‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 141 sur 217 · Plutarque, Sjrlla^ chap. xxix et xxx · texte numérisé non relu

Plutarque, Sjrlla^ chap. xxix et xxx

3. Rampeller^ jouer au rampeau. Le rampeau était une partie quilles qui se jouait en un seul coup.

moyent bien autant les leurs à faire du mal et des cruautezy que d'autres sujets, ainsy que je Tay veu. J'ay ouy raconter que la principale occasion qui anima plus la reine d*Hongrie à allumer ces beaux feux vers la Picardie et autres parts de France, ce fut à l'appétit de quelques insolents bavards et causeurs, qui parloyent ordinairement de ses amours, et chantoyent tout haut et partout :

Au, au Barbanson Et la reine d'Ongrie,

chanson grossière pourtant, et sentant à pleine gorge son advanturier ou villageois * .

Caton ne put jamais aymer César, depuis qu'estant au sénat, qu'on délibéroit contre Catilioa et sa conjuration, et qu'on en soupçonnoit César estant au conseil, fut apporté audict César, en cachette, un petit billet, ou, pour mieux dire, un pouUet, que Servilla, sœur de Caton , luy envoyoit qui portoit assignation ou rendez-vous pour coucher ensemble. Caton ne s'en doutant point, ains de la consente dudict César avec Catilina^ cria tout haut que le sénat luy fit commandement d'exhiber ce dont estoit question. César, à ce contraint, le monstra, où l'honneur de sa soeur

1 . Cette chanson se trouve à la page 1 1 1 du Recueil des ptm belles chansons de ce temps ^ Ljon, i5S9, in-i2, volume qœ je n'ai pu me procurer. M. Le Roux de Lincy Ta mendonnée ainsi : 1552, chanson nouvelle de la guerre sur le chant : Bon^ hon^ ma mallette; hon^ hon^ ma mallette, mon bourdon,

Hon, hon, BarbansoD,

Et la reine de Hongrie.

[Recueil des chants historiques français^ tome II, p. 5S3.)

se trouva fort escandalizé et divulgué \ Je vous laisse à penser donc si Caton ^ quelque bonne mine qu'il fit d'haïr César à cause de la République , s'il le put jamais aymer^ veu ce trait scandaleux. Ce n'estoit pas pourtant la faute de César^ car il falloit nécessairement qu'il manifestast ce brevet; autrement il luy alloit de la vie. Et croy que Servilla ne luy en voulut point de mal autrement pour cela ; comme de fait ne laissèrent à continuer leurs amours^ desquelles vint Brutus , qu'on disoit César en estre père ; mais il luy rendit mal pour l'avoir mis au monde.

Or les dames^ pour s'abandonner aux grands cou* rent beaucoup de fortunes, et si elles en tirent des feveurs, des grandeurs et des moyens, elles les acheptent bien.

J'ay ouy conter d'une dame belle, honneste et de bonne maison^ mais non de si grande comme d'un grand seigneur qui en estoit très-fort amoureux; et l'ayant trouvée un jour en sa chambre seule avec ses femmes, assise sur son lict, après quelques devis et propos tenus d'amour, ce seigneur vint à l'embrasser, et par douce force la coucha sur son lict ; puis venant au grand assaut ^ et elle l'endurant avec une petite et civile opiniastreté, elle luy dit : et C'est un u grand cas que vous autres grands seigneurs ne vous « pouvez engarder d'user de vos autoritez et libertez a à l'endroit de nous autres inférieures. Au moins, a si le silence vous estoit aussi commun comme la a liberté de parler, vous seriez par trop désirables «c et pardonnables. Je vous prie donc, monsieur,

J . Plutarque, Coton d^Vtique^ chap. xxxy.

tt tenir secret eeey que vous faittes , et garder mou (c honneur. »

Ce sont les propos coustumiers dont usent les dames inférieures à leurs supérieurs : « Hà ! monsieur, a disent-elles^ ad visez au moins à mon honneur.» D'autres disent : « Ah ! monsieur, si vous dites cecy, « je suis perdue ; gardez, pour Dieu, mon honneur. » D'autres disent : « Monsieur, mais que vous n'en u sonniez mot et mon honneur soit sauvé, je ne « m'en soucie point ; » comme voulant ai^uer par la qu'on en peut faire tant qu'on voudra en cachette; et mais que le monde n'en sçache rien, eUes ne pensent point estre déshonnorées.

Les plus grandes et superbes dames disent à leurs gallants inférieurs : « Donnez-vous bien garde d* en dire ce mot, tant seul soit-il ; autrement il vous va de la vie; « je vous feray jetter en sac dans l'eau, ou je vous feray Cl tuer ou je vous feray couper les jarrets; » et autres tels et semblables propos prononcent-elles : si bien qu'il n'y a dame, de quelque qualité que soit, qui vueille estre scandalisée ny pourmenée tant soit peu par le palais de la bouche des hommes. Si en a-il aucunes qui sont si mal ad visées, ou forcenées, ou transportées d'amour, que, sans que les hommes les accusent, d*elles-mesmes se décrient : comme fut , il n'y a pas longtemps, une très -belle et honneste dame, de bonne part, de laquelle un grand seigneur en estant devenu fort amoureux, et puis après en jouissant, et luy ayant donné un très-beau et riche bracellet, où luy et elles estoyent très-bien pourtraits, elle fiit si mal advisée de le porter ordinairement sur son bras tout nud par-dessus le coude; mais un jour son

mary, estant couché avec elle, par cas il le trouva et le visita , et là-dessus trouva sujet de s'en défaire par la violence de la mort. Quelle mal advisée femme!

J'ay cogneu d'autres fois un très-grand prince souverain^ lequel , ayant gardé une maistresse des plus belles de la cour l'espace de trois ans, au bout desquels luy fallut faire un voyage pour quelque conqueste, avant qu'y aller vint tout à coup très-amoureux d'une très-belle et honneste princesse s'il en fut onc : et pour luy monstrer qu'il avoit quitté son ancienne maistresse pour elle, et la vouloit du tout honnorer et servir, sans plus se soucier de la mémoire de l'autre, luy donna avant partir toutes les faveurs, joyaux, bagues, pourtraits, bracellets et toutes gentillesses que l'ancienne luy avoit donnez, dont aucunes estant veues et apperceues d'elle, elle en cuida crever de dépit, non pourtant sans le taire; mais en s'escandallisant fut contente d'escandaliser l'autre. Je croy que, si ceste princesse ne fiist morte par après, le prince, au retour de son voyage, l'eust espousée *.

J'ay cogneu un autre prince*, mais non si grand,

\. Cette dernière phrase manque dans le manuscrit. Elle est assez importante; car elle permet de dire que « le très-grand prince souverain » est Henri III , qui partit pour la Pologne à la fin de septembre i 573 et eu revint au mois de septembre de l'année suivante. La « maistresse des plus belles de la cour» était Renée de Rieux, dite la belle Chasteauneuf; la princesse était Marie de Gèves, princesse de Condé, dont il a été question plus haut, p. 111 et 497.

â. Louis de Bourbon , prince de Condé , qui , devenu veuf le 23 juillet 1564 y se remaria le 8 novembre 1565 avec Françoise

lequel durant ses premières nopees et sa viduité vint à aymer une fort belle et honneste damoiselle de par le monde, à qui il fit, durant leurs amours et soûlas^ de fort beaux présents de carcans, de bagues, de pierreries et force autres belles bardes , dont entre autres il y avoit un fort beau et riche mirouer où estoit sa peinture. Or, le prince vînt à espouser une fort belle et très-honneste princesse de par le monde, qui luy fit perdre le goust de sa première maistresse, eneor qu'elles ne se deussent rien Tune à Fautre de la beauté. Cette princesse persuada et sollicita tant monsieur son mary, qu'il envoya demander à sa première maistresse tout ce qu'il luy avoit jamais donné de plus beau et de plus exquis. Cette dame en eut un grand crèvecœur; mais pourtant elle avoit le cœur si grand et si haut, encor qu*elle ne fust point princesse, mais pourtant d'une des meilleures maisons de France, qu'elle luy renvoya le tout du plus beau et du plus exquis, où estoit un beau mirouer avec la peinture dudict prince ; mais avant^ pour le mieux décorer, elle prit une plume et de l'ancre, et luy ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du front; et délivrant le tout au gentilhomme, luy dit: a Tenez, mon amy, portez cela à vostre maistre, et « que je luy envoyé tout ainsi qu'il me le donna^ el ce que je ne luy ay rien osté ny adjousté, si ce n'est « que de luy mesme il y ait adjousté quelque chose <t du depuis; et dittes à cette belle princesse sa femme,

d'Orléans , fille posthume de François d'Orléans , duc de Longueville , et de Jacqueline de Rohan. La maîtresse délaissée est Mlle de Limeuil dont il a été parlé plus d'une fob.

DES DAMES. 5ii

H qui Ta tant sollicité à me demander ce qu'il m'a « donnée que si un seigneur de par le monde » (le nommant par son nom^ comme je sçay) «< en eust «( fiadct de mesme à sa mère, et luy eust répété et osté € ce qu'il luy avoit donné pour coucher souvent avec tf elle, par don d'amourettes et jouissances, qu'elle ce seroit aussi pauvre d'affiquets et pierreries que date moiselle de la cour ; et que sa teste , qui en est si « fort chargée aux despens d'un tel seigneur et du « devant de sa mère, que maintenant elle seroit tous ce les matins par les jardins à cueillir des fleurs pour ce s'en accommoder, au lieu de ses pierreries : or, « qu'elle en face des pastez et des chevilles, je les luy ce quitte. M Qui a cogneu cette damoiselle la jugeroit telle pour avoir fait le coup; et ainsi elle-mesme me Ta-elle dit, et qu'elle estoit très-libre en paroles : mais pourtant elle s'en cuida trouver mal, tant du mary que de la femme, pour se sentir ainsi décriée ; à quoy on luy donna blasme , disant que c'estoit sa &ute, pour avoir ainsi dépité et désespéré cette pauvre dame, qui avoit très-bien gaigné tels présents par la sueur de son corps.

Cette damoiselle, pour estre l'une des belles et agréables de son temps, nonobstant l'abandon qu'elle avoit fait de son corps à ce prince, ne laissa à trouver party d'un très-riche homme \ mais non semblable de maison ; si bien que , venant un jour à se reprocher l'un à l'autre les honneurs qu'ils s'estoyent faits de s'estre entre-mariez , elle , qui estoit d'un si grand lieu, de l'avoir espousé, il luy fit response :

i . Scipion Sardini; comme nous l'avons dëjà dit.

« Et moy, j'ay fait plus pour vous que vous pour « moy ; car je me suis déshonnoré pour vous remet- « tre vostre honneur; » voulant inférer par là que, puisqu'elle l'avoit perdu estant fille, le luy avoil remis Payant prise pour femme.

J*ay ouy conter, et le tiens de bon lieu, que, lorsque le roy François premier eut laissé madame de Chasteaubriand, sa maistresse fort favorite, pour prendre madame d'Estampes, estant fille appellée Hellj, que madame la régente avoit prise avec elle pour une de ses filles, et la produisit au roy François à son retour d'Espagne à Bourdeaux, laquelle il prit pour sa maistresse , et laissa ladite madame de Chasteaubriand , ainsi qu'un cloud chasse l'autre^ madame d'Estampes pria le roy de retirer de ladiete madame de Chasteaubriand tous les plus beaux joyaux quUl luy avoit donné, non pour le prix et la valeur, car pour lors les perles, et pierreries n'avoyenl la vogue qu'elles ont eu depuis , mais pour l'amour des belles devises qui estoyent mises, engravéeset empreintes, lesquelles la reine de Navarre sa sœur avoit faites et composées; car elle en estoit trèsbonne maistresse. Le roy François luy accorda sa prière, et luy promit qu'il le feroit ; ce qu'il fit : et, pour ce, ayant envoyé un gentilhomme vers elle pour les luy demander, elle fit de la malade sur le coup, et remit le gentilhomme dans trois jours à venir, et qu'il auroit ce qu'il demandoit. Cependant, de dépit, elle envoya quérir un orfèvre, et luy fit fondre tous ces joyaux , sans avoir acception ny respect des belles devises qui y estoyent engravées : et amprès, le gentilhomme tourné, elle luy donna tous

les joyaux convertis et contournez en lingots d'or, a Allez ^, dit-elle, portez cela au roy^ et dites-luy que^ « puisqu'il luy a pieu me révoquer ce qu'il m'avoit c< donné si libéralement^ que je le luy rends et rente voye en lingots d'or. Pour quant aux devises , je c les ay si bien empreintes et colloquées en ma pence sée, et les y tiens si chères, que je n'ay peu per- « mettre que personne en disposât^ en jouist et en c< eust de plaisir, que moy-mesme. »

Quand le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il ne dist autre chose, sinon : « Re- « tournez-luy le tout. Ce que j'en faisois, ce n'estoit If pour la valeur (car je luy eusse rendu deux fois m plus), mais pour l'amour des devises : et puisqu'elle a les a faites ainsi perdre , je ne veux point de l'or, « et le luy renvoyé : elle a monstre en cela plus de c générosité de courage que n'eusse pensé pouvoir « provenir d'une femme. » Un cœur de femme généreuse despité, et ainsi desdaigné, fait de grandes choses.

Ces princes qui font ces révocations de présens, ne font pas comme fit une fois madame de Nevers , de la maison de Bourbon , fille de M. de Montpensier ', qui a esté en son temps une très-sage , trèsvertueuse et belle princesse, et pour telle tenue en France et en Espagne , où elle avoit esté nourrie

i . Cette phrase a été omise par le copiste.

2. Anne de Bourbon, seconde fille de Louis de Bourbon , duc de Montpensier et de Jacqueline de Longwic, mariée (4561) à François de dèves , deuxième du nom , duc de Nevers et comte d'Eu , fils de François de Clèves , premier du nom , duc de Nevers.

quelque temps avec la reyne Elisabeth de France, estant sa coupière^, luy donnant à boire ^ d'autant que la reine estoit servie de ses dames et filles, et chacune a voit son estât, comme nous autres gentilshommes à l'entour de nos rois. Cette princesse fut mariée avec le comte d'Eu , fils aisné de M. de Nevers, elle digne de luy, et luy très-digne d'elle, car c'estoit un des beaux et agréables princes de son temps; et pour ce il Ait aymé et recherché des belles et honnestes de la cour, et entr'autres d*une qui estoit telle, et avec ce très-excorte et habile. Advint qu'O prit un jour à sa fenmie une bague dans son doigt, fort belle, d'un diamant de quinze cens à deux mille escus, que la reine d'Espagne luy avoit donné à son départ. Ce prince, voyant que sa maistresse la lur louoit fort et monstroit envie de la vouloir, luy, qm estoit très-magnanime et libéral , la luy donna Viatment, luy faisant accroire qu'il Tavoit gaignée à h paulme : elle ne la refusa point, et la prit fort privémerit, et, pour l'amour de luy, la portoit toosjours au doigt ; si bien que madame de Nevers, à qui monsieur son mary avoit faict acroire qu'il l'avoit perdae à la paume , ou bien qu'elle demeureroit engagée, vint à voir la bague entre les mains de cette damoiselle , qu'elle sçavoit bien estre maistresse de soa mary. Elle fut si sage et si fort commandant a soy que, changeant seulement de couleur et rongeant tout doucement son despit, sans faire autre sem« blant, tourna la teste de l'autre costé , et jamais n'en sonna mot à son mary ny à sa maistresse. En quoy

1 » Coupière^ celle qui àoimt la coupe, ëchansonne.

îlle fut fort à louer, pour ne contrefaire de Pacaîastre, et se courroucer, et escandaliser la damoielle, comme plusieurs autres que je sçay qui en eussent donné plaisir à la compagnie, et occasion l'en causer et d'en mesdire.

Voilà comment la modestie * en telles choses y est brt nécessaire et très-bonne, et aussi qu'il y a là de 'heur et du malheur aussi bien qu'ailleurs ; car telles lames y a-il qu'elles ne sçauroyent marcher ny broncher le moins du monde sur leur honneur, et en aster seulement d'un petit bout de doigt, que les iroilà aussitost descriées, divulguées et pasquinées partout.

D'autres y a-il, qui à pleines voiles voguent dans la mer et douces eaux de Vénus, et à corps nud et estendues y nagent à nages estendues, et y follastrent ieur corps, et vopgent vers Cypre au temple de Véous et ses jardins, et s'y délectent comme il leur >/aist; au diable si l'on parle d'elles, ny plus ny ^oins que si jamais ne fussent esté nées. Ainsi la fori^xe favorise les unes et défavorise les autres en méssmce; comme j'en ay veu plusieurs en mon temps,

y en a encore.

Du temps du roy Charles fut fait un pasquin à ^ïilainebleau, fort villain et escandaleux, où il n'es- ?^î*gnoit les princesses et les plus grandes dames, ny ^uires. Que si l'on en eust sceu au vray l'auteur, il ^ ^n fust trouvé très-mal.

A Blois aussi, lorsque le mariage de la reine de Navarre fut accordé avec le roy son mary, il s'en fit

Page 1