Fiasco^ Fiesque. — 3. 7/, le compagnon
4. Qo'avez-vous fait? — Rien. — Ah! poltron, sans coeur! vous n'avez rien fait ! Que maudite soit la poltronnerie!
a au jeune homme, qui s*appeIloit Lucio, qui luv ce avoit dit c/ie non havet^a fatto niente : Ah poltro- (c nazzol non has^eie fatto niente î che maldiia sia la «r tua poltronneria ! »
Voilà comme cette dame qui me parloit estoit de consente avec l'autre qui luy repi'ochoit sa poltron- 3 nerie, et qu'elle ne Testimoit nullement d'avoir esté j si mol et lasche; ainsi comme plus à plain elle et ' moy nous en discourusmes des fautes que Ton fait sur le sujet de ne prendre le temps et le vent quand il vient à point, comme fait le bon marinier. Si faut-il qufe je fasse encore ce conte, et le mesle, tout plaisant et bouffon qu'il est, parmy les autres sérieux.
J'ay donc ouy conter à un honneste gentilhomme mien amy, qu'une dame de son pays, ayant plusieurs fois monstre de grandes familiaritez et privautez à un sien vallet de chambre, qui ne tendoient toutes qu'à venir à ce point, ledit vallet, point fat et sot, un jour d'esté trouvant sa maistresse par un malin à demy endormie dans son lict toute nue, tournée de l'autre costé de la ruelle, tenté d'une si grande beauté, et d'une fort propre posture et aisée pour l'investir et s'en accommoder, estant elle sur le bord du lit, vint doucement et investit la dame, qui, se tournant, vid que c'estoit son vallet qu'elle désiroii; et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se désinvestir ny remuer, ny se défaire, ny dépeslrer de sa prise tant soit peu, ne fit que luy dire, tournant la teste, et se tenant ferme de peur de ne rien perdre : « Monsieur le sot, qui est-ce qui vous a faîl « si hardy de le mettre là ?» Le vallet luy respondit
LiU révérence : « Madame, Tosleray-je? — Ce l pas ce que je vous dis, monsieur le sol, » luy idit la dame. « Je vous dis : qui vous a fait si iy de le mettre là? » L'autre retournoit tousà dire : « Madame, l'osteray-je? et si vous vouje l'osteray. » Et elle à redire : « Ce n'est pas ce je vous dis encore, monsieur le sot. » Enfin, I et l'autre firent ces mesmes répliques et dufs par trois ou quatre fois, sans se débauscher nent de leur besogne, jusques à ce qu'elle fust ée, dont la dame s'en trouva mieux que si elle ommandé à son galland de Toster, ainsi qu'il ^mandoit. Et bien servit à elle de persister en îmière demande sans varier, et au gallant en sa [ue et duplique : et par ainsi continuèrent leurs et cette rubrique long-temps après ensemble ; n'y a que la première fournée ou la première chère, ce dit-on.
ila im beau vallet et hardy ! Et à tels hardis , le dit ritaUen , il faut dire : A braço cazzo mai lanca faifor.
par ainsi vous voyez qu'il y en a plusieurs qui )raves, hardis et vaillants, aussi bien pour les i que pour les amours; d'autres qui le sont en • et non en amours; d'autres qui le sont en rs et non aux armes, comme estoit ce marault ris, qui eut bien la hardiesse et vaillance de Héleine à son pauvre mary de cocu Ménélaus , icher avec elle, et non de se battre avec luy t Troye.
là aussi pourquoy les dames n'ayment les vieilne ceux qui sont trop avancez sur l'aage, d'au-
tant qu'ils sont fort timides en amours et vergogneui à demander; non qu41z' n'ayent des concupiscences aussi grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances. Et c'est ce que dit une fois une dame espagnole : que les vieillards ressembloienl beaucoup de personnes qui , quand elles voyent les rois en leurs grandeurs, dominations et autoritez, ili souhaitteroient fort d'estre comme eux, non pas qu'ilz osassent attenter rien contre eux pour les déposséder de leurs royaumes et prendre leurs places; et disoit-elle : Y a penas es nascido el deseoj quank se muere luego; a qu'à peine le désir est né qu'il a meurt aussitost. » Aussi les vieillards, quand ilz voyent de beaux objets, ilz n'osent les attaquer', porque los viejos naturalmente son temerosos; y amor y temor no se caben en un saco; « car les vieillards « sont craintifs fort naturellement ; et Tamour et la a crainte ne se trouvent jamais bien dans un sac. » Aussi ont-ils raison; car ils n'ont armes ny poor offencer ny pour défendre, comme des jeunes gens, qui ont la jeunesse et beauté : et aussi, comme dit k poëte : rien n'est mal sés^it à la jeunesse, quelque chose qu'elle face ; aussi, dit un autre : il n'est poiol beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amoureux.
Or c'est assez parlé siu» ce sujet ; parquoy je ^ fin et n'en dis plus, sinon que j'adjousteray un autre nouveau sujet, Élisant et approchant quasi à ce sujet, qui est que : tout ainsi que les dames aymeul
1. Les éditions portent : ilz les désirent fort, mais ilz ne les osent attaquer.
» hommes braves, vaillants et généreux, les homes ayment pareillement les dames braves de cœur
généreuses. Et comme tout homme généreux et )urageux est plus aymable et admirable qu'un autre, issi de mesme en est toute dame illustre, généreuse l courageuse ; non que je vueille que cette dame iceles actes d'un homme, ny qu'elle s'agendarme* }mme un homme, ainsi que j'en ay veu, cogneu et ay parler d'aucunes qui mbntoient à cheval comme n homme, portoyent leur pistoUet à l'arçon de la îUe, et le tiroient, et faisoyent la guerre comme un omme.
len nommerois bien une qui, durant ces guerres e la Ligue , en a fait de mesme '. Ce desguisement st démentir le sexe. Outre qu'il n'est beau et bien ^ant, il n'est permis, et porte plus grand préjudice u ou ne pense : ainsi que mal en prit à cette gente «celle d'Orléans, laquelle en son procez fut fort
^' S^a^endarmer^ faire le gendarme.
^' Cette héroïne est la dame de Miraumont , ce laquelle , dit ^ubigné à l'amiée 1575, avoit dressé une compagnie de cavalne de soixante gentilshommes qui suivoyent le drapeau de l'a- )Qr et le sien ensemble , presque tous bruslans pour elle , sans ^ jamais aucun se soit peu vanter d'une caresse déshonneste. » M'es avoir fait subir plusieurs échecs à Montai, lieutenant de roi Limousin, elle lui livra un dernier combat où celui-ci fut morliment blessé et où elle chargea « à sa coustume , vingt pas ^ant les siens, cognne par amis et ennemis à ses cheveux qui sous la sallade lui couvroyent Teschine. » ce Quelquefois, ajoute itorien, nous reprochions par jeu aux gentilshommes de ce i qu'ils avoyent esté soldats à la dame de Miraumont et eux His que nous ne l'avions pas esté. » [Histoire universelle^ édit. 626, tome I, col. 747-748.)
calomniée de cela , et en partie cause de son sort et sa mort.
Voilà pom^quoy je n^ veux ny estime trop tel garçonnement. Mais je veux et ayme une dame qui monstre son brave et valleureux courage^ estant en adversité et en bon besoin^ par de beaux actes féminins qui approchent fort d'un cœur masle. Sans emprunter les exemples des généreuses dames de Rome et de Sparte de jadis ^ qui ont en cela excédé toutes autres^ ilz sont assez manifestes et apposez à m» yeux; j'en veux escrirè de nouveaux et de nos temps.
Pour le premier, et à mon gré le plus beau que je sçache, ce fut celuy de ces belles, honnestes et courageuses dames de Sienne^ alors de la révolte de leor ville contre le joug insupportable des impériaux: car^ après que l'ordre y fut estably pour la garde, h dames^ en estans mises à part pour n'estre propmt la guerre comme les hommes , voulurent monsW un par-dessus, et qu'elles sçavoyent faire autre dbo« que de besogner à leurs ouvrages du jour et de k nuict; et, pour porter leur part du travail, se dqpfl^ tirent d'elles-mesmes en trois bandes; et, un jour de Saint-Anthoine, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus belles, grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est certes très-belle), avec leurs tambours et enseignes.
La première étoit la signora Forteguerra , vestœ de violet, son enseigne et sa bande de mesme parure, avec une devise de ces mots : Pur che sia il vero. B estoyent toutes ces dames vestues à la nimphaki d'un court accoustrement qui en deseouvroit é,
konstroit mieux la belle grève. T^a seconde estait la ignora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande t enseigne de mesme j avec la croix blanche^ et la levise en ces mots : Pur che no Phahbia tutto. La roisiesme estoit la signora Livia Fausta^ vestue toute i blanc, avec sa bande et enseigne blanche, en lapelle estoit une palme , et la devise en ces mots : hrche thabbia\
A l'entour et à la suitte de ces trois dames, qui lembloyent trois déesses, y avoit bien trois mille lames, que gentilles-femmes, bourgeoises qu'autres, l'apparence toutes belles, ainsi bien parées de leurs X)beset livrées toutes, ou de satin, de taffetas, de lamas ou autres draps de soye, et toutes résolues de âvre ou mourir pour la liberté. Et chacune portoit lae Ëiscine sur l'espaule à un fort que Ton faisoit, îrians : F ronce ï France ï dont M. le cardinal de ferrare et M. de Termes, lieutenants du roy, en furent si ravis d'une chose si rare et belle , qu'ils ne ^'amusèrent à autre chose qu'à voir, contempler, admirer et louer ces belles et honnestes dames : îomme de vray j'ay ouy dire à aucunes et aucuns I^i y estoyent , que jamais rien ne fut si beau. Et
\, «Dans leurs enseignes, ditMonluc (ëdit. de Ruble, tome II, '• 56), elles avoient de belles devises : Je voudrois avoir donné caocoap et m'en ressouvenir. » Brantôme a ëtë plus heureux que lui, >^ il les a un peu estropiées. Voici comment elles sont rapportées ios Pecci, Memorie di Siena (cité par M. de Ruble, ibid,). La ?ise de Tarsia Forteguerra était : Pur che sia vero (pourvu qu'il i vrai) ; celle de Fausta Piccolomini : Pur che non la butto iirvu que je ne le mette point bas) ; enfin la troisième, celle de ta Fausta : Pur c/tio Pabbia (pourvu que je l'aie).
Dieu scait si les belles dames manquent en ville^ et en abondance^ sans spéciauté.
Les hommes, qui, de leur bonne volonté, este fort enclins à leur liberté, en furent davantage i sez par ce beau trait, ne voulans en rien oé leurs dames pour cela : tellement que tous à Vi gentilshommes, seigneurs, bourçeois, marchs artisans, riches et pauvres, tous accoururent au à en faire de mesme que ces belles , vertueus honnestes dames; et en grande émulation, non lement les séculiers, mais les gens d*église, po rent tous à cette œuvre. Et au retour du for hommes à part, et les dames aussi rangées ei taille en la place auprès du pallais de la Seigne allèrent l'un après l'autre, de main en main, s l'image de la Vierge Marie, patronne de la viU< chantant quelques himnes et cantiques à son neur, par un si doux air et agréable armonie, partie d'aise, partie de pitié, les larmes tomb des yeux à tout le peuple ; lequel^ après avoir r la bénédiction de M. le révérendissîme cardina Ferrare, chacun se retira en son logis , tous et te en résolution de feire mieux à l'ad venir.
Cette cérémonie sainte de dames me &it re venir (sans comparaison) d'une profane, mais 1 pourtant, qui fut faitte à Rome du temps de la gi punique, qu'on trouve dans Tite-Live*. Ce fiit pompe et une prossession qui s'y fît de trois neuf, qui sont vingt-sept, jeunes belles fille maines, et toutes pucelles, vestues de robettes
i» Liv, XXVII, chap. xxxvjii
longuettes (l'histoire n'en dit point les couleurs); lesquelles^ après leur pompe et procession achevée, s*arrestèrent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une danse en s*entredonnans une cordelette^ rangées l'une après l'autre, faisant un tour de danse, et accommodant 1q mouvement et frétillement de leurs pieds à la cadanse de l'air et de la chanson qu'elles disoyent : ce qui fut chose très-belle à voir, autant pour la beauté de ces belles filles que pour leur bonne grâce, leur belle façon à la danse, et pour leur affetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle, quand elle les sçait gentiment et migoardement conduire et mener.
le me suis imaginé en moy cette forme de danse;
et m'a fait souvenir d'une que j'ay veu de mon jeune
temps danser les filles de mon païs, qu'on appelloit
hi jarretière f lesquelles, prenans et s'entredonnans
l h jarretière par la main, les passoyent et repassoîent
l par-dessus leur teste, puis les mesloyent et entrelas-
ï soyent entre leurs jambes en sautant dispostement
I paNdessus, et puis s'en desvelopoyent et s'en désen-
I g^^yent si gentiment par de petits sauts, tousjours
s'entresuivans les uns après les autres, sans jamais
perdre la cadanse de la chanson ou de l'instrument
<pi les guidoit, si que la chose estoit très-plaisante à
voir; car les sauts, les entrelassemens , les desgage-
fflens, le port de la jarretière et la grâce des filles,
portoyent je ne sçay quelle lasciveté mignarde, que
je m'estonne que cette danse n'a esté pratiquée en
nos cours de notre temps, puisque les calleçons y
sont fort propres , et qu'on y peut voir aisément
la belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée ,
et qui a la plus belle disposition. Cette danse ^ peut mieux représenter par la veue que par Fesc^-^* ture.
Pour retourner à nos dames siennoises : Ha ! beU« et braves dames^ vous ne deviez jamais moorir^ non plus que vostre los, qui à jamais ira de conserve- avec rimmortalité , non plus aussi que cette belle et gentille fille de vostre ville *, laquelle , en vostre siège, voyant son frère un soir détenu mallade en son lict et fort mal disposé pour aller en garde, le laissant dans le lit, tout coyement se dérobe de luy, prend ses armes et ses habillemens, et, commie la vrave effigie de son fi^ère, paroist en garde; et pour son frère fut prise ainsi et incogneue par la faveur de la nuict. Gentil trait, certes ! car, bien qu'elle se fost garçonnée et gendarmée *, ce n'estoit pourtant pour en faire une continuelle habitude, que pour cette fois faire un bon office à son frère. Aussi dit-on qoe nul amour est égale à la fraternelle, et qu'aussi^ pour un bon besoin, il ne faut rien espai^ner pour mons* trer une gente générosité de cœur, en quelque endroit que ce soit.
Je croy que le corporal qui lors commandoit i Fesquade' où estoit cette belle fille, quand il sccul ce trait, fut bien marry qu'il ne Feust mieux teco^neue, pour mieux publier sa louange sur le coup, ou bien pour Fexempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler la beauté, sa grâce et
i. Voyez Monluc, tome II, p. 56.
î. Garçonnée et gendarmée, mise en garçon et en gendarme.