‹ Œuvre complètesChapitre 105 sur 267 · n s'appelait Balthasar Gérard · texte numérisé non relu

n s'appelait Balthasar Gérard

LE PRmCE D'ORÂITGE. 171

soubz luy et escrire; car il ayoït très bonne façon et estoit beau, et le fit très bien habiller et mettre bien ea poinct* Il apprend donc si bien spubz ce secrettaire et son maistre^ que bien souvant en son absence le prince se servoit de luy : si bien que ce premier secrettaire venant à mourir, le prince luy donpa sa place; et se sert ainsi de luy, qui le servit l'espace de cinq ans très fidellement ; au bout desquelz il se résout de le tuer, encor qu'il eust veu jouer le jeu auparavant à l'Espaignol qui faillit à le tuer.

Nonobstant, un jour, ayant espié le temps, Toccasion et l'heure, ainsi que le prince eut disné et rentre dans son cabinet pour ses affaires, ce Briet (car il se faisoit tousjours ainsi nommer, se disant tousjours fîlz de Briet) luy apporta un grand fattras de lettres pour signer; et par ainsi, tous deux renfermez dans le cabinet, les gardes disnant, et le reste de la maison aussi, il tire un pistoUet et en donne au prince, et de la dague trois ou quatre coups; et sans faire bruit, ny que les gardes en eussent rien ouy , il sortit aussi résolu comme les autres fois, portant ses lettres en la main ; encor dist-il au capitaine des gardes qu'il ne faisoit que travailler nuict et jour, et qu'il n'estoit pas possible d'y pouvoir plus tenir.

Quelques jours advant, il avoit achepté un fort bon et beau cheval d'Espaigne, que le prince avoit voulu voir, et luy avoit faict accroyre que c'estoit pour quelquesfois passer le temps; ce que son maistre approuva fort.

Estant donc à son logis, il prend son cheval qu'il avoit faict tenir tout prest, et monte dessus et s'en va le plus viste qu'il peut. Le malheur fut pour

Ht GRANDS CAPITAINES ESTRANGERS.

luy qu'arrivant à DortreP, belle ville aussi, il trouve que le basteau qui est pour le passage estoit par delà; si bien qu'encor qu'il criast fort aprez et l'appellast, il ne peut venir assez à temps, d'autant que le traject est fort grand et large. Que s'il l'eust trouvé à propos de son costé, sans doubte il estoit sauvé. Cependant il se faict tard : on trouve que M. le prince demeure en son cabinet plus que de coustume. Ses gentilz-hommes et gardes se doubtent, s'approchent du cabinet; n'oyant leur bruict*, ad visent par le trou : voyent le prince mort estendu, rompent la porte, le voyent en tel estât. Les gardes disent que, pour le seur, nul n*y estoit entré ny sorty que Briet; pourqiioy, se doubtent qu'il avoit faict le coup, vont à son logis, ne le trouvent poinct. Le capitaine et ses gardes courent après, le trouvent sur le port du passage qu'il attendoit le batteau ; et ainsi qu'ils luy escriarent, il s'escria aussi : « Est-il mort? Tuez-moy aussi, mais laissez-moy un a peu prier Dieu. — Ah! paillard, tu n'ez pas digne « de mourir d'une si honne main que la mienne; il (c faut mourir de la main d'un bourreau », dist le capitaine. Il devoit se précipiter dans la mer, son cheval et tout, et tenter le sort et se sauver avec son cheval à nage, bien que le travers fust large, ou bien se noyer comme d'autres ont faict, bravement, sans donner la gloire de sa prise ny occasion de son martyre. Dieu ne le voulut, possible, ou qu'il estoit destiné à cette mort'.

i. Dordrecht.

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