LA VISITE DE LA DOULEUR
Quelqu'un a dit mon nom tout bas dans l'escalier Et je sens qu'une forme est derrière ma porte. La voix commande-t-elle? A-t-elle supplié? Quel est le compagnon que cette nuit m'apporte?
C'est toi. Tu peux entrer. Je t'attendais un peu... Tu viens trouver, ce soir, ton vieil ami prodigue... J'ai fait brûler de l'ambre et mis du bois au feu... J'aime tes mains sans bague et tes yeux de fatigue.
Détache ton manteau couleur de repentir, Fais tomber tes cheveux même sur tes épaules, Ils sont plus longs que le récit des souvenirs, Plus dorés que l'espoir, plus doux que les paroles...
J'ai fermé la fenêtre où j'ai souvent guetté L'adieu du soir, lorsque partaient les bien-aimées. Toi seule a su venir, toi seule sais rester... Je ne rouvrirai pas la fenêtre fermée...
J'aime ta robe droite et sombre aux tons anciens. Enlève ce collier couleur de la sagesse... C'est d'elles que je veux te parler, tu sais bien... L'une avait nom Bonheur, l'autre avait nom Jeunesse.
Et la plus jeune s'appelait Fidélité...
C'est celle-là toujours qui s'en va la première...
Il me reste la lampe et la chanson du thé
Et les meubles avec leur âme coutumière...
Gomme nous serons bien tous les deux désormais! Les soirs sont si profonds sans fleurs et sans musique! A chaque nom nouveau tu diras : Plus jamais! Les objets près de toi, seront emblématiques...
Je ne chérirai plus ce charnel idéal, L'élan du corps parfait, la forme féminine. J'oublierai le plaisir de mes sens et leur mal Quand tu m'auras tendu tes longues mains divines.
Mets près de moi ton front couleur de vérité... L'angoisse de jadis à présent s'est calmée. Il me reste le crépuscule et sa clarté, Le parfum du tabac, l'ombre de ses fumées.
Reste là, reste là. Je n'ai pas de regrets.
Les murs sont sans miroirs et les portes sont closes,
Tu me fais voir pourtant les beaux pays secrets
Qui n'ont pas de jets d'eaux, où ne croît pas de roses.
Le silence y berce des villes sans palais.
Des eaux mortes longeant des temples solitaires,
Des bois décolorés, des astres sans reflets
Et la beauté vient de l'absence de lumière...
Celle qui sait compter les larmes est ma sœur... Il me reste l'oubli, les livres et l'étude. Viens près de moi, plus près encore, ô ma douleur! Et donne-moi tes yeux couleur de solitude...
lie Rossignol