‹ Œuvre de DuclosChapitre 12 sur 25 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

i4B?. , Pâques, lo y d'avril;, v^uelques efforts que fît Louis XI pour écarter l'idée de la mort toujours présente , il s'en occupait quelquefois «^gpment , comme s'il eût voulu se familiariser avec cette image, il fît marche ( 24 janvier) à mille écus d'or pour son tombeau avec Conrard de Coulogne, orfèvre , et Laurent Wrin , fondeur. 11 en fixa lui-même la forme, les dimensions et les oruemens. Il voulait qu'on fit sa figure ressemblante , en rectifiant néanmoins sur ses anciens portraits , les traits que la maladie avait altérés.

Tout marquait ses inquiétudes sur l'état de sa conscience. Il ordonna qu'on fil des informations pour savoir si l'on n'avait point abusé des commissions qu'il avait données. Il envoya au parlement le serment qu'il avait fait à son sacre , et il y joignit celte lettre :

« Nos amés et féaux , nous vous envoyons le double des ser- » meu» qu'à notre avènement à la couronne , nous avons faits, >■ et pour ce que nous désirons les entretenir , et faire justice à » un chacun , nous vous prions et néanmoins mandons très- » expressément que de votre part y entendiez et vaquiez telle- » ment, (pie par votre fautre aucune plainte n'en puisse avenir, » ni à nous charge de conscience. »

Le respect que le parlement devait au roi, n'empêchait pas qu'il ne lui résistât avec beaucoup de liberté. Ce prince ayant fait publier un édit au sujet du blé , sans en parler au parlement , non-seulement il y eut des remontrances , mais le parlement défendit d'y avoir égard. Le roi avait donné le comté deLigny à l'amiral de Bourbon, le parlement n'enregistra ce don qu'après plusieurs lettres dejussion. Cependant le comté de Lignv n'était point du domaine ; le roi en avait déjà disposé une fois en faveur de La Tremouille.

Le parlement fit encore, cette année , un acte , qui , sans intéresser le roi , n'était pas moins singulier. Il avait condamné , en 1479, Rochr-chouard , évêque de Saintes, à une amende applicable à l'Hotel-Dieu, aux chartreux , et à des couvens. Le prélat, ne se mettant pas en devoir de payer, malgré lespiaiutes de ceux qui devaient profiter de l'amende , fut mis en prison sur les conclusions du procureur-général , et n'en sortit qu'après avoir satisfait àl'arrêt.

Louis, redoutable à ses ennemis, respecté de toute l'Europe,

était esclave de son médecin. Jacques Coittier, natif de Poligny en Franche-Comté, et premier médecin de Louis XI , était l'homme le plus avide et le plus insolent. Fier de son art, ou plutôt du besoin que son maître croyait en avoir , il était devenu son tyran, etne lui parlait qu'avec une arrogance dure et scandaleuse. Il abusait de l'ascendant qu'il avait sur son maître pour en obtenir tout, moins en demandant qu'en lui ordonnant avec empire, et le menaçant de l'abandonner. Je saisbiWÊÊpbi disait-il, qu'un matinvous menvoyérez , comme vous faites aautres-} mais je jure Dieu que vous ne vivrez point huit jours après.

Louis, regardant Coittier comme l'arbitre de ses jours, n'osait ni le refuser, ni lui répliquer. Il lui faisait payer, par mois, dix mille écus de gages fixes, sans compier les gratifications extraordinaires. Il est porté sur les comptes des trésoriers de l'épargne , que Coittier reçut en moins de huit mois quatrevingt-dix-huit mille écus. Le roi lui donna les seigneuries de Rouvray près Dijon, de Saint- Jean- de-Lone , de Brussai dans la vicomte d'Auxonne , de Sainl-Germain-en-Laye, de Trie!, la conciergerie du palais, et toutes les dépendances. Il fut fait vice-président et ensuite premier président de la chambre des comptes, malgré les remontrances de cette cour. Il recevait chaque jour de nouveaux dons, monumens de son avidité et de la faiblesse de son maître. Après la mort du roi , Coittier fut recherché pour les sommes immenses qu'il avait reçues ; mais il se tira d'affaire en payant une taxe de cinquante mille écus, et vécut tranquillement avec le reste. Les affaires dont le roi était accablé, se; inquiétudes personnelles ne l'empêchaient pas de porter toujours son attention au dehors. Après la mort de la duchesse de Savoie, sa sœur, il prit un soin particulier du jeune duc Philbert. Il avait mis auprès de ce prince La Chambre , gentilhomme piémontais , qu'il connaissait pour homme ferme et capable de s'opposer aux entreprises des oncles de Philbert. La fermeté de La Chambre dégénéra en orgueil. Il remplit la Savoie de troubles, et tenait , en quelque fcçon , son maître prisonnier.

Le roi, s'étant convaincu de la justice des plaintes qu'on faisait contre La Chambre, chargea Philippe de Savoie de l'arrêter (février); Philippe se saisit de La Chambre, le mit prisonnier, et conduisit le duc Philbert à Grenoble. Connûmes et Hocheberg, maréchal de Bourgogne, oncle de Philbert, par sa femme Marie de Savoie, vinrent le recevoir, et l'amenèrent à Lyon, oii il mourut deux mois après (22 avril) , Agé de dix-sept ans, n'ayant mérité d'autre titre que celui de Chasseur. Charles, son frère, lui succéda. Comme il n'était pas majeur , son oncle Philippe prétendait à la tutelle; mais ou la lui refusa . parce qu'il était

le mi' < essear immédiat de son neveu ; on l'obligea même de sortir de Savoie.

Pendant que ces choses se passaient , Louis partit pour accomplir un vœu cpie Comniines et du Bouchage avaient fait pour lui à saint Claude. L'accomplissement de ce vœu ne servit qu'a altérer sa santé qui en était l'objet. Sa première offrande à saint < Claude fut de quinze cents écus d'or , et la seconde de cinq cents cens. Il donna (20 avril) quatre mille livres de rente pour la fondation d'une messe. Il serait trop long de rapporter Joutes les fondations qu'il fit. Chaque église avait part à ses dons. La plus grande partie des domaines y fut -employée ; et s'il eût encore vécu quelques années , les revenus du royaume auraient passé entre les mains dps gens d'église. Les offrandes de cette année montent à quarante-neuf mille livres par le compte seul de Biil.:iit , général des finances , de sorte qu'on ne doit pas être étonné ~-i le parlement s'opposa à lanl d'aliénations.

La façon dont Louis XI avait vécu , pouvait bien lui donner des remords, mais la maladie les rendait extrêmes, et lui faisait quelquefois porter les scrupules trop loin. I! se repentait d'avoir retenu si long-temps en prison le cardinal Balue et l'évèque de Verdun : s'il eut juge en prince, il se serait reproché de n'en avoir pas fait un exemple plus sévère. Cependant il envoya demander une absolution au pape; on peut croire qu'elle ne fut pas refusée. Sixte IV, ayant besoin de la protection de la France contre Ferdinand , roi de Naples, s'appliqua à lever les scrupules de Louis mai . Il commit plusieurs prélats pour lui donner l'absolution , lui envoya une permission de manger de la viande en tout temps , lui conseilla de ne songer qu'à sa santé , et lui fit dire qu'il venait d'accorder des indulgences à ceux qui visiteraient les églises pour demander à Dieu le rétablissement de sa santé ; qu'il regardait le dauphin comme devant un jour être le soutien de l'église ; qu'il désirait le faire gonfalonier de l'église ; et qu'il lui enverrait une épée bénite , afin qu'il tint la première qu'il porterait , de la main du vicaire de Jésus-Christ.

Après tant de bénédictions, le pape se plaignait des entreprises du roi de Naples contre le saint-siége. Il disait que Ferdinand s'était déclaré son ennemi ; qu'il avait à sa solde un corps de Fuies avec lesquels il faisait des courses jusqu'aux portes de Rome ; mais que , si le roi voulait faire valoir ses droits sur le royaume de Naples, il serait soutenu par toutes les forces de l'état ecclésiastique; que, s'il refusait de prendre ce parti , il pouvait du moins obliger Ferdinand à quitter les armes , ou s'il continuait de faire la guerre au saint-siége, que le roi devait >'en déclarer le défenseur. Le pape ajoutait que Ferdinand s'était

ligué avec les Florentins, le duc de Ferrare et Ludovic Sforce, oncle du jeune duc de Milan ; que celui-ci avait fait mettre en prison la duchesse douairière, afin d'attenter sur la vie de son neveu.

Le pape n'oubliait rien pour animer le roi contre Ferdinand et ses alliés; mais il fai .ait en même temps une chose qui n'était pas adroite. Quoiqu'il n'ignorât pas le ressentiment du roi contre le cardinal Balue , il entreprenait son apologie , comme si le roi n'eût jamais eu de serviteur plus fidèle. Balue , cpii aurait dû rougir de ses crimes et ne pas triompher de sa grâce , eut l'insolence de faire demander au roi une recommandation pour le pape.

Peu de temps après , Sixte envoya Piemond Perauld , connu depuis sous le nom de cardinal de Curce , auprès du roi, en qualité de nonce; ses instructions contenaient exactement tout ce que le pape avait déjà dit aux ambassadeurs de France. Le nonce était encore chargé de porter au roi des plaintes contre l'archevêque de Strigonie , et d'en demander justice. Ce prélat était celui qui avait parlé avec tant d'insolence à Rome aux ambassadeurs de France, dans l'affaire des Médicis. Il s'était depuis brouillé avec le pape , s'était retiré à Bàle , où , prenant de luimême le chapeau de cardinal , il avait publié un manifeste rempli d'invecti\es contre Sixte, le lraitant.de simoniaque , d'homicide et d'hérétique. Il le sommait de comparaître au concile qu'il prétendait assembler de son autorité privée, et lui déclarait que ce concile , assemblé au nom du Saint-Esprit , ne se séparerait point qu'il n'eût remédié aux maux de l'église et aux mœurs de la cour de Rome.

Le pape voulait faire croire que ce prélat ne s'était porté à de tels excès, que parce qu'il avait été mis en prison pour avoir manqué de respect au roi, dans la personne de ses ambassadeurs ; que depuis il avait prêché plusieurs erreurs , et que le roi pouvait et devait le faire arrêter. Il n'était pas difficile de voir que l'intérêt du roi avait eu peu de part au ressentiment du pape ; mais Sixte croyait qu'il était facile d'abuser de la faihlesse de ce prince, pour tout ce qui paraissail avoir rapport à l'église ou à ses ministres. Comme l'entreprise du prélat n'était qu'une extravagance , on la méprisa ; c'était tout ce qu'elle méritait.

Le roi , abattu , mourant et n'osant presque plus se faire voir à ses sujets , était l'arbitre de tous les princes. La duchesse de Milan, que Ludo\ic Sforce, surnommé le Maure, son beaufrère , avait fait mettre en prison , afin de s'emparer du gouvernement, trouva le moyen de faire passer en France un homme avec titre d'ambassadeur . pour réclamer la protection du roi.

DE LOUIS XI. 3:o

Ludovic , cherchant à pénétrer les dispositions de ce prince, lui envoya , dans le même temps , des ambassadeurs, sous prétexte de proposer pour Charles , duc de Savoie , la princesse de Milan, qui avait été destinée à Philbert.

Le roi ne voulant pas se laisser voir aux ministres de Ludovic , chargea le chancelier et Halle, avocat-général, de leur dire qu'étant informé des mauvais desseins de leur maitre , il voulait qu'on lui envoyât le frère du duc de Milan pour sûreté de la vie de l'aîné , et que Ludovic rompit toute alliance avec le roi de Naples. Les ambassadeurs parurent acquiescer à tout ce que le roi exigeait ; mais celui de la duchesse demandait de plus , que le roi envoyât à Milan quelque personne de marque pour assister à tous les conseils.

Le roi aurait été assez tranquille avec ses voisins , s'il eût pu compter sur la trêve faite avec le duc d'Autriche : malgré la loi des traités , il y avait toujours des partis qui couraient de part et d'autre.

Tandis que Louis et Maximilien signaient des trêves et se faisaient la guerre , la face des affaires changea par la mort de Marie , duchesse d'Autri. he. Cette princesse étant à Bruges, où elle chassait au vol , tomba de cheval , se blessa , et mourut de sa chute trois semaines après (27 mars) (1). Maximilien en fut d'autant plus affligé , qu'il n'avait aucune considération par luimême. Ceux de Gand lui disputèrent la tutelle de ses enfans, et firent savoir au roi qu'ils désiraient la paix , et voulaient la sceller par le mariage du dauphin et de mademoiselle de Bourgogne ; qu'il ne fallait pas perdre cette occasion , parce que le roi d'Angleterre proposait à Maximilien de faire alliance avec lui , et de renoncer à toute autre ; que , si le roi refusait la paix à ce prix, les Flamands s'uniraient aux Anglais contre lui. La mort de la duchesse de Bourgogne arriva pendant le voyage du roi à Saint-Claude. Les Gantais lui envoyèrent aussitôt leurs députés , mais ce prince ne se déclara pas d'abord ouvertement. Soit qu'il voulût ménager Edouard , avec qui il avait pris des engagemens pour le mariage du dauphin , soit qu'il ne fût pas encore absolument déterminé lui-même , il se contenta de négocier secrètement.

Pour connaître plus parfaitement la disposition des esprits , il envoya des émissaires dans plusieurs villes de Flandre (juin) , et particulièrement vers les Gantais , qui avaient entre leurs mains le prince et la princesse de Bourgogne. Louis eut tout lieu d'être satisfait , et ne pensa plus qu'à conclure le traité qu'on lui pro-

(1) On prétendait qu'une fausse pudeur l'ayant empêche de dire où elle s'était blessée , elle était morte de la gangrène.

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