‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 138 sur 217 · Escamper^ décamper · texte numérisé non relu

Escamper^ décamper

2. Ce vigoureux pamphlet, dirigé contre le cardinal de Lorraine, a été publie en 1560, et a pour auteur François Hotman. On n'en connaît qu'un seul exemplaire que la Bibliothèque de la ville de Paris possède aujourd'hui. Il a étë réimprimé en 4875, (Paris, Jouaust, in-42) à un petit nombre d*exem{daires , par M. Ch. Read, qui a joint au texte les annotations et les pièces ks plus intéressantes.

des amours d'une très-grande et belle dame^ et d'un grand son proche. Si le gallant auteur fust esté appréhendé^ quand il eust eu cent mille vies il les eust toutes perdues; car et le grand et la grande en furent si estommaquez qu'ils en cuidèrent désespérer *•

Ce roy François ne fut point sujet à l'amour comme ses prédécesseurs; aussi eust-il eu grand tort, car il avoit pour espouse la plus belle femme du monde et la plus aimable ; et qui l'a telle ne va point au pourchas comme d*autres , autrement il est bien misérable ; et qui n'y va, peu se soucie-il de dire mal des dames, ny bien et tout, sinon que de la sienne. C'est une maxime que j'ay ouy tenir à une honneste personne; toutesfois je lay veu faillir plusieurs fois.

Le roy Charles vint par amprès, lequel, pour sa tendresse d'aage, ne se soucioit, du commencement, des dames, ains se soucioit plustost à passer son temps en exercice de jeunesse. Toutesfois feu M. de Sipierre, son gouverneur, et qui estoit, à mon gré et d'un chacun aussi, le plus honneste et le plus gentil cavaliier de son temps, et le plus courtois et révérentieux aux dames , en apprit si bien la leçon au roy son maistre et disciple, qu'il a esté autant à l'endroit des dames qu'aucuns roys ses prédécesseurs; car jamais, et petit et grand, il n'a veu dame, fust-il le plus empesché du monde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il s'arrestast, ou à pied ou à cheval, qu'aussitost il ne la saluast et luy ostast son bonnet fort révérentieusement. Quand il vint sur l'aage d'amour.

i. Il est question dans ce pamphlet des amours du cardinal avec sa belle-sœur la duchesse de Guise.

il servit quelques honnestes dames et filles que je sçay^ mais avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa cour eust sceu &ire.

De son règne , les grands pasquineurs commencèrent pourtant avoir vogue^ et mesmes aucuns gentilshommes bien gallants de la cour^ lesquels je ne nommeray points qui détractoyent estrangement des dames^ et en général et en particuHer, voire des plus grandes; dont aucuns en ont eu des querelles à bon escient^ et s'en sont très-mal trouvez j: non pourtant qu'ils advouassent le fait, car ils nioient tout ; aussi s'en fussent-ilz trouvez de Fescot s'ils l'eussent advoué, et le roy leur eust bien fait sentir, car ilz s attaquoyent à de trop grandes. D'autres faisoyeni bonne mine, et enduroyent à leur barbe mille démentis qu'on disoit conditionels et en l'air, et mille injures qu'ils beuvoyent doux comme laict, et n'osoyent nullement repartir, autrement il leur alloit de la vie. En quoy 'bien souvent me suis-je estonné de telles gens qui se mettoyent ainsi à médire d'autruy^ et permettre qu'on médit à leur nez tant et tant d'eux. Si avoyent-ils pourtant la réputation d'estre vaillants ; mais en cela ilz enduroyent le petit affiront gallantement et sans sonner mot.

Je me souviens d'un pasquin qui fut fait contre une très-grande dame, veuf^re, belle et bien bonneste, qui voulloit convoler avec un très-grand prince jeune et beau'. U y eut quelques-uns, que je sçat

i. La veuve du duc François de Guise, qui se renoiaria en 1566 avec le duc de Nemours. Le pasquin, d'après ce que dit Brantdoe quiuEe lignes plus bas, serait donc de i564.

bien^ qui, ne youlans ce mariage^ pour en destoumer le prince firent un pasquin d'elle^ le plus scandaleux que j'aye point veu, là où ils l'accomparoyent à cinq ou six grandes putains anciennes, fameuses^ fort lubriques y et qu'elle les surpassoit toutes quatre. Ceux-mesmes qui avoyent fait le pasquin le luy présentèrent, disans pourtant qu'il venoit d'auti*es^ et qu'on leur avoit baillé. Ce prince, l'ayant yeu^ donna des démentis et dit mille injures en l'air à ceux qui l'avoyent fait; eux passèrent tout sous silence^ encor qu'ils fussent des braves et vaillants. Cela donna pourtant pour le coup à songer au prince^ car le pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez ; mais au bout de deux ans le mariage s'accomplit.

Le roy estoit si généreux et bon^ que nullement il £aivorisoit telles gens ; d'avoir de petits mots joyeux avec eux à part, bien les aimoit-il^ mais ne vouloit que le vulgaire en fust abreuvé^ disant que sa cour, qui estoit la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de tout le monde ^ et pour telle réputée^ ne vouloit qu'elle fust villipendée et mésestimée, par la bouche de tels causeurs et gallants; et c'estoit à parler ainsi des courtizannes de Rome , de Venise et d'autres lieux^ et non de la cour de France; et que, s'il estoit permis de le faire^ il n'estoit permis de le dire.

Voilà comment ce roy estoit respectueux aux dames y voire tellement qu'en ses derniers jours je sçay qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques très-grandes et très-belles et honuestes dames y pour estre brouillées en quelques

DES DAl^lËS. 497

& pour luy on ne se destournoit de son grand ^lEnin.

Ik^micunes dames a-il aymé, que je soay bien^ avec ^rès-grands respects, et servy avec très-grand ci^ineur, et mesmes une très -grande et belle prin- ^^, dont il devint tant amoureux avant qu'aller en LiJogne, qu'après estre roy il se résolut de Tespou- > encor qu'elle fust mariée à un grand et brave viàce, mais il estoit à luy rebelle, et réfugié en païs irange pour amasser gens et luy faire la guerre; lais à son retour en France la dame mourut en ses ouches *. La mort seule empescha ce mariage , car

y estoit résolu : par la faveur et dispense du pape

l'espousoit , qui ne luy eust refusée , estant un si ■^nd roy, et pour plusieurs autres raisons que l'on ^tit penser.

A d'autres aussi a-il fait Tamour pour les descrier.

^n scay une grande, que, pour des desplaisirs que ^ïi mary luy avoit faits, et ne le pouvant attrapper,

^n vengea sur sa femme, qu'il divulgua en la prépuce de plusieurs" : encor cette vengeance estoit-elle Once, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit ivre.

J'en sçay une qui, faisant trop de la galiante, et ^ur un desplaisir qu'elle luy fit, exprès luy fit l'a- ^our; et sans grand' peine de persuasion, luy donna ^ rendez-vous en un jardin où ne faillit de se trouât*; mais il ne la voulut toucher autrement (ce disent

i, Marie de Gèves, première femme (juillet 1572) de Henri ''ùice de Condë, morte en couches le 30 octobre 1574. 2. Voyez plus haut, p. IH.

IX — 3i

aucuns^ mais il la toucha fort bien) ains la faire voL^^ en place de marché, et puis la bannir de la couravc^^^ opprobre.

Il désiroit et estoit fort curieux de sçavoir la yim^ ^^ des unes et des autres et en sonder leur vouloir. Onr:»^^^ dit qu'il faisoit quelquesfois part de ses bonnes for— "•^• tunes à aucuns de ses plus privez. Bienheureux toient-ilz ceux-là; car les restes de ces grands rois n( sçauroyent estre que très-bons.

Les dames le craignoyent fort, comme j^ay veu; er leur faisoit lui-mesme des réprimendes, ou en prioi i ''^ la reine sa mère, qui de soy en estoit assez prompte, -^s, mais non pour aymer les médisans, ainsi que je l'a^;; -J monstre cy-devant par ces petits exemples que j^^^ J allégué; auxquels y prenant pied et altération, qu^->^ pouvoit-elle faire aux autres quand ils touchoient au^^" vif et à l'honneur des dames?

Ce roy avoit tant accoustumé, dez son jeune aagC:^r? comme j'ay veu, de sçavoir des contes des darnes^ voire moy-mesme luy en ay-je fait aussi quelqu'un, e*^ en disoit aussi, mais fort secrètement, de peur quel* reine sa mère le sceust, car elle ne vouloit qu'il le^ dist à d'autres qu'à elle, pour en faire la correction J tellement que, venant en aage et en liberté, n'en perdit la possession. Et pour ce, sçavoit aussi bien comme elles vivoyent en sa cour et en son royaume, au moins aucunes, et mesmes les grandes, que s'il les eusl toutes pratiquées. Et si aucunes y en avoit qui vinssent à la cour nouvellement, en les accostant fort courtoisement et honnestement pourtant leur en contoit de telle façon qu'elles en demeuroient estonnées en leurs âmes d'où il avoit appris toutes ces

liears

qui

nouYelles, liiy niant et désadvouant pourtant le tout. Et s'il s'amusoit en cela, il ne laissoit, en autres et plti.s grandes choses, y appliquer son esprit si hautenaerit, qu'on Fa tenu pour le plus grand roy que de seckt. ans il y a eu en France, ainsi que j'en ay escrit ^eurs en un chapitre de luy fait à part*.

Je n'en parle doncques plus, encor qu'on me pust lire que je ne suis esté assez copieux * d'exemples de ^y pour ce sujet, et que j'en devois dire davantage ^* j*en sçavois. Ouy, j'en sçay prou, et des plus sut>lins; mais je ne veux pas tout à coup dire les nouvelles de la cour ny du reste du monde ; et aussi que |e ne [iourrois si bien pallier et couvrir mes contes, lue Ton ne s'en apperceust sans escandale.

Or, il y a de ces détracteurs des dames de diverses

^^l'tes. Les uns en médisent d'aucunes pour quelque

desplaisir qu'elles leur auront fait, encor qu'elles

s^yent des plus chastes du monde, et les font, d'un

^ï^ge beau et pur qu'elles sont, un diable tout infect

de meschanceté : comme tin honneste gentilhomme

^e j'ay veu et cogneu, lequel, pour un léger des-

plaisir qu'une très-honneste et sage dame luy avoit

*^it, la descria fort villainement; dont il en eut bonne

Querelle. Et disoit : a Je sçay bien quej'ay tort, et

« ne nie point que cette dame ne soit très-chaste et

« très-vertueuse ; mais quiconque sera-elle celle-là

a qui m'aura le moins du monde oflfensé, quand elle

a seroit aussi sage et pudique 'que la vierge Marie,

tf puîsqu'autrement il né m'est permis d'en avoir rai-

i . Ce chapitre est perdu.

^. Copieux abondant.

a son comme d'un homme^ j*en diray pis que pence dre. » Mais Dieu pourtant s'en peut irriter.

D'autres détracteurs y a-il qui, aymans des dames et ne pouvant rien tirer de leur chasteté, de dépit en causent comme de publiques; et si font pis: ils disent et publient qu'ils en ont tiré ce qu'ils vouloyent, mais les ayant cogneues et apperçues par trop lubriques, les ont quittées. J'en ay cogneu force gentikhommes en nos cours de ces humeurs; d autres, qui à bon escient quittent leurs mignons et favoris de couchette, et puis, suivant leur légéretez et inconstances, s'en sont dégoustées et repris d'autres en leurs places : sur ce, ces mignons, dépitez et désespérez, vous peignent et descrient ces pauvres femmes, ne faut point dire comment, jusques à raconter particulièrement leurs lascivetez et paillardises qu'ils ont ensemble exercées, et à descouvrir leurs sis qu'elles portent sur leurs corps nuds, afin que mieux on les croye.

D'autres y a-il qui, dépitez qu'elles en donnent aux autres et non à eux, en médisent à toute outrance, et les font guetter, espier et veiller, afin qu'au monde ilz donnent plus grandes conjectures de leurs véritez.

D'autres qui, espris de belle jalousie, sans aucun sujet que celuy-là, maldisent de ceux qu'elles ayment le plus, et qu'eux-mesmes ayment tant qu'ilz ne les voyent pas à demy. Voilà l'un des grands effets de la jalousie. Et tels détracteurs ne sont tant à blasmer que l'on diroit bien; car il faut imputer cela à l'amour et à la jalousie, deux frère et sœur d'une mesme naissance.

DES DAMES. soi

D'autres destracteurs y a-il qui sont si fort naiz* et accoustumez à k médisance^ que plustost qu'ilz ne médisent de quelque personne ils mesdiroyent d'euxmesmes. A vostre advis, si Thonneur des dames est espargné en la bouche de telles gens? Plusieurs en nos cours en ay-je veu tels qui, craignans de parler des hommes de peur de la touche, se mettoyent sur la draperie des pauvres dames, qui n'ont autre revange que les larmes, regrets et paroles. Toutefois en ay-je cogneu plusieurs qui s'en sont très-mal trouvez; car il y a eu des parents, des frères, des amys, de leurs serviteurs, voire des mary% qui en ont fait repentir plusieurs, et remascher et avaller leurs parolles. Enfin, si je voulois raconter toutes les diversitez des détracteurs des dames qu'il y en a, je n'aurois jamais fait.

Une opinion en amour ay-je veu tenir à plusieurs : qu'un amour secret ne vaut rien, s'il n'est un peu . manifeste, sinon à tous, pour le moins à ses plus privez amis; et si à tous il ne se peut dire, pour le moins que le manifeste s'en face, ou par monstres ou par faveurs, ou de livrées et couleurs, ou actes chevalleresques, comme courremens de bague, tournois, masquarades, combats à la barrière, voire à ceux de bon escient quand on est à la guerre; certes, le contentement en est très-grand en soy.

Comme de vray, de quoy serviroit à un grand capitaine d'avoir fait un beau et signalé exploict de guerre, et qu'il fiist teu et nullement sceu? Je croy que ce luy seroit un dépit mortel. De mesme en doi-

i . Naiz , nës.

502 IHSS DAMES.

vent estre les amoureux qui ayment ea bon lieu, ce disent aucuns. Et de cette opinion en a esté le principal chef, M. de Nemours^ le parangon de toute chevallerie; car^ si jamais prince, seigneur ou gentilhomme a esté heureux en amours, c'a esté celuy-là. Q ne prenoit pas plaisir à les cacher à ses plus privez amis ; si est-ce qu'à plusieurs il les a tenues si secrètes qu'on ne les jugeoit que malaisément.

Certes, pour les dames mariées^ la descouverte en est fort dangereuse : mais pour les filles et veufves qui sont à marier, n'importe; car la couleur et prétexte d'un mariage futur couvre tout.

J'ay cogneu un gentilhomme très-faonneste à h cour*, qui, servant une très-grande dame, estant parmy ses compaignons un jour en devis de leurs maistresses, et se conjurans tous de les descouvrir entr'eux de leur faveur, ce gentilhomme ne voulut jamais déceler la sienne, ains en alla controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encor qu'il y eust un gi*and prince en la troupe qui Ten conjurast et se doutast pourtant de cet amour seoret: mais luyet ses compagnons n'en tirèrent que cela de lui; et pourtant à par soy maudit cent fois sa destinée qui l'avoit là contraint de ne racconter, comme les autres, sa bonne fortune, qui est plus gratieuse à dire que sa maie.

Un autre ay-je cogneu , bien gallant eavallier, lequel, par sa présomption trop libre qu'il prit de descouvrir sa maistresse, qu'il devoit taire, tant pir signes que paroles et effets , en cuida estre tué par

i . Ce gentilhomme est probablement Brantôme.

un assassiinat qu'il faillit* : mais pour un autre sujet il n'en faillit un autre ^ dont la mort s'ensuivit *.

J'estois à la cour du temps du roy François second , que le comte de Saint-Aignan espousa à Fontainebleau la jeune Bourdezière '. L'endemain^ le nouveau marié estant venu en la chambre du roy^ un chacun luy commença à faire la guerre^ selon la coustume; dont il y eut un grand seigneur très-brave qui luy demanda combien de postes il avoit couru. Le marié respondit cinq. Par cas, il y eut présent un honneste gentilhomme^ secrétaire*^ qui estoit là fort favory d'une très-grande princesse cpie je ne nommeray points qui dit : que ce n'estoit guières, pour le beau chemin qu'il avoit battu et pour le beau temps qu'il Êdsoit^ car c'estoit en esté. Ce grand seigneur luy dit : « Hà mort-Dieu ! il vous faudroit des perdriaux (c à vous! — Pourquoy non, répUqua le secrétaire? « Par Dieu ! j'en ay pris une douzaine en vingtce quatre heures sur la plus belle motte qui soit icy à « l'entour, ny qui soit possible en Finance, » Qui fut esbahy? Ce fut ce seigneur^ car par là il apprit ce dont il se doutoit il y avoit longtemps ; et d'autant qa'il estoit fort amoureux de cette princesse, fut fort mary de ce qu'il avoit si longuement chassé en cet endroit et n'avoit jamais rien pris j et l'autre avoit esté si heureux en rencontre et en sa prise. Ce que

i. Quil faillit^ auquel il échappa.

Page 1