LA FEMME DE QUARANTE ANS
Trop de bonté paraît dans ses yeux dévoués :
Elle se hâte trop d'être tendre et fidèle ;
On dirait qu'elle voit son horizon borné;
Elle est comme un oiseau qui sent faiblir ses ailes.
Elle mêle l'audace à la timidité ;
Elle est pressée, hélas ! elle se donne toute...
Elle fait bien valoir tout l'art de sa beauté,
Mais son pouvoir décroît, car, au fond, elle en doute.
Elle dit : « Reste là, mon enfant ! mon petit ! . . . » Dans l'amante vieillie une mère se cache. On le sent. On voudrait punir qui vous chérit Et comme les enfants on est méchant et lâche.
Pour la faire souffrir on est savant comme eux. On joue avec son cœur comme ils jouent à la balle : Elle simule en vain de se plaire à ces jeux, Elle est servante ou mère et jamais une égale...
L'esprit devient près d'elle actif et clairvoyant; Il voit le sein moins pur s'écraser sous l'étoffe, La ride près de l'œil, la tache d'une dent Et le geste des bras trop grand quand elle s'offre.
Elle fait des efforts pour être à l'unisson; Elle est soudain joyeuse et soudain puérile. C'est aussi déchirant qu'une belle chanson Qu'une aigre et fausse voix fait gémir et mutile.
L'on trouve bien les mots alors qu'il faut trouver, Par pitié, par remords ou même par tendresse. Mais la grimace est là, du visage fané, Qui glace le baiser et sèche la caresse.
Et puis, c'est la rancune obscure, le désir De lui faire du mal, de lui faire comprendre Par des mots à deux sens que l'on la voit vieillir Et qu'on est généreux lorsqu'on est un peu tendre.
— Ah! ce n'est pas l'amour ni même la beauté. Dont nous cherchons partout la forme insaisissable, Ce n'est pas le désir ni la sincérité. C'est toi ! c'est toujours toi, jeunesse irretrouvable !
C'est toi, paix du regard, c'est toi, clarté du teint, Ligne à demi formée, attitude peureuse, 0 mouvement qui fais de tout corps féminin Un élan de beauté vers des nuits amoureuses...
Alors, fuis, cache-toi, pauvre ombre de plaisir Qui n'as pu de ses traits déguiser les ravages. Du banc des résignés, des tristes, vois partir Ceux qui s'en vont joyeux pour le divin voyage.
Mais ne les suis pas trop de tes yeux trop aimants ; Cache tes mains ; leur veine est trop bleue et ton âme Pèse avec son amour moins qu'un seul cheveu blanc Couvre de ton manteau le miroir et la flamme...
Hélas ! tu sens déjà que s'empâte ton corps;
Ta peau a par endroits des rougeurs, elle est rude ;
Ta bouche, le matin, a le goût de la mort
Et tes draps ont l'odeur de la décrépitude...