AUX MORTS
0 morts, pourquoi ne pas me hanter et me suivre? Si je pensais à vous, je serais sans remords. Vous que je voulais voir dans mon âme revivre, Éternels oubliés, vous êtes trois fois morts.
Vous habitez là-bas des demeures de terre Où je ne vais jamais vous porter de bouquets. Je dédaigne à Toussaint l'hommage populaire, Je ne suis pas la foule à travers les cyprès.
Car je hais la fausse douleur, les simulacres, L'hypocrite mouchoir, les vêtements de deuil... Voulant qu'au souvenir tout pur on se consacre J'ai vécu loin des morts dans un stupide orgueil .
Je n'ai pas su garder intacte au fond de rame, La forme du visage ou la bonté des yeux. Gomme faute de soins s'éteindrait une flamme, Les traits jadis aimés s'effacent peu à peu.
0 morts, vous me quittez parce que je vous laisse. Je tends en vain les bras, c'est trop tard maintena nt, Très loin, sur un chemin de brume et de tristesse, Le cortège plaintif s'éloigne lentement.
Ils sont tous là portant une peine infinie, La peine de marcher si loin et pour toujours, L'ami joyeux et fier qui dort aux colonies, Ma mère rayonnant d'une splendeur d'amour.
Et tous ceux qui sur moi se penchèrent une heure,
Dont je n'avais croisé qu'une fois les yeux clairs
Et qui m'avait donné l'amitié la meilleure...
Car les morts moins connus ne sont pas les moins chers...
Ne vous en allez pas, ô troupe familière ! Je ne pensais jamais à vous, j'y penserai, Je rendrai plus fidèle une âme trop légère, Dans l'air des souvenirs quotidiens, vous vivrez.
Vous me conseillerez de votre clairvoyance Votre ombre, sur mes pas gravira l'escalier. J'aurai près de mon lit votre intime présence, Les morts ne sont plus morts, n'étant pas oubliés.
Vous serez lumineux, très proches, sans mystère, Nous nous retrouverons comme aux jours de vingt ans. L'un pressera ma main, l'autre prendra mon verre. Celle qui se taisait me dira : mon enfant!
Mais non, pourquoi tenter ce retour inutile?
Il me faudrait au cœur trop de fidélité.
Il faudrait que je sois moins changeant, moins mobile,
Mais non, laissez-moi seul, je l'ai bien mérité.
Car je me connais trop, désireux, égoïste. Vous presseriez un être absent entre vos bras. Pour le beau rendez-vous à la fois doux et triste Je vous appellerai, mais je n'y viendrai pas.
Car le goût du plaisir me prend et me ravage. Je veux alors tout embrasser tant il est fort. J'ouvre les bras trop grands et n'ai rien en partage, Je n'ai pas les vivants et je n'ai pas les morts.
Il8 L'ŒUVRE SENTIMENTALE ET AMOUREUSE DE MAURICE MAGRE