‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 36 sur 217 · Aspergez, goupillons · texte numérisé non relu

Aspergez, goupillons

2. Quoique Brantôme, pour dérouter le lecteur, parle des amants des deux dames comme étant morts « en une fortune de guerre », il n'est pas douteux qu il ne s'agisse ici de Boniface de la MoUe et de Coconnas décapités en grève comme coupables de

blication de leurs amours^ lesquelles pourtant on doit louer et priser en leur eonstance^ mais non en leur discrétion; car pour cela il leur en fait très-mal. Et si telles dames sont blasmables en cela, il y en a beaucoup de leurs serviteurs qui en méritent bien la réprimende aussi bien qu'elles; car ils contrefont des transis comme une chèvre qui est en gésine^ et des langom'eux; ils jettent leurs yeux sur elles et les envoyent en ambassade ; ils font des gestes passionnez, des souspirs devant le monde; ils se parent des couleurs de leurs dames si apparemment ; bref, ils se laissent aller à tant de sottes indiscrétions, que les aveugles s'enappercevroyent; les uns aussi bien pour le ùkux que pour le vray, afin de donner à entendre à toute une cour qu'ils sont amoureux en bon lieu^ et qu'ils ont bonne fortune. Et Dieu sçait! possible^ on ne leur en donneroit pas Taumosne pour un liard, quand bien on en devroit perdre les œuvres de charité.

Je cognois un gentilhomme et seigneur^ lequel^ voulant abrever le monde qu'il estoit venu amoureux d'une belle et honneste dame que je sçay, fit un jour

conspiration, le 30 avril 1574, et qui avaient pour maîtresses l'un Marguerite de Valois, l'autre la duchesse de Nevers. « La Molle et le comte de Coconnas ayant ëtë décapités , leurs têtes furent secrètement enlevées, dit Gomberville. J'ai un mémoire qui parle msi : L'amour et la jalousie firent périr ces deux gentilshommes. Ds étaient aimés de deux princesses qui portèrent leur affection si avant, qu'après leur mort, elles firent embaumer leurs tètes, et chacune garda la sienne parmi les autres marques de leur amour. Oa pourroit deviner qui étoient ces princesses, mais ce seroit ^ine cruauté d'en avoir seulement la pensée. » Mémoires de W. ie due de Nevers^ tome I, p. 75.

tenir son petit mulet avec deux de ses laquais et pages au devant sa porte. Par cas, M. d'Estrozze et moy passâmes par là et vismes ce mystère de ce mulet^ ses pages et laquais. Il leur demanda soudain où estoit leur maistre; ils firent response qu'il estoit dans le logis de cette dame ; à quoy M. d'Estrozze se mit à rire, et me dire que, sur sa vie, il gaigeroit qu'il n'y estoit point. Et soudain posa son page en sentinelle pour voir si ce faux amant sortiroit; et de là nous en allasmes soudain en la chambre de la reine, où nous le trouvasmes, et non sans rire luy et moy. Et sur le soir nous le vinsmes accoster, et, en feignant de luy faire la guerre, nous luy demandasmes où il estoit à telle heure après midy, et qu il ne s*en sçauroit laver, car nous y avions veu le mulet et ses pages devant la porte de cette dame. Luy, faisant la mine d'estre fasché que nous avions veu cela, et de quoy nous luy en faisions la guerre de faire Tamour en ce bon lieu, il nous confessa vrayment qu'il y estoit ; mais il nous pria de n'en sonner mot, autrement que nous le mettrions en peine, et cette pauvre dame qui en seroit escandalisée et mal venue de son mary; ce que nous luy promismes (rians tousjours à pleine gorge et nous moquant de luy, encor quHl fust assez grand seigneur et qualifié), de n'en parler jamais et que cela ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce qu'au bout de quelques jours qu'il continuoit ces coups faux avec son mulet trop souvent, nous luy descouvrismes la fourbe et luy en fismes la guerre à bon escient et en bonne compagnie; dont de honte s'en désista, car la dame le sceut par nostre moyen, qui fît guetter un jour le mulet et les pages, les faisant chasser tle de-

DES DAMES. i25

Tant sa porte comme gueux de l'hostière '. Et si fîsmes bien mieux ^ car nous le dismes à son mary^ et luy en fîsmes le conte si plaisamment^ qu'il le trouva si bon qu'il en rit luy-mesmes à son aise; et dist qu'il n'avoit pas peur que cet homme le fist jamais cocu; et que s'il ne trou voit ledict mulet et ses pages bien logez à la porte, qu'il la leur feroit ouvrir et entrer dedans^ pour les mettre mieux à couvert et à leur aise^ et se garder du chaud^ ou du froid, ou de la pluye. D'autres pourtant le faisoyent bien cocu. Et voilà comme ce bon seigneur^ aux despens de cette honneste dame^ se vouloit prévaloir sans avoir respect d'aucun scandale.

J'ay cogneu un gentilhomme qui escandalisa par ses façons de faire une fort belle et honneste dame, de laquelle en estant devenu amoureux quelque temps, et la pressant d'en obtenir ce bon petit morceau gardé pour la bouche du mary^ elle luy refusa tout à plat; et après plusieurs refus^ il luy dit comme désespéré : « Et bien I vous ne le voulez pas, et je « vous jure que je vous ruineray de l'honneur. » Et pour ce faire, s'advisa de faire tant d'allées et venues à cachettes, mais pourtant non si secrètes qu'il ne se montrast à plusieurs yeux exprès, et donnast moyen de s'en appercevoir de nuict et de jour, à la maison où elle se tenoit; braver et se vanter sous main de ses bonnes fausses fortunes, et devant le monde rechercher la dame avec plus de privauté qu'il n avoit occasion de le faire, et parmy ses compagnons Êdre du gallant plus pour le faux que pour

^ Voyez plus haat, p. 82, note i.

le vray; si bien qu'estant venu un soir fort tard en la chambre de cette dame tout bousché de son manteau^ et se cachant de ceux de la maison, après avoir joué plusieurs de ces tours, fut soubçonné par le maistre d'hostel de la maison j qui fit faire le guet : et, ne l'ayant pu trouver, le mary pourtant battit sa femme et luy donna quelques soufflets ; mais poussé après du maistre d'hostel, qui luy dit que ce n'estoit assez, la tua et la dagua, et en eut du roy fort aisément sa grâce. Ce fut grand dommage de cette dame, car elle estoit très-belle. Despuis, ce gentilhomme qui en avoit esté cause ne le porta guières loin, et fut tué en une rencontre de guerre, par permission de Dieu, pour avoir si injustement osté Fhonneur à cette honneste dame et la vie.

Pour dire la vérité sur cet exemple et sur une infinité d'autres que j'ay veu, il y a aucunes dames qui ont grand tort d'elles-mesmes, et qui sont les vrayes causes de leurs escandales et déshonneur; car elles-mesmes vont attacquer les escarmouches, et attirent les galants à elles; et du commencement leur font les plus belles caresses du monde, des privautez, des familiaritez, leur donnent par leurs doux attraits et belles paroUes des espérances; mais quand il faut venir à ce point, elles le desnient tout à plat; de sorte que les honnestes hommes qui s'estoient proposez force choses plaisantes de leur corps, se désespèrent et se dépitent en prenant un congé rude d'elles, les vont déshonorant et les publient pour les plus grandes vesses du monde; et en content cent fois plus qu'il n'y en a.

Donc voilà pourquoy il ne faut jamais qu'une dame

honneste se mesie d'attirer à soy un gallant gentilhomme, et se laisse servir à luy^ si elle ne le contente à la fin selon ses mérites et ses services. Il faut qu'elle se propose cela, si elle ne veut estre perdue^ mesme si elle a à faire à un honneste et gallant homme : autrement^ dez le commencement , s'il la vient accoster, et qu'elle voye que ce soit pour ce point tant désiré à qui il addresse ses vœux, et qu'elle n aye point d envie de luy en donner, il faut qu'elle luy donne son congé dez lentrée du logis; cai*, pour en parler franchement, toutes dames qui se laissent aimer et servir s'obligent tellement, qu'elles ne se peuvent desdire du combat; il faut qu'elles y viennent tost ou tard, quoy qu'il tarde.

Mais il y a des dames qui se plaisent à se faire servir pour rien, sinon pour leurs beaux yeux; et disent qu'elles désirent estre servies, que c'est leur félicité, mais non de venir là; et disent qu'elles prennent plaisir à désirer et non à exécuter. J'en ay "veu aucunes qui me l'ont dit : toutesfois il ne faut pourtant qu'elles le prennent là, car si elles se mettent une fois à désirer, sans point de doute il faut qu'elles viennent à l'exécution ; car ainsi la loy d'amour le veut, et que toute dame qui désire, ou souliaîtte, ou songe de vouloir désirer à soy un homme, cela est fait. Si Thomme le connoist et qu'il poursuive fermement celle qui l'attaque, il en aura ou pied ou aisle, ou plume ou poil, comme on dit.

Voilà donc comme les pauvres marys se font cocus par telles opinions de dames qui veulent désirer et non pas exécuter; mais, sans y penser, elles se ^oni brasier à la chandelle, ou bien au feu qu'elles

ont basty d'elles-mesmes, ainsi que font ces pauvres simplettes berçères, lesquelles^ pour se chauffer pai-my les champs en gardant leurs moutons et brebis^ allument un petit feu^ sans songer à aucun mal ou inconvénient; mais eUes ne se donnent de garde que ce petit feu s'en vient quelques fois à allumer un si grand , qu'il brusle tout un païs de landes et de taillis.

Il faudroit que telles dames prissent l'exemple, pour les faire sages, de la comtesse d'Escaldasor, demeurant à Pavie, à laquelle M. de Lescu, qui depuis fut appelle le mareschal de Foix , estudiant à Pavie (et pour lors le nommoit-on le protenotaire de Foix, d'autant qu'il estoit dédié à l'Église; mais depuis il quitta la robbe longue pour prendre les armes), faisant l'amour à cette belle dame, d'autant que pour lors elle emportoît le prix de la beauté sur les belles de Lombardie^ et s'en voyant pressée , et ne le voulant rudement mécontenter, ny donner son congé, car il estoit proche parent de ce grand Gaston de Foix, M. de Nemours, sous le grand renom duquel alors toute l'Italie trembloit, et un jour d'une grand' magnificence et de feste qui se faisoit à Pavie, où toutes les grandes dames, et mesmes les plus belles de la ville et d'alentour, se trouvèrent ensemble et les honnestes gentilshommes ^, cette comtesse parut belle entre toutes les autres, pompeusement habillée d'une robbe de satin bleu céleste, toute couverte et

i. Dans les éditions antérieures on lit :«.... se trouvèrent ensemble et les honnestes gentilshommes ne manquèrent pas aussy de s y trouver. »

semée, aatant pleine que yuide, de flambeaux et papillons YoUetans à l'entour et s'y bruslans^ le tout en broderie d'or et d'argent , ainsi que de tout temps les bons brodeurs de Milan ont seeu bien faire pardessus les autres; si bien qu'elle emporta l'estime d'estre le mieux en point de toute la troupe et compagnie.

M. le protenotaire de Foix, la menant daneer, fut

curieux de luy demander la signification des devises

de sa robbe, se doutant bien qu'il y avoit là dessous

quelque sens caché qui ne luy plaisoit pas. Elle luy

respondit : « Monsieur, j'ay fait faire ma robbe de la

t façon que les gens-d*armes et cavalliers font à leurs

« chevaux rioteux* et vitieux, qui ruent et qui tirent

« du pied; ils leur mettent sur leur croupe une

t grosse sonnette d'argent, afin que, par ce signal,

« leurs compagnons, quand ils sont en compagnie et

« en foulle, soyent advertis de se donner garde de

« ce meschant cheval qui rue, de peiu» qu'il ne les

« frappe. Pareillement, par les papillons voUetans et

« se bruslans dans ces flambeaux, j'advertis les hon-

« nestes hommes qui me font ce bien de m'aymer

« et admirer ma beauté, de n'en approcher trop près,

» ny en désirer d'avantage autre chose que la veue ;

» car ils n'y gagneront rien, non plus que les papil-

« Ions, sinon désirer et brusler, et n'en avoir rien

« plus. » Cette histoire est escrite dans les Demes

de Paolo Jovio*. Par ainsi, cette dame advertissoit

i. H/ofeiMT, difficile.

2- Dialogo délie imprese militari ed amorose di Paolo Giwio^ ^^^9, 10.4»^ Brantôme s'est servi de la traduction de Vasquin

son serviteur de prendre garde à soy de bonne heure. Je ne sçay s'il s'en approcha de plus près^ ou comme il en fit; mais pourtant^ luy^ ayant esté blessé à mort à la battaille de Pavie, et pris prisonnier^ il pria d'estre porté chez cette comtesse , à ^on logis dans Pavie, où il fut très-bien receu et traitté d'elle. Au bout de trois jours il y mourut^ avec le grand regret de la dame, ainsi que j'ay ouy conter à M. de Montluc^ une fois que nous estions dans la tranchée à la Rochelle, de nuict, qu'il estoit en ses causerie^^ et que je luy fis le conte de cette devise, qui m'asseura avoir veu cette comtesse très-belle, et qui aimoit fort ledit mareschal^ et fut bien honnorablement traitté d'elle : du reste, il n'en sçavoit rien si d'autres fois ils avoyent passé plus outre. Cet exemple devroit suffire pour plusieurs et aucunes dames que j'ay allégué.

Or, y a des cocus qui sont si bons qu'ils font prescher et admonester leurs femmes par gens de bien et religieux, sur leur conversion et corrections; lesquelles, par larmes feintes et paroles dissimulées, font de grands vœux, promettans monts et merveilles de repentance, et de n'y retourner jamais plus; mais leur serment ne dure guières, car les vœux et larmes de telles dames valent autant que jurements

Philieul : Dialogue des devises dormes et d amours^ Lyon, Rouille, i56l, in-4*. On y trouve, page 13, la devise de ccHippoIite Florimonde, marquise de Eschaufiesoleil. »

C'est la première fois que Brantôme cite cet ouvrage, d'où il a pourtant tire diverses devises comme celles d'Antoine de Lève [sic vos non vobis)^ de Trivulce (finiimt pariter renovanique la^ bores) ^ etc.

et reniements d*amoureux, comme j'en ay veu^ et cogneu une dame à laquelle un grand prince^ son souverain , fit cette escorne * d'introduire et apposter un cordellier d'aller trouver son mary qui estoit en une province pour son service^ comme de soy-mesme et venant de la cour^ l'advertir des amours folles de sa femime et du mauvais bruit qui couroit du tort qu'elle luy faisoit; et que, pour son devoir de son estât et vacation, il Pen advertissoit de bonne heure^ afin qu'il mit ordre à cette âme pécheresse. Le mary fut bien esbahy d'une telle ambassade et doux o£Bce de charité : il n'en fît autre semblant pourtant^ sinon de Fen remercier et luy donner espérance d'y pourvoir; mais il n'en traitta point plus mal sa femme à son retour : car qu'y eust-il gaigné? Quand une femme une fois s'est mise à ce train, elle ne s'en détraque, non plus qu'un cheval de poste qui a accoustumé si fort le gallop qu'il ne le sçaurait changer en autre train d'aUer.

Hé I combien s'est-il veu d'honnestes dames qui, ayant esté surprises sur ce fait^ tancées^ battues, persuadées et remonstrées^ tant par force que par douceur, de n'y tourner jamais plus, elles promettent^ jurent et protestent de se faire chastes, que puis après pratiquent ce proverhe, passaio il pericoloj gabbato il sa/ito % et retournent encor plus que jamais en l'amooreuse guerre; voire qu'il s'en est veu plusieurs d'elles^ se sentant dans l'âme quelque ver rongeant^ qui d'elles-mêmes &isoyent des vœux bien saints et

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