‹ Œuvre complètesChapitre 262 sur 267 · M. DE LA GROTTE · texte numérisé non relu

M. DE LA GROTTE

mieux, par l'advis d'un grand personnage, qui disoit qu'il ne le falloit pas dire, d'autant que les enfans et nepveus ne vallent jamais tant que leurs pères et prédécesseurs : si en a on bien veu plusieurs les surpasser ; mais ceux là sont rares. Toutesfois j'en alléguerois force si je voulois, mais, possible, à un autre discours.

Or ce messire Jacques de Daillon, que je puis appeller proprement ce grand M. du Lude, eut un jeune M. de la frère qu'on appelloit M. de la Crotte, très brave et^"^"®» ^^^^^ très vaillant, et qui alloit un peu plus viste que l'aisné, j^^^^ i^ ainsi que j'ay ouy dire à feu madicte grand'mère, sa sœur, et comme j'ay cogneu par aucunes lettres que les deux frères lui escrivoient.

Nonobstant qu'il fust un peu plus bouillant que l'aisné, si est-ce que le roy Louys XII voulut que, pour sa valeur et suffisance, qu'il fut lieutenant de la compagnie de cent hommes d'armes de M. le marquis de Montferrat', et le fit gouverneur de Lignago*, terre appartenant aux Vénitiens, et qui leur avoit esté prise par force. Il la garda très bien, où il cuida mourir pourtant d'une forte maladie qui le prist; mais le Dieu des armes ne voulut que la mort hydeuse et affreuse d'une maladie et d'un lict en triumphast, mort certes par trop indigne de sa valeur; mais, devenu sain, Tosta du lict et le prist par la main, et le mena mourir plus glorieusement à la bataille de Ravenne, en combattant

1 . François de Daillon, sieur de la Gropte, capitaine de cinquante lances, mort à la bataille de Ravenne (1512).

*i. Guillaume VIII, marquis de Montferrat.

3. Legnano, à neuf lieues de Vérone. Voyez le Loyal serviteur (ch. xl), dont Brantôme s'est beaucoup servi pour cet article et les suivants.

kiS GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS.

très vaillamment. Il fut un des premiers qui fit la, première charge, avec sa compagnie de cent hommes d'armes dudict seigneur marquis, où il fut fort blessé et son cheval aussi. Et ainsy qu'on lui dict qu'il se retirast : « Rien, rien, ce dict-il, je veux faire icy mon w cymetiére, et mon cheval me servira de tumbe ; car « il faut qu'il me serve encor, et que lui et moy mouce rions ensemble. » Par quoy et le maistre et le cheval, en combattant jusques à la dernière goutte de sang et de vigueur, tumbarent en terre, et lui dessoubs : et ainsy mourut-il, et ainsy fut-il ensepvely poiur le coup comm' il l'avoit dict et le vouloit. Sa sœur le contoit ainsy, et comm' il fut fort regretté de tous les François. Les Vénitiens ne le regrettarent guières; car il leuravoit bien faict la guerre.

On appelloit communément et coustumièrement messieurs de Bayard, de la Crotte et de Fonterrailles, le capitaine Bayard, le capitaine la Crotte, et le capitaine Fonterrailles, qualité certes très belle et des plus belles du monde, à qui la mérite porter, voyre plus que tous les noms de seigneuries du monde. Aussi tenoit-on ces trois là pour les plus hazardeux, et ausquels rien n'estoit de trop froid ny chaud. Je l'ay ainsy ouy dire à feu ma grand'mère, sa sœur, et que feu mon oncle de. la Chastigneraye ressembloit du tout audict capitaine la Crotte son oncle, en ses façons, promptitudes et valeurs.

M. de De ceste voilée de braves capitaines de cy*dessus, il

Theligoy». y ^^^ j^ j^ Théligny, seneschil de Beaucayre, noble

i. Fr. de Théligny, mort en 1532. Voyez le Lq^al serviteur^

Ch. XLIX.

M. DE THELIGNY. 4i9

charge dont beaucoup d'honnestes gens s'en sont contentez, tesmoing Tanneguy du Chastel, et autres que je dirois bien. Ce M. de Théligny fut en son temps estimé et réputé pour un très sage chevalier et bon capitaine, et qui servit bien ses roys deçà et delà les montz. U fut gouverneur pour quelque tems de Testât de Milan, en l'absence de M. de TAutrec, qui avoit eu permission du roy d'aller en France luy faire la révérence, et d'y voir ses maisons et y mettre ordre. Ce M, de Théligny se comporta en ceste charge si sagement et modestement, qu'il n'y perdit pas un seul poulce de terre, mais très bien garda ce qu'on luy avoit donné en charge, et si contenta tout le peuple de là et ne leur donna jamais subject de révolte, comme fit M. de Lescun, qui vint après en sa place, qui gasta tout, comme hotnme par trop turbulant, et qui donna occasion, par son avarice et trop rigoureuse justice, de la rébellion de l'Estat de Milan, lequel nous perdismes après, que nous avions si chèrement acquis et conservé ; ce qui augmenta d'autant plus la gloire de M. de Théligny et fit ravaller celle de M. de Lescun. Lorsque M. de Nemours vint secourir Bresse, et qu'en chemin Jehan Paule Bâillon^, général, fut deffaict, il menoit les coureurs avec M. de Bayard, qui avoit la fiebvre; et tous deux firent la charge si furieusement qu'ils esbranlarent le reste, dont le gros eut bon marché; et là fut tué le porte-enseigne dudict sieur de Théligny, de ses gens d'armes; qui fut grand doDQunage,* car c'estoit un brave homme. Il garda aussi

i . Général des Vénitiens, défait par Gaston de Foix, près de risoIa-della-Scala. Voyez Guichardin, livre X, ch. xxviii.

très bien Thérouanne d'un siège de neuf sepmaines, y estant lieutenant du roy Louys XII, là où se donna la journée des Espérons.

Enfin ce M. deThéligny, assez aagé, vint mourir eu Picardie, en une charge qu'il fit contre les ennemis, où nul n'y fut blessé ny tué que lui seul, afin que ceste rencontre fût remarquée et signalée seulement par la blessure et la mort d'un si bon capitaine ; car pour autre chose ne pouvoit-elle pas estre, pour rencontre si légère et petite.

11 laissa après luy un fort honneste gentilhomme de fils\ qui imita le père en valeur et sagesse, et pour estre tel, il fut en ses jeunes ans guidon de feu ' M. d'Orléans; dont il s'en acquicta si dignement, que, pour se faire parestre en ceste charge, s'enfonça si fort en de si grandes debtes, comme sont coustumiers les jeunes gens, que, ses créditeurs le poursuivant estrangement, fut cpntrainct d'abandonner la France et se retirer à Venise, où de mon temps je l'ay veu ; et si monstroit encor, en sa misère et pauvreté, un courage bon et point encor ravallé. Il y est mort pourtant en cet estât.

Il laissa un fils, feu M. de Théligny", qui s'estoit rendu un si accomply jeune gentilhomme, et en lettres et en armes, que peu de sa volée y a-il eu qui l'ont surpassé; et fût parvenu en grades, comme plusieurs de ses compagnons, sans qu'il se mit des plus, avant en la religion réformée : et pourtant ce fîit tout son plus

Page 1