'air est immobile, ardent, aromatique. Fermez bien le rideau pour qu'on ne sente pas Le poison fade et cher de ces fleurs narcotiques...
Ne pas dormir! Tous les sommeils sont trop profonds! Tous les deux étoiles sont trop chargés de flammes ! Laissez-moi penser seul, les yeux vers le plafond, Loin du jardin terrible où l'on laisse son âme.
REPRÉSENTATION DE L0HENGR1N
La loge d'un théâtre est un abîme obscur. Tu ne la verras plus! chantait l'orchestre immense. Et vers moi Lohengrin au bouclier d'azur Agitait en riant son épée et sa lance.
Tu ne la verras plus! chuchota doucement
Une dame aux seins nus singulièrement vieille.
Le cygne au loin glissait miraculeusement...
Les diamants coulaient à fleur des peaux vermeilles...
Tu roulais dans les sons, fleuve du désespoir!
Je voyais ricaner des visages illustres.
Dans la frise marchait un grand chat maigre et noir...
Des clowns se balançaient dans les cristaux du lustre.
Tu ne la verras plus! chantaient les violons, D'Eisa, la blonde Eisa, c'est l'adieu qui s'éveille... Et la loge s'emplit d'un cortège très long De personnages noirs à mine de corneilles.
Et tous me saluaient avec respect, très bas, Ils avaient l'air d'avoir une peine infinie Et moi j'aurais voulu crier, tendre les bras, Mais j'étais ruisselant d'un torrent d'harmonie...
Lohengrin! ne suis pas le cygne sur les flots! Du sang de Jésus-Christ le Saint-Graal est vide ! Tu ne la verras plus! et dix mille sanglots Ne te rendront jamais la minute splendide.
Emporte-moi, musique, ailleurs, je ne sais où, Loin de ces mannequins, de ces caricatures... Délivre-moi de la pitié de tous ces fous, Délivre-moi de la laideur des créatures!...