‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 35 sur 217 · Tourner y retourner. — 2. Comices^ corniches · texte numérisé non relu

Tourner y retourner. — 2. Comices^ corniches

•>. Cet honnête gentilhomme peut fort bien être Brantôme.

« ma femme, mais elle est si amoureuse de vous a que jour et nuict elle ne me fait que parler de vous, « et sans cesse me dit vos louanges. Pour toute res- « ponse je luy dis que je vous eognois plus tôt qu'elle, « et sçay vos valeurs et vos mérites qui sont grands. » Qui fut estonné? Ce fut ce gentilhomme; car il ne venoit que de mener cette dame sous le bras à vespres, où la reyne alloit. Toutesfois ce gentilhomme s'asseura tout à coup et luy dit : « Monsieur, je « suis très- humble serviteur de madame vostre « femme, et fort redevable de la bonne opinion « qu'elle a de moy, et l'honnore beaucoup; mais je « ne luy fais pas l'amour, disoit-il en bouffonnant; « mais je luy fais bien la cour par votre bon advis a que vous me donnastes dernièrement, d'autant « qu'elle peut beaucoup à l'endroict de ma maistresse, « que je puis espouser par son moyen, et par ainsi a j'espère qu'elle m'y sera aydante. »

Ce prince n'en fit plus autre semblant, sinon que rire et admonester le gentilhomme de courtiser sa femme plus que jamais; ce qu'il fit, estant bien aise, sous ce prétexte, de servir une si belle dame et princesse , laquelle luy faisoit bien oublier son autre maistresse qu'il vouloit espouser, et ne s'en soucier guères, sinon que ce masque bouehoit et déguisoit tout. Si ne put-il faire tant qu'il n'entrast un jour en jalousie, que voyant ce gentilhomme dans la chambre de la reine porter au bras un ruban incàrnadin d'Espagne, qu'on avoit apporté par belle nouveauté à la cour, et l'ayant tasté et manié en causant avec luy, alla trouver sa femme qui estoit près du lictde la reine, qui en avoit un tout pareil, lequel il mania

DES DAMES. il\ ,

et toncha tout de mesme, et trouva qu*il estoit tout semblable et de la mesme pièce que l'autre : si n'en sonna-il pourtant jamais mot et n'en fut autre chose. Et de telles amours il en faut couvrir si bien les feux par telles cendres de discrétion et de bons advis qu'elles ne se puissent descouvrir; car bien souvent l'escandale ainsi descouvert dépite plus les marys contre leurs femmes^ que quand tout se fait à cachettes, pratiquant en cela le proverbe : Si non caste, tamen coûte ^

Que j'ay veu en mon temps de grands escandales et de grands inconvénients pour les indiscrétions et des dames et de leurs serviteurs ! Que leurs marys s'en soucioyent aussi peu que rien, mais qu'ils fissent bien leurs faits sotto coperte ', comme on dit , et ne fiist point divulgué.

J'en ay cogneu une qui tout à trac faisoit parestre ses amours et ses faveurs^ qu'elle départoit comime si elle n'eust eu de mary et ne fust esté sous aucune puissance, n'en voulant rien croire l'advis de ses serviteurs et amys qui luy en remonstroyent les inconvéniens : aussi^ bien mal luy en a-il pris.

Cette dame n'a jamais fait ce que plusieurs autres dames ont fait; car elles ont gentiment traitté l'amour et se sont donnés du bons temps sans en avoir donné grand' connoissance au monde, sinon par quelques soupçons légers, qui n'eussent jamais pumonstrer la vérité aux plus clairvoyans; car elles accostoyent leurs serviteurs devant le monde si dex-

^ Sinon avec chasteté, au moins avec prudence. 2. Sous les couvertures, secrètement.

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trement^ et les entretenoyent si excortement^ que ny leurs marys ny les espions, de leur vie, n'y eussent seeu que mordre. Et quand ils alloyent en quelque voyage, ou qu'ils vinssent à mourir, elles couvroyent et caehoient leurs douleurs si sagement qu'on n'y connissoit rien.

J'ay cogneu une dame belle et lionneste^ laquelle, le jour qu'un grand seigneur son serviteur mourut, elle parut en la chambre de la reine avec un visage aussi gay et riant que le jour paravant. D'aucuns l'en estimoyent de cette discrétion, et qu'elle le feisoit de peur de desplaire et irriter le roy, qui n'aymoît pas le trespassé. D'aucuns la blasmoyent, attribuans ce geste plustost à manquement d'amour, comme l'on disoit qu'elle n'en estoit guères bien garnie, ainsi que toutes celles qui se meslent de cette vie.

J'ay cogneu deux belles et lionnestes dames, lesquelles, ayant perdu leurs serviteurs en une fortune de guerre, firent de tels regrets et lamentations, et monstrèrent leur dueil par leurs habits bruns ^ plus d'eau-bénislîers, d aspergez * d'or engravez, plus de testes de mort, et de toutes sortes de trophées de la mort en leurs affiquets^ joyaux et bracelets qu'elles portoyent; qui les escandalisèrent fort, et cela leur nuict grandement; mais leurs marys ne s'en soucioyent autrement *.

Voilà en quoy ces dames se transportent en la pu-

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