‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 64 sur 172 · L'OPIUM · texte numérisé non relu

L'OPIUM

Je suis le sombre oiseau des vieux soirs d'amertume, J'ai des ailes de jais, je suis magique et beau, J'ensorcelle les cœurs quand je lisse mes plumes, L'esprit des Bouddhas morts habite en mon cerveau.

Moi qui suis l'habitant des temples millénaires, Je viens planer ce soir chez les civilisés. Je suis l'étrange ami de l'homme solitaire Et de tous ceux dont le courage s'est brisé.

Par la fenêtre ouverte au large crépuscule, Je pénètre en tournant fantastiquement noir Des tapis au plafond je danse et je hulule, Je suis terrible et grand comme le désespoir.

Je me perche au sommet d'un meuble et l'on m'adore, L'on remue à mes pieds la chimère et l'ennui Et je suis toujours là quand montent les aurores, Je réchauffe mon corps contre la chair des nuits.

Le grand Bouddha d'ivoire et les vases de cuivre Sont mes amis muets, beaux et jamais ingrats Et les cœurs défaillants devant l'effroi de vivre Me prient avec des mots qu'on n'entend presque pas.

— « Seigneur sombre et subtil, esprit aux ailes noires, Accoutume notre âme à l'absence d'espoir, Mets en nous l'aliment de notre propre gloire, Donne-nous notre pain de rêve chaque soir!

Sur le divan étroit, mais grand comme l'espace, Dépouille notre orgueil, brûle notre pitié, Ote de notre chair la volupté vorace, Seigneur, délivre-nous de l'horreur du foyer !

Fais-nous haïr les fleurs et les choses qui brillent Pour n'aimer que les objets mats et les bruits sourds, Fais-nous haïr l'argent, la femme et la famille, Donne-nous le dégoût des fadeurs de l'amour... !

Fais-nous libres et doux, légers et solitaires, Enseigne-nous les affinités de nos corps, Emporte-nous plus loin au pays sans lumière, Toi qui dans l'inconnu va plus loin que la mort..

Lia f^obe at*Faehée

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