‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 99 sur 172 · LA VOLUPTE · texte numérisé non relu

LA VOLUPTE

0 volupté, secret de nos âmes modernes... Chacun te porte en lui, espérance, remords; Tu mets des fixités dans les yeux, tu les cernes Et tu pâlis le teint et tu mincis le corps.

Je te vois dans le feu, sur les coussins tu rampes, Tu donnes des regards animés aux portraits, 0 chaleur de mon sang- qui bat à fleur des tempes! Rayonnement sensible autour de mes poignets!

Tu te penches sur moi quand j'écris mes poèmes, Tu fais tomber ma plume et tu me dis, tout bas, Les desseins de mes sens, inconnus de moi-même, Le trouble de mes nerfs que je ne savais pas.

Je vais et dans la rue les formes, les figures, Le genou sous la jupe et le cou mat et blanc Et le contour du sein tremblant sous la fourrure Ont alors des aspects singuliers et troublants.

Je vois autour de moi les mauvaises pensées, Je sens ce que la jeune fille a de désirs, Sous son manteau fermé, ses paupières baissées, Et quels songes fiévreux enivrent ses loisirs.

Et j'aime imaginer près des vases d'albâtre, Tandis qu'elle parcourt quelque livre pervers, Dans l'air que Pabat-jour et le feu font bleuâtre, Ses chauds tressaillements sous son peignoir ouvert...

Je devine dans les allures des passantes

La main qui, sous le g"ant, est nerveuse et crispée,

Les étourdissements et la bouche brûlante

Et les odeurs d'éther du flacon échappées...

Je songe à la surprise, à l'étreinte imprévue, A ce cri de nos sens, délicieux, amer, Qui livre la plus fière aux lèvres inconnues Pourvu qu'un grand frisson palpite dans sa chair.

Je vois des yeux rêveurs dans les coupés qui passent, Des bouches de désir aux vitres des maisons, Et des ondes d'amour rayonnent dans l'espace, Me versent des langueurs, des fièvres, des poisons.

0 volupté, but de la vie, que je suis triste D'être ainsi ton esclave et de porter ton joug ! Mais c'est en vain ! jamais tes ongles ne me quittent, Ma salive a toujours ton parfum et ton goût.

Et pourtant j'aime môme tes pleurs, ta tyrannie, Tes blessures et ta cruelle avidité, A ce néant de glace et de monotonie Que la vie est sans toi, volupté, volupté!

LES LÈVRES ET LE SECRET 1 3g

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