LETTRE VIII
Au même.
Rome, i". avril 1767.
Voici, mon cher ami, une lettre qui ne demande plus de réponse , attendu que je n'aurais pas le temps de la recevoir , et que , jusqu'à mon retour en France , je n'aurai plus d'adresse fixe , ce qui ne m'empêchera pas de vous écrire de différens endroits. La dernière quinzaine que j'ai passée à Naples , avec la tête dénoircie , a été délicieuse pour moi : j'ai parcouru tout le sixième livre de l'Enéide à Pouzol , à Baies , et je ne connais ni n'imagine de pays plus singulier, et je conçois , par conséquent , pourquoi Tibère , Néron , et les grands de Rome , en faisaient leurs maisons de plaisance. Je retournerai cependant à Paris , passant par Florence , Venise , Milan , Parme et Turin : vous voyez que je prends, comme La Fontaine , mon plus long pour aller à l'Académie.
Dites à notre ami de la rue ***, que je l'embrasse de tout mon cœur, et aux beaux enfans que, si j'étais à Paris , je serais leur écuyer et leur cicérone, sans leur tendre des pièges, comme Bel langerais , que je blâme fort. S un an de Bastille ne l'a
:l[ LETTRES.
pas rendu sage, faites-le meîîie à Saint-Lazare , ne fût-ce que pour me le garder jusqu'à mon arrivée , car je le reverrai avec grand plaisir. Faites dire à Marmonlel, par d'Alembert , que je suppose qu'il m'a ré-ervé un exemplaire de la première édition. Je trouve assez bien qu'on fasse un peu justice de Forbonuais , si le bien de la chose l'exige , mais d'un ton poli , ferme et sans aigreur , en lui faisant cependant honte du sien.
Les convives du vendredi sont , dites-vous , déconcertés : ce n'est pas là ce qu'ils devraient être; ils ont dû être affligés d'avoir perdu une bonne femme qui nous aimait en mère : pour moi , je la regrette fort , j'ai toujours aimé ceux par qui je l'ai été , et comme je crois qu'il en est ainsi de Borot , je l'admets aux samedis. Comme mademoiselle Quinault fait ses Pâques à Paris , elle v sera sans doute quand vous recevrez ma lettre : vous savez combien je l'aime et l'estime , aussi bien que notre Olympe ; partez de là en faisant mention de moi. Vous serez peut-être à Fourqueux en recevant celle-ci ; mais là ou ailleurs vous sa\ez ma vénération pour le mari et la femme, et mon dévouement pour tout ce qui leur appartient au centième degré. A l'égard de votre famille, et de ceux de nos amis communs , vous connaissez si parfaitement mes sentimens , que vous saurez ce qu'il leur faut dire. Je charge en particulier notre ami du Tartre de Monticourt et de Collé. Mais voici ce que vous ne savez pas , c'est le dépit avec lequel je vous écris, quand je pense, à chaque ligne , que je n'y recevrai pas de réponse : cela devrait accourcir ma lettre, et cela l'allonge. Tâchez de persuader à notre ami de la rue ***, qu'il faut au moins quatre mois de Paris quand on ne peut aller à Yalogne , pour faire perdre aux beaux enfans l'air provincial : ce n'est pas qu'il me déplaise, j'ai tant vu de vices brillans , que j'estime le contraire ; recommandez-leur bien de ne pas changer.
Faites-moi le plaisir de demander à M. Quinebaut de me faire venir d'Amiens deux culottes noires tricotées, de les lui payer , et de les mettre chez moi. Quoique M. Dinvau ne soit plus intendant de Picardie , M. Quinebaut doit y avoir conservé assez de crédit pour cela ; d'ailleurs le successeur est une de mes anciennes connaissances ; je crois même que nous avons été rivaux , ce qui fait liaison à Paris. Mais en voilà trop pour une culotte. Dites, je vous prie, à madame Brusselle, que son mari (i) se porte bien ; que , malgré son Age et sa santé , il est aussi peu galant que moi, ce qui n'est pas une chose commune ici : aussi y .-t-t-il bien des gens qui s'en ressentent. Nous avons su , dès le 23, par un de> courriers de bénéfices , la mort de madame la
(1) Domestique de Duclos.
ùauphine ; et M. l'ambassadeur a notifie ce deuil à tous les Français qui font ici sensation ; il tient ici le plus grand état ; il m'a offert un logement chez lui , que je n'ai pas accepté ; mais j'y suis souvent et j'y trouve la meilleure compagnie. Rome est un balcon d'oii l'on voit passer ce qu'il y a de mieux dans toutes les parties de l'Europe, Vale iterhm et me ama.
Au même.
Rome , 8 avril 1767.
Vous aviez cru faire pour le mieux, mou cher ami , ainsi je n'ai point à me plaindre : cependant le résultat a été de me faire boire deux fois le calice. Lorsque je reçus de ma nièce une lettre du mois de février , dans laquelle elle me parlait de ma mère , dont les gazettes et les lettres particulières fixaient la mort vers la mi-janvier , je ne doutai point que cette nouvelle ne fût fausse. Depuis la lettre où je me plaignais de votre silence à cet égard , vous en avez reçu une autre oii mon cœur se dilatait par l'espoir d'aller encore embrasser ma première et plus sûre amie. Ce n'a pas été sans une cruelle révolution que je suis retombé dans un état que le temps seul pourra calmer. Vous ne pouvez supposer combien cette perte m'a été sensible : je devais , sans doute , y être préparé ; mais les circonstances ajoutaient à ma douleur. La fureur contre ceux qui m'ont privé de la consolation de voir ma mère, ne me quittera pas aisément; je suis si agité en écrivant, que la main m'en tremble. Vous me dites que je puis agir et écrire d'après l'erreur ou l'on me suppose ; mais je n'ai jamais su ni voulu savoir contredire mes senlimens : c'est beaucoup pour moi que de les contraindre. Je vous prie, au contraire, de dire à tout ce qui s'intéresse à moi , le véritable état des choses ; car d'ici à mon retour je n'écrirai qu'à vous. M. le duc de Nivernois , qui ignore la fausse joie que j'ai eue , a dû être bien étonné de la dernière lettre qu'il a reçue de moi , après celle ou le dépil me faisait exhaler mon ressentiment contre des gens qui le touchent de près ; vous pomez lui en faire connaître les raisons par mademoiselle Quinaalt qui le voit. Je n'écris ni à ma sœur ni à ma nièce ; mais écrivez à l'une ou à l'autre que je ne leur fais aucun reproche , mais qu'elles ne continuent pas à me faire supposer à Rennes dans une ignorance impossible et dès là ridicule. Il est inutile qu'elles m'écrivent désormais, parce que je ne puis recevoir de lettres , et que je leur donnerai de mes nouvelles s'il le faut. Je vous embrasse de tout mon cœur. Cbar^pr.-
vous pour tous nos amis , de tout ce que je leur dirais moimême , si j'avais l'âme plus tranquille. Croiriez-vous, ce qui est fort en pensant à une personne centenaire , que l'espoir de la revoir , après l'erreur où j'ai été , ne s'efface que successivement de mon esprit ?
Au même.
Florence, 28 avril 1767.
J'ai été' infiniment touché , mon cher ami , des sentimens que vous me témoignez dans votre dernière lettre , et je les mérite par les miens pour vous. J'espère vous rejoindre dans les premiers jours de juin. Avant ce temps , il arrivera à mon adresse au Louvre une ou plusieurs petites caisses , par les rouliers de Marseille. Donnez ordre chez moi qu'on vous avertisse, ou , en votre absence , M. de Launay, pour faire ce que madame Brusselle ne saurait pas, et vous marquerez ce que vous paierez. Comme je n'oublierai jamais rien de ce qui vous intéresse , j'emporte avec moi les reliques et l'authentique désirées par madame de Livois , et j'ai pris pour elle les soins de la plus scrupuleuse dévote. Je vous prie de faire partir la lettre pour ma sœur , à qui j'écris obligeamment sur son intention sans la moindre plainte sur les suites. Je trouve vos enfans mieux placés que partout ailleurs. J'ai toujours aimé ce quartier le plus élevé, quoique éloigné, et que j'habiterais , si je n'étais pas lié à l'Académie. Je suis très-satisfait de mon voyage , et cependant je reverrai la France avec plaisir. Depuis que je m'en suis rapproché de quelques postes, je me crois dans les faubourgs de Paris. Je vais cependant m'en éloigner encore dans peu de jours , pour me rendre à Venise , d'où j'irai à Parme , pour faire ma cour à notre petit-fils. Je le connais par ses lettres familières à " ses amis; car il en a , et il en mérite. Il serait à désirer pour l'humanité qu'il fût le souverain d'un grand Etat , ou le ministre de O utinam! Les réflexions m'étouffent ; je vous
les garde. Je me suis amusé des lieux que j'ai parcourus , et occupé des hommes et des mœurs. Sans les fatigues indispensables , il vaudrait mieux voyager à mon âge que dans la jeunesse. Dites , je vous prie , à chacun de mes amis ce que je leur dois. Vous êtes actuellement plus en état que moi-même de juger de mes dettes. Peut-être paierai-je aux uns trop, aux antres trop peu.
Au même.
Venise, le iG mai 1767.
Je suis ici depuis douze jours, mon cher ami; mais j'en pars demain , après avoir épuisé tout ce qui mérite d'être vu. On est fort étonné que je n'y attende pas le carnaval de l'Ascension , qui y attire tous les étrangers, et même une foule d'Italiens des autres Etats. Il n'y a point d'instances tjue l'ambassadeur de l'empereur ne m'ait faites , jusqu'à me dire obligeamment qu'il serait tenté de me faire consigner aux inquisiteurs d'Etat; mais j'ai tenu ferme. Si je restais à la prenière fête , il faudrait suivre les autres , qui me mèneraient jusqu'à la fin de juin , temps où je veux être à Paris. Je suis d'ailleurs très-peu sensible aux tristes convulsions de joie dont j'ai vu assez d'échantillons pour ne pas regretter la pièce ; et j'ai des objets p'us intéressans sur ma route. Mandez-moi l'état de mes amis , c'est-à-dire ce qu'ils deviennent dans le mois de juin , afin que je sache qui sont ceux que je dois trouver à Paris à mon arrivée. Sur ce je vous embrasse , vous et tout ce qui vous touche.