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Le comte de Barajas , majordome-majeur de la reine

i32 GRANDS CilPITAINES ESTRANGERS.

du roy ^, et tous deux grandz ennemis d'Anthonio Ferez, firent tant sur la perquisition de la mort d'Escovedo, qu'ilz en sçeurent la vérité, et que, pour le seur, ladicte princesse et Anthoine Ferrez Tavoient pourchassée, et de plus descouvrirent les fauces accusations et impositions du pauvre dom Juan. De quoy le roy, très indigné et fasché, fit mettre et l'un et l'autre en prison ; mais cela ne répara pas lavie du pauvre dom Juan, ny du pauvre Escovedo, ny les regretz qu'en fit le roy, non plus que fit le roy Louys onziesme, le bon rompu, à l'endroit d'un pauvre moyne de son royaume, lequel voyant un jour le roy disner, et ayant, par cas, tout contre soy im capitaine de Ficardie à qui le roy en vouloit, il fit signe seulement de l'œil à Tristan l'Hermite*, son grand prévost; car le plus souvant il n'usoit pas d'autres commandemens, sinon par guignades et signes. Tristan, pensant qu'il fist signe du moyne, ne faut aussi tost de le prandre dans la bassecourt, et le faire jetter dans un sac en l'eau. Le cappitaine, qui avoit veu le signe du roy, se douta que c'estoit pour luy; parquoy tout bellement s'esvada, et monta à cheval, et pic(|ua vers la Flandres. On dist au roy, le lendemain, qu'on l'avoit veu sur le grand chemin qui s'en alloit à grand erre. Le roy envoya quérir Tristan et luy dist : « Tristan, pourquoy ne fistes-vous ce tf dont je vous fis signe hier de cet homme? — Hà l il « est bien loing ast' heure, dist Tristan. — Ouy, bien a loing, dist le roy ; on l'a trouvé vers Amiens. — lofais

i . Matheo Vasqaez de Leça, l'un des secrétaires du cabinet du roi.

2. Tristan TErmite, grand prévôt de Louis XI, né en Flandre dans les premières année* du quinzième siècle.

« vers Rouen, dist Tristan, où il a desja beu son saoul. — Qui entendez-vous? dist le roy. — Hë I le moyne, « dist Tristan, que vous me monstrates; je le fis jetter « aussi tost en un sac dans l'eau. — Comment, dist le « roy, le moyne? et Pasque-Dieu (car c'estoit son ju- « rement) , c'estoit le meilleur moyne de mon royaume. « Qu'avez vousfaictPEh bien! il luy faut faire dire a demain une demy-douzaine de messes de Requiem^ a et par ainsi nous vbylà autant deschargez, car j'en- (c tendois ce capitaine picard. »

Voylà comment le moyne sauva la vie au capitaine, ayant esté pris pour l'autre. Ce fut bien un qui-proquo d'apotiquaire ; mais la vie de l'autre n'en fut nullement réparée. Il n'est pas bon de faire telz commandemens par signes; vous en voyez l'inconvénient. Il n'y a que de parler haut et clair et absolument, en roy et magistrat souverain.

Ainsi la mort d'Escovedo ny de dom Juan ne furent point remises ny réparées pour l'emprisonnement d' Anthonio Perrez, ny pour son bannissement ; lequel, rompant les prisons, s'enfuist en Arragon *, où il fit en parde ceste belle révolte de Saragosse et d'Aragon *,

1. Il se sanva de prison le 20 avril 1590, onze ans après son arrestation. Il avait été mis à la tortare le 22 février précédent.

2. Ferez évadé de prison, se réfugia en Aragon, à Calatayud, dans nn couvent de Dominicains. Dix heures après son arrivée, il fut réclamé par Philippe II. Il invoqua alors les fueros de la province, et se plaça sons la protection du tribunal suprême du grand justicier, le Jusiiqùi mtrjror^ que Brantôme appelle la justice àt Aragon. Transféré à Saragosse, il fut acquitté par le tribunal. Le roi, après avoir inutilement entamé contre lui d'autres poursuites , parvint à le faire traduire devant Tlnquisition ; mais le jour où on le transféra de la prison de la Manifestacion

qui eust pris grand fœu sans la grand prudence du roy, qui, ne s'en estonnant aultrement, y envoya dora Allonzo de Vargas avecques une grosse armée de Castille dont il estoit général ; lesquelz ^, amprès avoir faict des mauvais^ quand il falut venir au bon du faict, se rendirent et posarent bas les armes ; et par commandement du roy fut trenchée la teste à ]a justice d'Aragon *y qui fut grand faict ; car ell' a esté de tout temps très fi ire et si arrogante que rien plus. Et s'appelloit dom Juan de la Musa ; lequel estant pris, le roy ne fit qu'envoyer un petit billet qui portoit : Fîsta estacartaj

dans celle du Saint-Office, nne émeute éclata (24 mai 1591). Le marquis d'Âlmenara , commissaire du roi , fut pris et blessé si grièvement qu^il en mourut quinze jours après; les inquisiteurs furent forcés de se dessaisir de Ferez et de le laisser réintégrer dans sa première prison. Une nouvelle tentative pour le livrer au Saint-Office, aboutit à une insurrection (24 septembre) plus terrible que la première, et Ferez, délivré cette fois, sortît, triomphalement de Saragosse. Il se cacha quelque temps dans l^s montagnes, rentra déguisé dan^ la ville, qu'il quitta le ^ i novembre, et plusieurs jours après parvint à gagner la frontière de France.

i . Bien que Tinsurrection se fût apaisée après la délivrance de Ferez, Philippe II envoya contre les Aragonais une armée devant laquelle se dispersèrent sans combat les soldats que ceux-ci avaient rassemblés à la hâte pour défendre leurs privilèges. Le chef des troupes royales, don Alonzo de Vargas, entra à Saragosse le 12 novembre (i59i), et le mois suivant commencèrent les supplices.

2. Le grand justicier d'Aragon, don Juan de la Nuza, fut arrêté le i 9 décembre (1 59 1 ) et décapité le lendemain. M. Mignet (p. 277- 278) donne ainsi d'après un document manuscrit la teneur du billet royal : En recibiendo esta, prendereys a don Juan de la Nuça, justicia de Aragon, y tan presto sepa yo de su rouerte como de su prision, hareysle luego c^rtar la cabeça.

coriarejrs la cabeça aljustiçia d Aragon^ sin otra dilation^por que se contienne a rmestro servicioj su pena de nuestra indignation. Dada^ etc. a La présente yeue, vous fairez trencher la teste à la justice d'Aragon sans autre dëlay, parce qu'il convient à nostre service, sur peine d'indignation. » C'est conunsoider, cela, en motz briefz, et non par signes, comme Vautre que viens dire. Il fit prendre aussi prisonnier le duc de Villermes et le conte d'Arande, tous parens du roy, et menez en Castille. On ne sçait s'ilz en ont eu autant tous ces rebelles ^ Aussi certes avoient faict une grande injure au roy ; car ayant pris dans son logis dom Inigo de Mandozza, marquis d'Almenara, surintendant de toutes les affaires d'Aragon, et l'ayant sorty de sondict logis et mené dans la rue, luy baillarent tant de coups de baston, qu'il mourut au bout de quinze jours dans la prison.

Quant à Anthonio Perrez, il se sauva tellement quellement, comm' il peut, par les montaignes avecques toutes les peines du monde, pluyes, neiges, glaces et ventz , vint en Béard , où il demeura longtemps avecques madame la princesse sœur du roy*, luy persuadant et mettant en advant beaucoup de belles occasions (ainsi que font tousjours les mal contens et rebelles) pour conquérir par delà : si bien que madicte dame y envoya quelques gens ; mais la plus-

1 . Le duc de Villahermosa et le comte d'Aranda, dont le premier descendait des anciens rois d'Aragon, furent arrêtés en même temps que don Juan de la Nuza, et moururent en prison Tannée suivante (1592).

2. Il arriva à Pau auprès de Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV, le Î6 novembre \ 594 . Voyez Mignet, p. 294 et suivantes.

part furent deflaictz, et s'en loumarent fort piètres ^ Amprès, ledict Anthonio s'en alla avecques elle à la court trouver le roy et luy parler'; de la en Vngletenre*, où il n'a pas mieux faict ses affaires qu'ailleurs. Tourné en France ast'heure*, il dist qu'il veut aller en Constantinople trouver le Grand-Seigneur*, là où, s'il peut, il nuira au roy son maistre tout ce qu'il pourra pour son grand esprit, comme il l'a très bon, habile, et qui sçait les affaires de son maistre mieux qu'homme du monde, les ayant maniez de longtemps, qu'il a faict à souhait et comm' il vouloit. Il sera homme, possible, dict-on, pour se renier, estant en tel désespoir; et force gens l'ont faict et le fairoient.

Ce fut luy qui le premier fut médiateur et trafïîqueur des amours d'entre ladicte princesse de Deboly et le roy; et par ainsi faisant pour autruy il voulut faire pour soy, n'estant pas si fol de s'oublier, ainsi que coustumièrement telz traicteurs d'amours ou porteurs de pouUetz sont coustumiers de faire; lesquelz

. 1 . Plusieurs Aragonais, réfugiés en France, tentèrent avec quelques Béarnais sur la frontière d'Aragon une expédition qui échoua complètement.

2. Catherine amena Ferez à son frère, à Tours, en février ou en mars 1593.

3. Ferez se rendit en Angleterre, au mois d'avril ou de mai 4 593, et y resta jusqu'au mois d'août i 595 ; il revint alors en France rappelé par Henri IV. Ce fut à Londres, en i 594, qu'il pubha sous le pseudonyme de Raphaël Feregrino, les Relaciones^ où il a raconté l'histoire de sa disgrâce et de ses malheurs.

4. Fitr, Il est encor tourné en France astnre. (Ms. 6694, f» 104 r*.)

5. Il écrivait en février 1601 au connétable de Montmorency une lettre de plaintes, où il parlait « de chercher un maître qu'il pût servir. » Voyez Mignet, p. 363.

ne sont si remplis de fidellité à Tendroict de ceux qui les employent (au moins la pluspart d'eux) qu'ilz n'eschansonneiit et ne tastent, ou devant ou après, le bon morceau qu'ilz appareillent pour autruy. [Bien sotz seroient-iiz, car en telles friandes occasions il n'y a nul respect, ce dict messer Priapo.]

rar ainsi fit Anthoine Ferez , dont mal luy en prit et à la dame ; car le roy Tavoit servie et aymée long*temps, si bien que son filz aisné, que l'on appelle el ducque de Pastrana^^ luy ressemble du tout, ce dicton, estant blond ainsi que le roy. Ruy Gomez le sçavoit bien; mais il falloit qu'il passast parla, car pour rçcompanse [des cornes qu'il luy faisoit porter] il luy faisoit de grandz biens et faveurs ; car il luy f ist espouser ceste femme, qui estoit fille du duc de Francqueville', très grand seigneur d'Espaigne, dont son filz second' en porte le nom, mais pourtant il y en a procez. Le tiers* s'appelle comme le père, Ruy Gomez. La fille', le roy la marya avec le duc de Médina de Sidonnia , celuy qui fut général de ceste grande armée espaîgnolle dernière en Angleterre. Bref, d'un simple gentilhomme portugais qu'il estoit quand il vint trouver le roy, il est mort un très riche et grand seigneur, et du tout gouvernant son maistre.

J'ay ouy dire que le plus grand subject que le roy prist de l'aymer fust que, jouant un jour en Flandres

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