TERPSICHORE
C-ette statue, celle d’un Amour dont nous aurons une prochaine occasion de parler, et la première figure de Madeleine qui soit sortie de la main de Canova, sont ensemble à Paris, dans la galerie de M. de Sommariva. Terpsichore ne présidé pas seulement à la danse, mais encore aux accens de la musique dont la danse a coutume d’ètre accompagnée. Aussi la voyez-vous appuyée sur la lyre, et dans l’attitude de ce repos qui suit 1 exercice dont elle sait conduire l’ingénieux désordre. Sa main droite tient 1 instrument léger qui sert à toucher la lyre, espèce d’archet dont elle réveille l’attention des concertans, quand les deux arts dont elle est la divinité s’unissent et se prêtent un mutuel secours.
Les belles draperies qui couvrent toute cette figure, à l’exception des bras et des extrémités, sont l’objet de l’admiration des connaisseurs. La tête, inclinée à droite, est pleine de cette expression que donne le plaisir de l’harmonie. Les cheveux sont retenus dans un réseau qui tient à la fois du diadème antique et des ornemens qui servent de nos jours à la chevelure des femmes espagnoles.
Cette Muse a été exécutée une seconde fois pour le chevalier Simon Clarke. Elle semble, avec la statue de la Paix qui a déjà passé sous nos yeux, une réponse de Canova aux critiques qui l’accusaient de manquer de noblesse dans l’ajustement et les draperies de ses figures. C’est ainsi que le Titien imposa silence aux détracteurs de l’école vénitienne, blâmée pour l’ignorance ou la mollesse de son dessin. Il peignit ces racourcis, dignes de Michel-Ange, qu’on admire encore à Venise même, dans l’église délia Sainte ; et ce saint Jean dans le désert, que Raphaël n’eût point désavoué pour la pureté des contours.
Les draperies de la Terpsichore sont rattachées sous le sein par un nœud pittoresque; et le croisement des jambes et le pied gauche relevé donnent à tous les plis une nouveauté et une grâce que personne n’a jamais contestées.
Lorsque cette statue fut apportée à Paris en 1812 avec la Danseuse destinée à l’impératrice Joséphine, les amateurs s’assemblèrent autour d’elles avec lespérance de signaler de nombreux défauts; mais l’envie elle-même fut obligée d’avouer qu’elles avaient l une et l’autre le caractère qui leur convenait: si l’une était plus belle, l’autre avait plus de grâce, de séduction, de vie, de mouvement. Un des critiques les plus distingués de cette époque a dit que si nous vivions encore dans ce temps oii l’amour propre des artistes se montrait avec naïveté, et oii l’on 11e trouvait pas mauvais qu’ayant
la conscience de leurs talens, ils fussent les premiers à se rendre justice., nous pourrions voir sans surprise Canova renouveler pour ces deux statues un trait de Zeuxis, et écrire au dessous de chacunes d’elles ces mots que le peintre fameux plaça près de son tableau d’Hélène : Ou le critiquera plus facilement qu’on ne l’imitera.