‹ Œuvre choisi de CanovaChapitre 22 sur 33 · HECTOR ET AJAX · texte numérisé non relu

HECTOR ET AJAX

Les deux guerriers vont se précipiter l’un sur l’autre, lorsque Thaltybius et Idée, hérauts des armées opposées, s’avancent pour séparer les combattans. Ces sages vieillards, ministres des mortels et des dieux, comme les appelle Homère, interposent entre les rivaux leurs sceptres pacifiques.

« Arrêtez, mes enfans, ne combattez plus. Vous êtes tous deux chers à « Jupiter. Vous avez tous deux une égale valeur; Grecs et Troyens nous « vous rendrons tous le même hommage. Mais la nuit approche; respectez « ses ombres et le repos qu’elle amène. »

Ce moment est celui qu'a voulu représenter le sculpteur par la double attitude de ces figures guerrières. Hector, l’épée déjà nue, regarde avec fierté son rival qui se tient, avec une expression de férocité, dans l’action encore vive de tirer le glaive. Une différence habilement établie dans les deux poses, dans la nature des traits, dans la puissance physique du corps, dans les expressions des deux têtes, caractérise ces héros que l’imagination connaît si bien. Dès le premier aspect, on se sent pour le fils de Priam je ne sais quelle sympathie généreuse qui suit le défenseur de Troie aux combats, et dans ses foyers oîi l’attend Astyanax, sur les genoux d’Hécube ou d’Andromaque. On sent pour Ajax l’admiration que s’attire quelquefois malgré nous l’audacieux courage et cette force qu’aucune autre vertu n’accompagne. Le Troyen est beau; sa taille atteste la vigueur; mais c’est cette vigueur qui s’allie à la noblesse , et qui soutenait V infatigable Hector, ainsi que le poète se plaît à le nommer. L’épaule encore couverte d’une riche clamyde, il attend avec le sang froid qui seconde toujours la valeur que son ennemi soit prêt à parer ses coups.

Ajax a de plus larges membres, de plus puissantes mains, une stature plus herculéenne. Sa tête hérissée d’une barbe touffue se couvre d’un casque sans cimier. Son seul baudrier descend sur sa poitrine et soutient une énorme épée. Il regarde Hector avec fureur; il semble se promettre une

sanglante victoire.

Ces deux statues colossales, exécutées en marbre, suffiraient seules, par l’énergique expression de leurs poses, par la vie et la passion qui les animent, pour placer Canova au rang des artistes qui ont su rendre des actions fortes et terribles. Plein des épiques et des tragiques grecs, il a voulu rappeler un grand événement à notre mémoire par le choix d’un des accessoires qu’il a attaché à la statue d’Ajax. Cet accessoire est son baudrier.

On sait que les deux guerriers, séparés par ordre des dieux, ne se quit-

tèrent qu’après s’èlre fait de mutuels présens; ce baudrier tout brillant de pourpre que le fds de Télamon donna au héros troyen, en échange d’une riche épée, servit au supplice qu’un vainqueur sacrilège imposa à ses froides dépouilles; ce fut avec ce lien qu’Achille attacha les pieds d’Hector au char qui le traîna trois fois autour de l’enceinte d’Ilion.

Si quelques uns de nos lecteurs voulaient comparer les figures de Canova aux peintures d’Ilomère, nous les engagerions à relire le septième chant de X Iliade , pour s’assurer de l’identité poétique. Ils seraient frappés de l’heureuse inspiration qu’un art peut puiser dans un autre art. Ajax est saisi vivant , et comme arraché des poésies d’Homère.

« Impatient, il s’élance sur l’arène. Tel paraît le dieu de la Thrace, « au milieu des mortels que le fils de Saturne livre aux fureurs dévote ranles de la discorde et de la guerre. Tel paraît Ajax, le rempart de « la Grèce; l’éclair jaillit de ses yeux; le sourire de la fureur est sur ses ce lèvres. Il marche d’un pas altier; le fer agité étincelle dans sa main. Les « Grecs en le voyant sont transportés d’espérance. Les Troyens fris- « sonnent. »

Nous ignorons quel musée renferme ces statues, qui au moment de la mort de leur auteur se trouvaient encore dans son atelier.

Publié par Au dot

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