‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 154 sur 217 · Graisses, grossesse · texte numérisé non relu

Graisses, grossesse

a maintenant en ceste peine^ et n'y eust-on rien « cogneu. » Ses compaignes^ pour ce mot, luy en voulurent très-^prand mal; si lut-elle renvoyée hors de la troupe par sa maistresse^, qu'on disoit pourtant que sadite maistresse luy avoyt commandé d'obéir aux voUuntez dudit prince; car ell' avoit affaire de luy et le gaigner. Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela à trouver un bon party et se marier très-richement; duquel mariage en est sorty une trèsbelle lignée. Voylà pourquoy, si ceste paouvre fille fust esté rusée comme ses compaignes ou autres, cela ne luy iust arrivé; car, certes, j'ay veu en ma vie des filles en cela aussi rusées et fines que les plus antiennes femmes mariées, voire jusques à estre très-bonnes et rusées maquereUes, ne se contentants de leur bien, mais en pourchassoient à autruy.

Ce fut une fille en nostre court qui invanta et fit jouer ceste belle commédie intitulée le Paradis cTa^ mour^ dans la salle de Bourbon, à huys clos, où il n'y avoit que les commédians et commédiantes, qui servoient de joueurs et d'espectateurs tout ensemble. Ceux qui entendent l'histoire m'entendent bien. [Elle fut] jouée par six personnages de trois hommes et trois femmes; l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussi; toutesfois il l'aymoit fort : l'autre estoit un seigneur, et celluy jouoit avec la grand' dame, qui estoit de riche matière : le troisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la fiUe qu'il espousa aprez ; car, la gallante qu'ell' estoit ! elle vouloit jouer son personnage aussi

i. Catherine de Médicis.

bien que les autres. -Aussi eousliunièrement Fâutev d'une commédie joue son personnage ou le prcrfogae, comme fit celle-là^ qui certes, toute fîUe q[u'eU' estoit, le joua aussi bien, ou possible mieux que les mariées. Aussi ^voit-elle veu son monde ailleurs qu'en son païs, et, comme dit TEspaignol^ rafinada en Secobia, raffinée en S^obie, qui est un proverbe en Espaigne, d'autant que les bons draps se raffinent en S^bie.

J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant leurs dames et maistresses de Dariolettes, vouloient aussi taster de leurs mouroeaux. Tdles dames souvant aussi sont esclaves de leurs damoyselles, craignans qu'elles ne les descouvrent et poblient leurs amours, comme j'ay dit cy^devant. Cestoit une fille à qui j'ouys dire un jour : que c'estott une grand' sottise aux filles de mettre leur honnev à leur devant, et que si les unes sottes en Satisoient escrupulle^ qu'elle n'en daigneroit faire, et qu'en tout cela il n'y a que l'escandalle : mais la mode de tenir son cas secret et caché rabille tout; et ce sont des sottes et indignes de vivre au monde, qui ne s'en sçavent ayder et la pratiquer.

Une dame espaignolle, pensant que sa fille apréhendast le forcement du premier lict nuptial, et j allant, se mit à l'exhorter et persuader que ce n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de douUeur, et qoe de bon cœur elle voudroit estre en sa place pour le luy faire mieux à cognoistre ; la fille respondit : BeMO las manos, senora madré, de tal merced, que hkn la tomarè fo por mi : « grand mercy, ma mère, d'oo a si bon office^ que moy-mesme je me le £aûraT « bien* »

J'ay ouy raconter d'une fille de très-haut lignage^ laquelle s'en estant aydëe à se donner du plaisir, on parla de la maryer vers l'Ëspaigne. Il y eui quelcun de ses plus secretz amis qui luy dit un jour en jouant : qu'il s'estonnoit fort d'elle, qui avoit tant aymé le levant , alloit naviger vers le couchant et occidant (parce que TEspaigne est vers l'occidant); la dame luy respondit : « Ouy, j'ay ouy dire aux mariniers qui «c ont beaucoup voyagé, que le navigage du levant a est très-plaisant et agréable; et que j*ay pratiqué flc souvant par la boussole que je porte ordinairement tf sur moy; mais je m'en ayderay, quand je seray en « l'occidant, pour aller droit au levant. » Les bons interprettes sçauront bien interpretter ceste allégorie et deviner sans que je la glose* Je vous laisse à penser par ces motz si ceste fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre-Dame.

Un' autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté qui régnoit pour toutes personnes, et mesmes pour les putains et courtisannes : <( Ha I mon Dieu I dist-elle à une de ses compai- H gnes, pleut-il à luy que nous eussions fait porter « tout nostre vaillant là par lettre de banque, et que « nous y fussions pour faire ceste vie courtisanesque^ tr plaisante et heureuse, à laquelle tout autre ne sçau- « roit aprocher, quant bien nous serions emperières « de tout le monde 1 d Voylà un plaisant souhait et bon. Et de fait, je croy celles qui veulent faire ceste vie ne sçauroient estre mieux que là.

J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle se faisant raconter à un paouvre

esclave eschapé de la main des Turez des tourmens et maux qu'ilz luy faisoient et à tous les autres paouvres chrestiensy quand ilz les teuoient^ celluy qui avoit esté esclave luy en raconta assez^ et de toutes sortes de cruautez. Elle s'advisa de luy demander ce qu'ilz faisoient aux femmes. « Hélas ! madame^ dist-il^ ils (c leur font tant cela qu'ilz les en font mourir. » — K Pleut-il doncques à Dieu, respondit-elle , que je ce mourusse par la foy ainsi martire ! »

Trois grandes dames^ dont une estoyt fille, estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se misrent sur des souhaitz. L'une dit : ^c Je voudrois avoir un tel pom- (( mier qui produisit tous les ans autant de pommes (c d'or comme il produit de fruict naturel. » Un' autre : « Je voudrois qu'un tel pré me produisit autant « de perles et pierreries comme il fait de fleurs. » La tierce, qui estoit fille : « Je voudrois avoir une fiie* «c dont les trous me valussent autant que celluy d'une « telle dame *, favorite d'un tel roy, que je ne nomce meray point; mais je voudrois que mon trou fust <c visité de plus de pigeons que n'est le sien. »

Ces dames ne ressembloient pas une dame espaignolle dont la vie est escrite dans l'histoire d'Hespaigne, laquelle, un jour que le grand Alfonce, roy d'Arragon, faisoit son entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy demander justice. Le roy, ainsi qu'il la vouloit ouïr, elle demanda luy parler à part, ce qu'il luy octroya : et, s'estant plaincte de son mary, qui couchoit avec eUe trente deux fois tant de joiu* que de nuict, qu'il ne lui don-

i . Fue ou fuie^ colombier. — 2. Diane de Poitiers.

noit patience, ny cesse ny repos, le roy, ayant envoyé quérir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillir puisqu'elle estoit sa femme, le conseil de Sa Magesté assemblé sur ce fait, le roy arresta et ordonna qu'il ne la toucheroit que six fois ; non sans s'esmerveiller grandement, dist-il, de la grande challeur et puissance de cest homme, et de la grande froideur et continance de ceste femme, contre tout le naturel des autres (dit l'histoire), qui vont à joinctes mains requérir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand ilz donnent aux autres ce qui leur apartient.

A ceste dame n'estoit pas ressemblante une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses nopces, racontant à aucunes de ses compaignes ses advantures de la nuict passée : « Comment I dist-elle, « et n'est-ce que cela? Comme j'avois entendu dire c< à aucunes de vous autres, et à d'autres femmes, et « à des hommes, qui font tant des braves et des gala lans, et qui en promettent montz et merveilles, (( ma foy, mes compaignes et amies, cest homme» (parlant de son mary), a qui faisoit tant de l'eschauffé (c amoureux, et du vaillant, et du si bon courreur <c de bague, pour toutes courses n'en a fait que (( quatre, ainsi que l'on court ordinairement trois <c pour la bague, et l'autre pour les dames : encor c< entre les quatre y a-il fait plus de poses qu'il n'en « fut hier au soir fait au grand bal. » Pensez que puisqu'elle se plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine : mais tout le monde ne ressemble pas le gentilhomme espaignol.

Et voylà comme elles se mocquent de leurs marys;

ainsi que fit une^ laquelle^ au commancement et premier soir de ses nopees, ainsi que son mary la vouloit charger, elle fit de la revesche et de Popiniastre fort, à la charge. Mais il s'advisa de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard, qu'il y auroit bien autre jeu, et qu'il y auroit bien à crier; de quoy elle, craignant ce grand dont il la menassoit, se laissa aller aussitost : mais ce fut elle qui le lendemain n en eut plus peur, et, ne s'estant contentée du petit, luy demanda du premier abord où estoit ce grand dont il l'avoit menassée le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, et qu'il se mocquoit; mais qu'il falloit qu'il se contentast de si peu de provision qu'il avoit sur luy. Alors elle dît : « Est-ce « bien fait cela, de se mocquer ainsi des paouvres et « simplettes filles? » Je ne scay si Ton doit apder ceste fille simple et niaise, ou bien fine et rusée, qui en avoit tasté paravant. Je m'en raporte aux diffiniteurs.

Bien plus estoit simple un' autre fille \ laquelle s'estant plaincte à la justice que un gallant l'ayant prise par force, et luy enquis sur ce fait, il respondit : c( Messieurs, je m'en raporte à elle s'il est vray, « et si elle n'a pris mon cas et l'a mis de sa main « propre dans le sien. — Ha! messieurs, dît la fille, et il est bien vray cela, mais qu'il ne l'eust fait? car, a amprès qu'il m'eut couchée et troussée, il me mît « son cas roide et poinctu comme un baston contre « le ventre, et m'en donnoit de si grands coups que

1 . Cette histoire est tirëc de la XXV* nouvelle des Cent N(mvelUi nouvelles.

« j'eus peur qu'il me le perçast et m*y fist un trou, fc Dame ! je luy pris alors et le mis dans le trou qui «( estoit tout fait. » Si cette fille estoit simplette^ ou le contrefaisoit, je m'en raporte*.

Je vous fairay deux contes de deux femmes mariées, simples comme celle-là, ou bien rusées, ainsi qu'on voudra. Ce fut d'une bien très-grande dame que j ay cogneu, laquelle estoit très-belle, et pour ce fort désirée. Ainsi qu'un jour un très-grand prince la requist d'amour, voire Fen soUicitoit fort, en iuy promettant de très-belles et grandes conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son mary, tellement qu'elle, oyant telles douces tentations, y presta assez doucement l'oreille ; toutesfois du premier coup ne s'y voulut laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune mariée, n'ayant encor bien veu son monde, vint descouvrir le tout à son mary et luy demander avis si elle le fairoit. Le mary luy respondit soudain : « Nenny, ma « mie. Jésus! que pensez -vous foire, et de quoy me a parlez-vous? d'un infâme traîct à jamais irrépa- «r rable pour vous et pour moy. — Hà ! mais, mon- « sieur, répliqua la dame, vous serez aussi grand, et a moi si grande, qu'il n'y aura rien à redire. » Pour fin, le mary ne voulut dire ouy; mais la dame, qui conmiança à prendre cœur par après et se faire habille , ne voulut perdre ce party, et le prist avec ce prince et avec d'autres encores , et renonçant à sa sotte simplicité. J'ay ouy faire ce conte à un, qui le

1 . Soos-entendu : à ce qui en est. On retrouve encore cette location dans la correspondance de Mme de Sévignë.

tenoit de ce grand prince et l'avait ouy de la dame, à laquelle il luy en fit la réprimande^ et qu'en telles choses il ne falloit jamais s'en conseiller au mary^ et qu'il y avoit autre conseil en sa court.

Geste dame estoit aussi simple^ ou plus^ qu'un 'autre que j'ay ouy dire, à laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service^ assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis un' autre dame, il luy vint mettre son espervier, ou, pour plus clairement parler, son instrument entre les mains, et le print, et, le serrant fort estroictement et se tournant vers son mary, luy dist : « Mon inary, ff voyez le beau présent que me fait ce gentilhomme; « le recepvray-je? dictes-le-moy. » Le pauvre gentilhomme, estonné, retire son espervier de si grande rudesse, que rencontrant une poincte de diamant qu'elle avoit au doigt, le luy esserta de telle &qod d'un bout à l'autre, qu'il le cuyda perdre du tout, et non sans grandes doulleurs, voire en danger de b vie, ayant sorty la porte assez hastivement, et arrossant la chambre du sang qui dégouttoit partout. Mais le mary ne courut après luy pour luy faire aucun outrage pour ce subgect; seullement s'en mit fort à rire, tant pour la simplicité de sa paouvre femmdlette que le beau présent produit; aussi qu'il en estoit assez puny.

Si * faut-il que je face ce conte de village , car il n'est point mauvays : une fîUaude villagoyse, ainsin qu'on la menoyt espouser à l'église aveq le tabou-

i . Ce qui suit jusqu'à : Voylà des filles et femmes , nunpe dans les éditions et a été rajouté en marge par Brantôme.

rin et la flûte, et belle cérymonie, par cas ell'entrevint son amoureux de fiUoiage^ auquel escriant dist: c Adieu ^ adieu ^ Pierre (car ainsin s*apelloyt-il), ce l'en ....*. Vou6 ne me le ferez plus. Ma mère m'a ff mariée^ » en disant le mot tout à trac. ÏjSl naifveté y estoyt aussy bonne que le regret qu'elle pouvoyt avoyr du passé.

Parlons en d'un autre^ puysque nous sommes sur le village : une belle jeune fille menant vendre une chaîne du boys au marché; en luy demandant combien^ et ainsin que tousjours l'alloyt augmantant sur l'ofire des marchandeurs qui luy dysoient : « Vous au- (i rez cela et le f. . . . sur * le marché. — Bien vous sert, « dist-elle, d'avoyr dit ce mot; car vous...'.

Voylà des filles et femmes fort simples^ lesquelles^ et aucunes de leurs semblables (car il y en a assez), ne ressemblent à plusieurs et un' infinité qu'il y en a au monde, qui sont plus doubles et fines que celleslà, qui ne demandent conseil à leurs marys, ny qui leur monstrent telz présens qu'on leur'fait.

J'ay ouy racompter en Espaigne d'une fille, laquelle la première nuict de ses nopces, ainsi que son mary s'efForçoit et s'afianoit * de forcer sa forteresse, non sans se faire Hial, elle se mit à rire et luy dire : Senorj bien €S razon que seays martyr^ pues que io soy i/irgen; mas pues que io tomo la paciencia, bien la podejrs tomar: « Seigneur, c'est bien raison que vous

i. Je n*ai pu lire le mot suivant à moidë rogné par le relieur, î. Sur^ pardessus. — 3. Le reste est à peu près illisible. 4. ^affaner^ se fatiguer; de l'espagnol afanar. On disait aussi ahanner,

« soyez martyr puisque je suis vierge ; mais d'autant <c que je prens patience^ vous la pouvez bien pren- (c dre. » Celle-là, en revanche de l'autre qui s'estoit moequé de sa femme^ se mocquoit bien de son mary; comme certes plusieurs filles ont raison de s'en moquer à telle nuict^ mesmes quand elles ont sceu paravant ce que c'est, ou l'ont apris d'autres, ou d'elles-mesmes s'en sont doubtées et imaginées ce grand poinct de plaisir qu'elles cuydent très-grand et perdurable.

Un' autre ËspaignoUe qui^ le lendemain de ses nopces, racontant les vertuz de son mary, en di&l plusieurs, « fors, dit-elle, que no era buen contador aritmetico, porque no sabia multiplicar : a Qu'il n'es- « toit point bon conteur aritmétitien, parce qu'il ne (( sçavoit pas multiplier. »

Une fille de bon lieu et de bonne maison (que j'ay cogneue et ouy parler), le soir de ses nopces, qu'un chascun estoit aux escoutes à l'accoustumée, comme son mary luy eust livré le premier assaut, estant un peu sur son repos , non pas du dormir, luy demanda si elle en voudroit encores ; gentiment elle luy wspondit : w Ce qu'il vous plaira, monsieur. » PeoiM qu'à telle responce le gallant mary devoit bien estre estonné et froier l'oreiUe.

Telles filles qui disent telles sornettes si promp* tement après les nopces, pourroient bien donner de bons martelz à leurs pauvres marys et leur hite ac^ croire qu'ilz ne sont les premiers qui ont modUé l'ancre dans leur fond, ny les derniers qui la itiottilleront; car il ne faut poinct doubler que, qui ne s efforce et ne se tue à sapper sa femme, qu'elle ne

. AiJÉ

s'advîse à luy faire porter les cornes, ce disoit un ancien proverbe françois : «c Et qui ne la contente « pas, [elle] va ailleurs cercher son repas. » Toutesfois, quand une femme tire tout ce qu'elle peut de l'homme, elle l'assomme, c'est-à-dire qu'il en meurt; et c'est un dire ancien : qu'il ne faut tirer de son amy ce qu'on voudroit bien, et qu'il le faut espargner ce que l'on peut; mais non pas le mary, duquel il en feut tirer jusques à l'os. Et voylà pourquoy, dit le reflfrain espaignol, que el primera pensamiento de la muger^ luego que es casada^ es de embiudarse : « Le premier pensement de la femme mariée est de « songer à se faire vefvre. » Ce reflfirain n'est pas général, comme j'espère le dire ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.

Il y a de certaines filles qui ne pouvans tenir longuement leurs challeurs, ne s'adonnent aisément qu'aux princes et aux seigneurs, qui sont gens fort propres pour les esbranler, tant pour leurs faveurs que pour leurs présens, et aussi pour l'amour de leurs gentillesses, car enfin tout est beau et parfait en eux, encor qu'ils fussent des fatz, comme j'en ay veu. D'autres y a qui ne les recherchent, et fuyent grandement, à cause qu'ilz ont un peu la réputation d'estre escandaleux, grands vanteurs, et peu secretz et causeurs; aymans mieux des gentilzhommes sages et discretz, desquelz pourtant le nombre est rare ; et bien heureuse pourtant est celle-là qui en rencontre et en treuve. Mais, pour obvier à tout cela, elles choysissent (au moins aucunes) leurs valletz dont les aucuns sont beaux, d'autres non, comme j'en ay cogneu qui l'ont fait; et si n'en faut pas prier longue-

ment leurs dltz valletz : car^ les levant, couehanl, déshabillant^ chaussant, desehaussant et leur baillant leurs chemises^ comme j'ay y eu beaucoup de filles à b court et ailleurs qui n'en faisoient aucune difficulté ny scrupuUe^ il n'est pas possible qu'eux, voyant beaacoup de belles choses en elles, n'en eussent des tentations, et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprès; si bien qu'après que les yeux avoient fait bien leur office, il falloit bien que d'autres membres du corps vinsent à faire le leur.

J'ay cogneu une fille de par le monde, belle s'il en fut onc, qui rendit son vallet compaignon d'un gnod prince qui l'entretenoit, et qui pensoit estre le seul heureux et jouissant ; mais le vallet en cela marcfant au pair avec luy ; aussi Ta voit-elle bien sceu cbcNsir, car il estoit très-beau et de très>belle taille; si bien que, dans le lict ou bien à la besoigne^ on n'j.east cogneu aucune difiërance. Ëncor le vallet en bouicoup de beautez il emportoit le prince^ auquel teBes amours et telles pri vantez furent incogneues jus^ppeià ce qu'il la quieta pour se marier; et pour œ n'en traicta plus mal le vallet, mais se plaisoit fort le et quand il le voyoit en passant, il disoit sei <c Est-il possible que cest homme soit esté mon eor « rival? Ouy, je le crois, car, osté ma grandeoç, i (c m'emporte d'ailleurs. » Car il avoit mesme jpon que le prince ; et fut très-bon tailleur, et des reofùi* mez de la court; si bien qu'il n'y avoit guières iHes ^ ou femmes qu'il n'abillast quand elles vouloieut ertie bien habillées. Je ne scait s'il les habilloit de la metae façon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n*estoient point mal.

J ay cogneu une fille de bonne maison^ qui, ayant un lacquais de l'aage de quatorze ans, et en ayant fait son bouffon et plaisant, parmy ses bouffonneries et plaisanteries , elle faisoit autant de difficulté que rien à se laisser baiser, toucher et taster à luy, aussi privément que si ce fust esté une femme, et bien souvant devant le monde^ excusant le tout, en disant qu*il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne sçay s'il passoit outre^ mais je sçay bien que despuis, et mariée et vefve, et remariée, elle a esté une très-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa mesche en ce premier tison , si bien qu'elle ne luy faillit jamais après en ses autres plus grandes fougades et plus hautz feux. J'avois bien demeuré un an à voir ceste fille; mais quand je la vis en ses privautez devant sa mère, qui avoit la réputation d'estre l'une des plus faintes et prétendues prudes femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bien aise, je présageay aussitost que de ce petit jeu Ton viendroit au grand, et à bon esciant, et que la damoyselle seroit un jour quelque bonne fi-ipe-sauce, comm'elle fut.

J'ay cogneu deux sœurs d'une fort bonne maison de Poictou *, et filles, desquelles on parloit estrangement, et d'un grand lacquais basque qui estoit à leur père, lequel, soubz l'ombre qu'il dansoit très-bien, non-seullement le branle de son païs, mais tous autres, et les menoit danser ordinairement, mesmes les y aprenoit, il les fit dancer, et leur aprist aprez le branle des putains, et en furent assez gentiment escaudalisées : toutesfois ne laissarent à estre

i . Les mots de Poictou ont été rayés sur le manuscrit.

bien mariées, car elles estoient riches; et surceDom de richesse on n'y advise rien, on prend lout^ el fust-il encores plus chaud et plus ardant. J'ay oocogneu ce basque despuis gentil soldat et de brave façon^ et qui monstroit bien avoir fait le coup. On luy donna congé, pour fuyr l'escandale, et fut soldat des gardes de la corronelle de M. d'Estrozze.

J*ay eogneu aussi un'autre maison de par le monde,

et grande^ d'où la dame faisoit proSession de nourrir

en sa compaignie d'honnestes filles^ entr autres des

parentes de son miary ; et d'autant que la dame estfà

fort malladive et subgette aux médecins et agotî-

caires, il en y abordoit ' ordinairement léans; et piroe

aussi que les filles sont subgettes à malladies caBpe

à pasles couUeurs^ mal de la furette^ fiebyres eiai*

très, il avint que deux entr'autres tumbarent en Sfih

vre carte : un apoticaîre les eut en charge pour les

penser. Certes, il les pensoit de ses drogues de h

main et de médecines; mais la plus propre fut M^

coucha avec une (maraud qu'il fut), car il eut ente

avec une aussi belle et honneste fille de la Fn^jàBi

et de laquelle un grand roy s'en fust très-dSkp^

ment contenté; et falut que ce monsieur l'apcâipe

luy mist ceste paille sous le ventre. J'ay cogniBih

fille, qui certes méritoit d*autre assaillant; et fiit i^^

bien mariée; et telle qu'on la donna pucelle, leBe

la trouva-on. En quoy pourtant je treuve qu'éBêfiit

bien fine; car, puisqu'elle ne pouvoit tenir son en,

elle s'adressa à celluy qui luy donnoit les antidotes

pour engarder d'engroisser, car c'est ce que les fiDes

i. Il faut peut-être lire : abondait.

craignent les plus : dont en cela il y en a de si expertz qui leur donnent des drogues qui les engardent très-bien d'engroisser ; ou bien, si elles engroissent, leur font escouUer leur groisse si subtillement et si sagement, que jamais on ne s'en aperçoit^ el n'en sent-on rien que le vent; ainsi que j'en ay ouy parler d'une fille, laquelle avoit estée autresfois nourrie fille de la feue reyne de Navarre Marguerrite première. Elle vint par cas fortuit, ou à son escient, à engroisser, sans qu'elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin apotieaire, qui, luy ayant donné un breuvage, luy fit évader son fruict, qui avoit desjà six mois, pièce par pièce, mourceau par mourceau, si aisément, qu'estant à ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal 'ny douUeur; et puis après se marya gallantement, sans que le mary y cogneust aucune trace. Quel habille médecin ! car on leur donne des remèdes pour se faire parestre vierges et pucelles comme devant, aisi que j'en ay allégué au chapitre des cocuz, et un que j'ay ouy dire à un empirique ces jours passez : qu'il faut avoir des sangsues et les mettre à la nature^ et s'en faire par là tirer et succer le sang, lesquelles sangsues, en sucçant, laissent et engendrent de petites empoules et iistulles plaines de sang; si bien que le gallant mary, qui vient le soir des nopces les assaillir, leur crève ces empouUes dont le sang en sort, et elle s'ensanglante, qui est une grande joye à l'un et à Pautre; et par ainsi, Vonor délia citadella è sabo *. Je trouve ce remède bon et souverain, s'il est vray; et s'il

\ . L'honneur de la citadelle est sauf.

n'est bon , il y en a cent d^autres qui sont meilleurs, ainsi que les sçavent très-bien ordonner, inyanter et apliquer ces messieurs les médecins, sçavans et expertz apoticaires. Voylà pourquoy ces messieurs ont ordinairement de très-bonnes et belles fortunes ^ car îlz sçavent blesser et remédier, ainsi que jadis fit la lance de Peleus*.

J'ay cogneu cest apoticaîre dont je viens de parler ast'heure, duquel faut que je die ce petit mot en passant^ que je le vis à Genève la première fois qoc fus en Italie, parce que pour lors ce chemin par là estoit commun pour les François, et par les Suisses et Grisons, à cause des guerres. Il me vint voir a mon logis. Soudain je luy demanday ce qu'il Êiisoii en cesie ville, et s'il estoit là pour médeeiner les belles filles, comme il avoit fait en France. Il me répondit qu'il estoit là pour en faire la pénitence. <c Comment! ce dis-je, est-ce qucr vous n'y manga (( de si bons morceaux comme là? — Ha! monsieoPi « me réplicqua-il , c'est parce que Dieu m'a apelé (( et que je suis illuminé de son esprit, et que fïïj « maintenant la cognoissance de sa saincte paraBe. « — Oiii , luy dis-je, et de ce temps là si eslies-tw <c de la relligion, .et si vous mesliez de médecmff « les corps et les âmes, et preschiez et instruisiez lei (c filles. — Mais, monsieur, je recognois astliewe « mieux mon Dieu, répliqua-il encores, qu^alors, etae u veux plus pécher. » Je tais force autres propos q^ nous eusmes sur ce subjet, tant sérieusement qu'en riant; mais ce maraud jouist de ce boucon^ qui estoit

i . De Peleus, lisez : du fils de Pelée, Achille.

DES DAfilES. 569

n plus digne d'un gallant homme que luy. Si estque bien luy servit de vuider de ceste maison de m'heure, car mal luy en eust pris. Or laissons a. Que maudit soit-il^ pour Fhayne et envie que luy porte ^ ainsi que M. de Ronsard parloit à un decin qui venoit plustost voir sa maistresse soir matin y pour luy taster son tetin^ son sein, son itre, son flanc et son beau bras^ que pour la méîiner de la fiebvre qu'elP avoit; dont il en fit un s-gentil sonnet^ qui est dans son second livre des wurs\ qui s'accomance :

Hc ! que je porte et de hayne et d'envie Au médecin qui vient soir et matin, Sans nul propos, tastonner le tétin.

Le sein, le ventre et les flancs de ma mye.

Fe porte de mesme une grande jalousie à un ménn qui faisoit traictz pareilz à une belle grande me que j'aymois, et de qui je n'avoîs telle et pâlie privante, et l'eusse plus désirée qu'un petit ^aume. Telles gens certes sont extrêmement bien lus des filles et dames, et y acquièrent de belles rantures , quand ilz les veulent rechercher. J'ay jneu deux médecins à la court, qui s'apelloient^ n, M. Castellan*, médecin de la reyne mère, et litre, le seigneur Cabrian, médecin de M. de Ne- ?Sy ei qui avoit esté à Ferdinant de Gonzague. Hz t eu tous deux des rencontres d'amour, à ce qu'on

l. C'est la pièce XLVII du livre.

\. Honoré Castellan, mort au siëge de Saint- Jean-d*Angely

disoit, que les plus grands de la court se fiissenl donnez au diable^ par manière de parler, pour estre leurs corrivaux.

Je devisois un jour, le feu baron de Vitaux etmoy, aveeq M. Le Grand, un grand médecin de Paris^ de bonne compaîgnie et de bon advis, luy estant venu voir ledit baron qui estoit mallade des afisures d'amour; et tous deux l'interrogeant sur plusieurs propos et négotiations des dames, ma foy, il nous en conta bien, et nous en fit une douzaine de contes qui levoîent la paille ; et s'y enfonça si avant, que, l'heure de neuf heures venant à sonner, il nous dit, en se levant de la chaire où il estoit assis : « Vray- (c ment, je suis plus grand fol que vous autres, qui « m'avez retenu icy deux bonnes heures à baguece nauder avec vous autres , et cependant j'ay oublie (( six ou sept mallades qu'il faut que j'aille voir : » et (( nous disant à Dieu^ part et s'en va, non sans nous dire, après que nous luy eusmes dit : ce Vous autres, <c messieurs les médecins, vous en sçavez et en fûtes (( de bonnes, et mesmes vous, monsieur, qui en (c venez parler comme maistre. » Il respondit en baissant la teste : <c Semond ' I semond I ouy, ouy, « nous en sçavons et en faisons de bonnes, car nous te sçavons des secretz que tout le monde ne sçait pas; (( mais ast' heure que je suis vieux, j'ay dit à Dieu (( à Vénuz et à son enfant. Meshuy, je laisse cela à « vous autres qui estes jeunes. »

Un' autre espèce de gens y a-il, qui a bien gaslé des filles quand on les met à aprendre les lettres,

i . Semond^ pour ça-mon, oui, vraiment.

sont estez leurs précepteurs; et le sont quand ilz veulent estre mesehans : car^ leur faisans leçons y estans seulz dans une chambre ou dans leur estude, je vous laisse à penser quelles commoditez ilz y ont, et quelles histoires, fables et contes ilz leur peuvent alléguer à propos pour les mettre en challeur, et, lorsqu'ilz les voyent en telles altères et apétitz, comment ilz vous sçavent prendre l'occasion au poil.

J'ay cogneu une fille de fort bonne maison, et grande vous dis-je, qui se perdit et se rendit putain pour avoir ouy raconter à son maistre d'escolle l'histoire, ou plutost la fable de Tyrézias; lequel, pour avoir essayé l'un et l'autre sexe, fut esleu juge par Jupiter et Junon, sur une question entre eux deux, assavoir : qui avoit et sentoit plus de plaisir au coït et acte vénérien, ou l'homme ou la femme? Le juge député jugea contre Junon que c'estoit la femme; dont elle, de despit d'avoir esté jugée*, rendit le paouvre juge aveugle et luy osta la veue. Il ne se faut esbayr si ceste fille fut tentée pour un tel conte ; car, puisqu'elle oyoit dire souvant, ou à de ses compaignes, ou à d'autres femmes, que les hommes estoient si ardantz après cela, et y prenoient si grand plaisir, que les femmes, veu la sentence de Tyrézias, en dévoient bien prendre davantage; et, par conséquent, ^ il le faut esprouver, disent-elles. Vrayement, telles leçons se dévoient bien faire à ces filles! n'y en a-il pas d'autres? Mais leurs maistres diront qu'elles veulent tout sçavoir, et que, puisqu'elles sont à l'es-

i. Jugée j condamnëe.

tilde, si les passages et histoires se rencontrent qui ont besoing d'estre explicquées (ou que d'elles mesmes s'expliquent), il faut bien leur expliquer et leur dire sans sauter ou tourner le feuillet ; et, s'ilz le ioumeot et en * demandent la raison et qu'ilz disent que c'est un passage sallaud^ soudain en deviennent plus carieuses de le scavoir, et en pressent si fort lenr maistre qu*il leur explique ; ainsin qu'est leur naturel de désirer ce qui leur est deffandu ou ce que l'on ne leur veut dire. Combien de filles estudiantes se sont perdues lisant ceste histoire que je viens de dire et celle de Biblis^ de Caunus'^ et force d'autfes pai^eillesy escrites dans la MéUunorphose d'Ovyde, josqiies au livre de Vjért daymer qu'il a fait ; ensendde une infinité d'autres fables lascives^ et propos lubrioques d'autres poètes, que nous avons en lumière^ liBt François^ latins^ que grecz, italiens, espaignolz ! Aussi, dit le reffrain espaignol, de una mula que hase Aâi, y de una hija que habla latin^ libéra nos Domim\ Et Dieu sçait, quand leurs maistres veulent estre w» ehans^ et qu'ilz font de telles leçons à leurs discipfei, comment ilz les sçavent saugrener^ et donner il sauce , que la plus pudicque du monde s'y lairûit aller. Sainct Augustin mesmes^ en lisant le quatriesnie des /Enéides^ où sont contenues les amours et la mort de Didon, ne s'en esmeut-il pas de compassion^ ^

i . Et qu'elles en demandent.

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