LA DERNIERE NUIT
Quand le poète voit paraître dans sa chambre
Celle qui n'a ni linge fin ni cheveux d'or,
La maîtresse sans chaud baiser, ni parfum d'ambre,
Triste comme la nuit et comme le remords,
Il résiste, son sang se glace dans ses membres,
Car l'amant de la vie a l'effroi de la mort.
Il se rappelle alors celles qu'il a chéries,
Tous les songes d'amour perdus entre leurs bras,
Les gants longs, les parfums, les ceintures fleurier,
Le regard des amis dans les joyeux repas,
La douceur des divans, les nuits de causeries
Et les corps amoureux penchés parmi les draps...
Il voit le défilé des vieilles bien-aimées, Celles qu'il avait cru ne pas pouvoir trahir, Leurs caresses dans les voitures dérobées, Celles qui se donnaient sans pousser un soupir, Dont le buste émergeait hors des robes tombées, Qui détournaient leur bouche afin de mieux l'offrir.
Mais les visages chers ont d'étranges grimaces,
Le temps a desséché ces corps jadis ardents,
Et ce sont maintenant des fantômes de glace
Qui se penchent et rient de leurs bouches sans dents,
Regardent de leurs yeux sans flammes et sans grâces,
Qui lèvent vainement les bras en les tordant.
« Quoi! dit-il, je perdrai tout ce qui fut mon âme,
Le désir du nouveau, le goût de la beauté
Qui coulait dans mon sang comme un ruisseau de flamme,
Je perdrai le frisson des toilettes d'été,
L'infini qu'on pressent dans les regards de femmes,
Jeunesse, ton éclat, ta chaleur, volupté!
« J'ai dispersé mon cœur aux quatre coins du monde
Et je me suis de mes amours enorgueilli...
J'ai tout quitté pour voir sur une épaule blonde
S'écrouler les cheveux des torsades jaillis;
Et me voilà parmi les visages vieillis,
Les regards morts de ces maîtresses moribondes.
« J'avais fait de ma vie un grand hymne d'amour, Je revais de baisers et d'étreintes splendides. Aux voix qui n'étaient pas des baisers, j'étais sourd ; Mais j'entends tout, ce soir, couché dans mon lit vide : Et celles qui disaient devoir m'aimer toujours M'ont fait avec leurs bras comme un berceau Livide...
LA. ROBE ARRACHÉE Il3
« 0 spectres de l'amour, ma chambre est sans lumière, Et je peux clairement vous voir et vous compter.. . Quoi? j'ai versé mes pleurs, mon sang, pour enfanter Ce peuple pâlissant de formes passagères ! Je n'ai pour héritage et pour part de beauté Que mille souvenirs où je suis solitaire... »
— Non, non, ne maudis pas celles qui t'ont aimé, Même si tu les vois tristes, froides et vieilles... Elles vont retrouver leur souffle parfumé, Et leur sang chaud va colorer leur peau vermeille ; Elle ont rajeuni quand leur nom fut nommé Dans le pâle matin qui suit ta nuit de veille...
L'amour est un secret qu'on doit toujours chercher. L'on ne le trouve pas, l'on meurt de son absence. Mais dans les derniers draps lorsque l'on est couché, Quand les cortèges noirs défilent en silence, Par l'âme des bonheurs anciens on est touché : Les souvenirs sont aussi beaux que l'espérance...
0 juvénile élan d'un cœur jamais comblé.
Ardeur de savourer le baiser impossible,
Tu ne périras pas, génie irrésistible,
Subtil comme l'éther, nombreux comme le blé !
Tu vis en nous, désir toujours renouvelé,
Pouvoir de se donner qu'ont les êtres sensibles !...
Il4 L'ŒUVRE SENTIMENTALE ET AMOUREUSE DE MAURICE MAGRE