SECTION I
Progrès de la Philosophie en Angleterre durant cette époque.
BACON (i).
L'état des sciences à la fin du seizième siècle présentait un champ d'observation bien fait pour attirer la curiosité et éveiller le génie de Bacon. Fils d'un des ministres d'Elisabeth, sa position dans ia vie favorisa surtout ses avantages personnels , en lui ouvrant partout où il se présentait , un accès facile dans les sociétés les plus éclairées de l'Europe. Il n'avait encore que dix-sept ans lorsque son père lui fit quitter Cambridge pour Paris , où sans doute le spectacle nouveau de la scène littéraire contribua beaucoup à
(1) Né en i56i , mort en 1626.
entretenir la libéralité et [Indépendance naturelle de son esprit. Sir J. Reynolds a dit fort élégamment (li us un <lt> ses discours académiques (i) , « que les sanctuaires consacres aux sciences sont comme entourés d'une atmosphère flottante de connaissances, qui , comme les particules de l'air , se décompose , s'analyse et se transforme selon les constitutions différentes des êtres qui la respirent. » Il eût pu ajouter encore que c'est une atmosphère d'autant plus salutaire qu'on a été plus habitué à y vivre. La remarque de ce peintre philosophe s'étend à des sciences plus élevées encore que celles qu'il décrivait , et nous fait voir en passant l'avantage de l'application d'une telle idée à l'éducation de sa jeunesse. Le mérite de Bacon , comme créateur de la philosophie expérimentale , est si universellement reconnu , qu'il serait entièrement superflu d'en rien dire ici. La lumière qu'il a versée sur les diverses branches de la philosophie de l'esprit humain , n'a point attiré la même attention , et cependant l'ensemble et le but de toutes ses réflexions montrent que son esprit était plus fortement et plus heureusement disposé pour cette étude que pour celle du monde matériel. Ce n'est point, comme quelques-uns semblent l'avoir pensé, parce que sa pénétration avait prévu la possibilité de quelques découvertes faites depuis dans
(2) Discours prononcé à l'ouverture de l'Académie royale , 2 1 janvier 1 760.
les sciences physiques , que ses écrits eurent une influence si prodigieuse sur les progrès de cette science. Ses connaissances physiques étaient bien inférieures par leur étendue et leur justesse à celles de beaucoup de ses prédécesseurs ; mais il les surpassait tous par sa connaissance profonde des lois , des ressources et des limites de l'entendement humain. La confiance avec laquelle il espérait tant de l'avenir était fondée sur des idées vastes de la capacité, inconnue encore, de l'esprit humain, et sur la conviction intime où il était , que par le moyen des règles de la logique on pouvait fortifier et guider les facultés , organes et instruments nécessaires à la recherche de la vérité. « De telles règles , dit ce philosophe , équivalent en pouvoir à l'esprit même de l'homme , et lui cèdent à peine en activité. Si à l'aide de la main seule on veut tracer une ligne ou décrire un cercle, il y aura une grande différence selon qu'on y est plus ou moins habitué ; mais quelle différence y a-t-il si on se sert d'une règle ou d'un compas? »
Ce n'est pas seulement comme logicien que Bacon mérite nos éloges. Il serait difficile de trouver avant Locke un écrivain dont les ouvrages soient enrichis d'un aussi grand nombre d'observations justes sur les phénomènes intellectuels. Les plus précieux se rapportent aux lois de la mémoire et de l'imagination; il semble surtout avoir étudié cette dernière avec une attention toute particulière. Dans un para-
graphe forl bran, quoique très-ceurt, sur la Poésie (acception qui peut embrasser toutes les diverses créations de l'imagination), il a épuisé tout ee que la philosophie et le bon sens ont pu offrir jusqu'ici sur ce qui, depuis . a été appelé le beau idéal, sujet qui a donné lieu aux critiques français de nous donner leurs raffinements si recherchés, et aux métaphysiciens exaltés et obscurs de l'école allemande de nous prodiguer leurs systèmes extravagants et mystiques (i). En considérant l'imagination comme liée avec le système nerveux et plus particulièrement surtout avec cette espèce de sympathie à laquelle les médecins ont donné le nom d'imitation , il a fait en-
(1) Cùm mundus sensibilis sit anima rationali dignitate inferior , videtur poesis hœc humanœ naUirœ largiri quœ historia denegat , aique anima vmbris rerum utcumque satisfacere, cùm snlida haberi non possint. Siquis cnimrem acutiùs introspiciat , firmum ex poesi sumitur argumentum ,magnitudinemrcn(m magis illustrent, ordinem mugis perfectum , et varietatem magis pulchram, animœ humanœ complacere , quàm in naturâ ipsâ , post lapsum , reperiri ullo modo possit. Ç \uapr opter , cùm res gestœ et eventus , qui verœ historiée Subjiciuntur , non sint ejus nmplitudinis , in quâ anima humana sibi satisfaciat , prœsto est l>iœ facia magis heroica confingat. Cùm historia vera successus rerum, minime pro meritis virtutum et scelerum narret, ti cam poesis , et exitus , et fortunas , secundum mérita, et es loge A emeseos , exhibet. Cùm historia vera obvia rerum sal i et' de et simili tu dinc , animœ humanœ faslidio sit , reficit cane poesis, inexpectata , et varia , et vicissitudinum plena canevs. Adeout poesis ista non solùm , ad delectationem , sedadanimimaijnitudiiifrn , et ad mores conférât. (De Aug. Scient., 1, n, cap.xm.)
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trevoir des découvertes importantes qu'aucun de ses successeurs n'a développées , et a en même temps laissé un exemple de précaution scrupuleuse dans ses recherches , digne d'être imité par tous ceux qui après lui chercheront à observer les lois qui règlent l'union entre l'esprit et le corps (i). Ses éclaircissements sur les différentes classes de préjugés inhérents à la nature humaine , sont pour leur utilité pra-
(1) Bacon donne à cette branche de la philosophie de l'esprit , le titre de Doctrina de fœdere sire de communi vinculo animœ e t corporis. (De Augm. Scient., 1. iv, c. i.) Dans cet article il mentionne, parmi plusieurs autres desiderata , une recherche qu'il recommande aux médecins, concernant l'influence de l'imagination sur le corps. Ses expressions sont remarquables , surtout la fin où il remarque l'effet produit par la fixité et la concentration d'attention qui donnent, à un objet purement idéal, toute la force d'une réalité, a Ad aliud quippiam qund hue pertinct parce admodum , neepro rei subtilitate vel utilitate inquisitum est ; qiiatenus scilicet ipsa imaginatio animœ vel cogitaiio perquam fixa et veluti in fidem quamdam excitata ,valeat ad immutandum corpus imaginantes. ( Ibid.) Il propose aussi comme' un problème intéressant, de déterminer jusqu'à quel point il est possible de fortifier et d'exalter l'imagination , et quels sont les meilleurs moyens d'y arriver. Cette classe de faits se rapporte évidemment à ceux sur lesquels depuis peu les prétentions de Mesmer et de Perkins ont appelé l'attention des philosophes. Atque huic conjuncta est disquisitio , quomodo ■imaginatio intendi et fortificari possit? Quippe si imaginatio fortis tantarum sit virium , ojjcrœ pretium fuerit nosse quibns modis eam exaltari, et seipsam major em fieri detur? Atque hic , obliqué nec minus periculosè se insinuai palliatio quœdam et defensio maximœ partis maow, rnr.otoNi.vLts. ( De Augm. soient lib. iv, cap. m. )
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tique au moins égaux à tout ce qu'on trouve sur le même sujet . dans Locke, qui cependant, sans qu'on sache l'en expliquer la cause, revient à différentes fois sur cet important sujet, sans mentionner jamais
le nom de son illustre prédécesseur. La principale amélioration faite par Locke dans le développement
de cette théorie est d'avoir appliqué la théorie des associations de Hobbes à l'explication de l'origine primitive de ces préjugés.
Toutes les fois que dans le cours de ses observations Bacon rencontre un sujet qui se trouve lié à la philosophie de l'esprit humain proprement dite , on est étonné de l'exactitude de ses idées sur le but véritable de cette science. Il est évident qu'il avait réfléchi long- temps et avec succès sur les progrès de son entendement, et avait étudié avec une sagacité rare le caractère intellectuel des autres hommes. Il nous a donné sur ces deux sujets de nombreux et intéressants résultats de ses réflexions et observations , et en général il les a émis sans les rapporter en rien à aucune théorie physiologique sur leur cause , ou à aucune explication analogue sur les caprices du langage métaphorique. Si dans quelques occasions il adopte l'existence des esprits animaux . comme un moyen de communication entre l'ame et le corps, il faut se rappeler que c'était alors la croyance universelle des savants , et que bien longtemps après , Locke n'y a pas ajouté moins de foi ; il faut remarquer aussi à l'honneur de ces deux au-
leurs , que toutes les fois qu'ils mentionnent ee fait , ils le font de manière à ce que le lecteur puisse le détacher aisément de la théorie. Quant aux questions scolastiques sur la nature et l'essence de l'esprit , sur son étendue ou non étendue, sur la relation qu'il peut avoir à l'espace ou au temps , sur l'importance de savoir s'il existe , comme d'autres l'ont prétendu , partout en général , mais nulle part en particulier , Bacon les a toujours passées sous le silence le plus dédaigneux, et n'a pas moins contrihué probablement à les discréditer par cette déclaration indirecte de son opinion que s'il eût descendu jusqu'à l'emploi ingrat d'exposer leurs absurdités (i).
Cependant tandis que Bacon évite si soigneuse-
(1) Malgré l'extravagance de son système philosophique, Spinosa est un de ceux qui semblent le mieux avoir compris la justesse, l'originalité et l'importance de la méthode indiquée dans le IVovum organum pour l'étude de l'esprit humain. Ad hœc intelligenda , ■non estopus naturam mentis cognnscere , sedsufjicit mentis sive rcRCEFTioNUM historiolam concinnare , modo Mo qxio Verulamius docet. (Spin. , epist. 42. )
Pour comprendre tout le mérite de cette remarque, il faut savoir que, suivant la langue cartésienne, adoptée ici par Spinosa,le mot perception est un terme général qui s'applique également à toutes les opérations intellectuelles. Les mots de Descartes sont : Omnes modi cogitandi, quos in nolis experimur , ad dvos générales referri possvnt } quorum anus est, ferceptio, sive operatio intellcctûs : alius verb, vceitio, sive operatio volvntatis.fi am
SENTir.E, IMAG1NAIU, ET PURE INTELLIGERE , SUNT TANTl'M DIVERSI MODI
pf.rcipiendi ; ut et cvpere1aversari , affirmare , negare , dubiiare } sttnl dioersl modi rolendi. ( Princ. philos. , p. î , §. 32.)
ment oea inutiles discussions sur la nature de l'esprit . ii exprime formellement sa conviction que les facultés de l'homme diffèrent, non-seulement en doit- mais en espèce, de l'instinct des brutes. « Je D'approuvé pas . dit-il. celle méthode confuse et indistincte avec Laquelle les philosophes s'accoutument à traiter de la pneuinatologie, comme si l'ame humaine n'était au-dessus de celle des brutes que de la même manière que le soleil est au-dessus des planètes , ou l'or au-dessus des autres métaux. »
Parmi les différentes questions que Bacon propose à la considération des logiciens futurs , il n'a point oublié la question concernant l'influence réciproque de la pensée et du langage l'un sur l'autre ; ce problème esl peut-être le plus intéressant de ceux que la logique présente. < Les hommes, dit-il, pensent que leur raison gouverne leurs paroles; mais il arrive souvent que les paroles ont assez de pouvoir pour réagir sur la raison. » Cet aphorisme peut être regardé comme le texte de la partie la plus intéressante de l'Essai de Locke , celle qui traite de l'imperfection et de l'abus des mots ; mais ce n'est que depuis vingt ans qu'on en a vu la profondeur et l'importance dans toute leur étendue, nous voulons parler de l'époque où parurent les excellents mémoires de M. Prévost et de M. De Gérandosur les signes considérés dans leurs rapports avec les opérations intellectuelles. L'idée conçue d'avance par Bacon sur cette branche de la logique moderne qui traite de la grammaire universelle,
ne fait pas moins d'honneur à son génie. « La grammaire , dit-il , est de deux espèces , l'une littéraire , et l'autre philosophique. La première a pour objet de donner les règles de construction d'une langue particulière , de manière à en faciliter l'acquisition à un étranger , ou à le mettre en état de la parler avec correction et pureté. L'autre dirige l'attention non pas sur l'analogie que les mots ont entre eux , mais sur l'analogie qu'ils ont avec les choses , ou , selon qu'il l'explique ensuite plus clairement ( 1 ) , avec le langage considéré comme l'image ou la représentation sensible des procédés de l'esprit. » Il donne un plus grand développement à cette pensée en faisant remarquer combien le génie propre aux différente» langues sert à jeter de lumière sur la connaissance des caractères et des habitudes des peuples qui les parlaient. « Ainsi, ajoute-t-il , il est aisé de voir que les Grecs étaient adonnés à la culture des arts , et que les Romains se livraient tout entiers aux affaires , en observant que les distinctions techniques introduites avec les progrès du raffinement réclament l'aide de mots composés , tandis que les affaires ordinaires de la vie n'ont pas besoin d'un langage si artificiel (2). » De telles idées sont depuis quelques années devenues très-communes et pour ainsi dire triviales , mais il en était bien autrement il y a deux siècles.
(1) De Augrn. Scient. f lib. vi, cap. 1.
(2) De Aug m. Scient. , lib. vi , cap. 1.
l)i; LA PHILOSOPHIE. 103
Ceux (|in ont réfléchi sur 1rs progrès lents et irréguliers dp la raison humaine , ne s'étonneront pas de voir Bacon au milieu de ses vues saines et grandes de la philosophie de L'esprit humain, laisser échapper de temps en temps des remarques qui se ressentent de la manière de penser généralement répandue de sou temps. Ou en trouve un curieux exemple dans l<- môme chapitre qui contient son excellente définition de la grammaire universelle. « Une chose digne de remarque, dit-il , c'est que les langues anciennes étaient hérissées de déclinaisons, de cas , de conjugaisons et d'autres semblables inflexions , tandis que les langues modernes qui en sont presque entièrement dépourvues arrivent nonchalamment au même but à l'aide des prépositions et des verbes auxiliaires. Delà, continue-t-il , on pourrait conclure, en dépit de la haute idée que nous avons de notre supériorité, que l 'intelligence humaine était beaucoup plus subtile dans les anciens temps qu'elle ne l'est aujourd'hui (i). » Il y a bien loin de cette dernière réflexion au style ordinaire de Bacon. Cela conviendrait beaucoup mieux à la philosophie de M. Barris et de lord Monboddo; aussi a-t-elle reçu l'approbation de ces deux savants auteurs. Si notre mémoire ne nous trompe pas, c'est le seul passage de Bacon que lord Monboddo ait jamais daigné citer.
Ii!> vi . c*p i
Ces observations nous donnent l'occasion de remarquer l'extension et les progrès de l'esprit philosophique depuis le commencement du dix-septième siècle. Cette courte citation de Bacon renferme deux erreurs grossières qui sont aujourd'hui presque universellement rangées par les hommes d'éducation parmi les plus ridicules préjugés de la multitude. L'une est de supposer que les déclinaisons et conjugaisons des langues anciennes , et les prépositions et les verbes auxiliaires que les modernes y ont substititués , soient dus au calcul systématique des grammairiens. L'autre , encore moins analogue à la manière ordinaire de raisonner de Bacon , c'est que les facultés de l'homme aillent déclinant à mesure que les siècles se succèdent. On peut dire que ces deux erreurs ont entièrement disparu aujourd'hui. La dernière surtout doit paraître si absurde à la génération qui s'élève qu'il faudrait en quelque sorte se justifier d'en avoir parlé. Depuis long-temps nous avons regardé comme une maxime logique incontestable , que les capacités de l'esprit humain ont été les mêmes dans tous les siècles , et que la diversité des phénomènes qu'offre notre espèce est simplement le résultat des diverses circonstances dans lesquelles les hommes sont placés. Telle est même l'influence d'une première instruction qu'aujourd'hui cela nous semble une chose que le simple bon sens suffit pour démontrer, et cependant jusque vers le temps de Montesquieu cette idée était bien
loin d'être reçue par Le monde savant assez généralement pour avoir une influence sensible sur la manier.' de penser en Europe. L'application de cette idée fondamentale à l'histoire naturelle ou théorétique de la société dans ses divers points de vue, à l'histoire des langues . des arts, des sciences ,des lois , du gouvernement , des mœurs et de la religion , est un des titres particuliers de gloire de la dernière moitié du dix-huitième siècle, et forme dans sa philosophie un trait caractéristique que Bacon même n'avait pas prévu.
Ce serait à n'en plus finir crue de vouloir détailler les idées originales émises par Bacon , sur tout ce qui se lie à la science de l'esprit. Le petit nombre de celles que nous avons citées n'est que pour faire juger du reste. Nous ne les avons pas choisies parce qu'elles étaient les plus importantes que continssent ses ouvrages ; mais comme elles se trouvaient avoir laissé la plus forte impression sur notre mémoire , nous les avons crues aussi hien choisies que toute autre pour inviter la curiosité de nos lecteurs à approfondir les riches mines d'où elles sont tirées.
Ses recherches sur la morale sont toutes pratiques. Il n'a rien dit des deux questions de théorie si vivement agitées dans la Grande-Bretagne au dixhuitième siècle sur le principe et l'objet de l'approlt.it ion morale ; mais il a présenté des aperçus neufs . i intéressants sur l'influence delà coutume et la formation des habitudes, iucun écrivain depuis Aris-
lote n'avait traité cet article important de la phiio- Ksopliie morale avec plus de talent et d'utilité. En parlant de ses ouvrages de morale , on ne doit pas oublier le petit volume auquel il a donné le titre d'essais : c'est le plus connu et le plus populaire de ses ouvrages ; c'est aussi celui dans lequel brille le mieux la supériorité de son génie ; la nouveauté et la profondeur de ses réflexions doivent souvent un nouveau lustre à la trivialité de son sujet. On peut le lire tout entier en quelques heures , et cependant après l'avoir lu vingt fois on y trouve toujours quelque chose de nouveau. G'est-là en effet le trait distinctif de tous les ouvrages de Bacon ; ils fournissent un aliment inépuisable à nos pensées , et donnent une activité nouvelle à nos facultés engourdies.
Les idées de Bacon sur l'amélioration de la philosophie politique forment un contraste aussi marqué aux systèmes étroits des hommes d'état de son siècle que sa logique inductive diffère de la logique des écoles. Quelle profondeur, quelle grandeur de vues dans les passages suivants , si on les compare à ceux du fameux traité De jure belli ac pacis ! Ce dernier ouvrage , publié pour la première fois environ un an avant la mort de Bacon , a pourtant continué pendant plus de cent cinquante ans à être regardé comme un trésor inépuisable de sagesse en jurisprudence et en morale.
» Le but que le légistateur doit se proposer , dit Bacon, et auquel il doit soumettre tous ses décrets,
DE LA l'IUUKSOlMUi;. 107
toutes ses ordonnancée, c'est de rendre les citoyens heureux : pour cela il faut leur donner une éducation religieuse; il faut les accoutumer à la bonne morale; il faut les garantir des ennemis étrangers, par des dispositions militaires convenables; il faut qu'ils soient protégés contre les séditions et les injure» particulières par des règlements salutaires; il faut qu'ils soient loyaux envers le gouvernement, obéissants envers les magistrats ; il faut enfin qu'ils possèdent en abondance la richesse et les autres ressources nationales (i). — La connaissance de tels objets appartient sans doute plus particulièrement à ceux qui , par l'habitude des affaires publiques , ont été conduits à embrasser en grand l'ordre social , les intérêts du public , les règles de l'équité naturelle, les mœurs des nations, et les différentes formes des gouvernements, et qui se trouvent préparés ainsi à raisonner sur la sagesse des lois par des considérations à-la-fois de justice et de politique. La grande chose à faire est donc, en scru-
(1) Excmplum traciatûs de fontibus juris , aphorisme V. Cette énumération des objets que doit se proposer la loi approche beaucoup de celle de M.Smith, sur le même sujet , dans la dernière phrase de sa théorie des sentiments moraux, a Dans un autre discours , dit-il , je chercherai à rendre compte des principes généraux des lois et du gouvernement , et des différentes révolutions qu'elles ont subies . dans divers âges et à diverses époques de; la société, non-seulement en tout ce qui concerne la justice , mais aussi la police, le revenu I' - il bâ I • el tout ce qui est l'objet de la loi. >>
tant les principes de la justice naturelle et de l'utilité politique, de donner un modèle théorique de législation qui , en servant de base pour juger de l'excellence comparative des codes municipaux , puisse indiquer à ceux qui ont vraiment à cœur de faire le bonheur des hommes , les moyens de les corriger et de les améliorer ( i ) . »
Si l'on veut savoir combien précise était l'idée que Bacon se formait d'un système philosophique de jurisprudence qui pût servir de moyen d'appréciation pour les divers codes municipaux , il suffit de s'arrêter à une phrase remarquable dans laquelle il prescrit pour devoir , à ceux qui voudraient mettre son plan à exécution , d'examiner ces leges legtjm , ex cjuibus informatio peti possit quid in singulis legibus bene aut perperam positum aut conslitutum sit (i). Nous ne savons pas si dans l'espoir qu'il concevait
(1) De Augm. Scient., lib. vm, cap. m.
(2) De fontibus juris } aphor. VI. D'après la préface annexée à un petit ouvrage de Bacon , écrit tandis qu'il était Solliciteur général de la reine Elisabeth , et intitulé : Les éléments des lois communes d'Angleterre ; nous apprenons que la phrase legum leges avait déjà été employée par quelques grands jurisconsultes. Nous ne savons de quel jurisconsulte Bacon veut parler ici , mais quel qu'il fût, nous avons peine à croire qu'il y attachât la signification étendue et philosophique si bien définie dans la citation ci-dessus. Bacon lui-même , à l'époque où il écrivait son traité sur la loi commune, ne semble pas s'être élevé à la hauteur de cette jurisprudence universelle, u Son grand but, nous dit-il, était de recueillir les règles dispersées dans ce vaste corps de lois , pour pénétrer plus
des progrès futurs des sciences physiques, il y a rien qui caractérise davantage la grandeur et la justesse de ses conceptions que cette courte définition. Nous en serons plus frappés encore si nous considérons combien Grotius, dans un ouvrage consacré particulièrement à ees recherches, devait ensuite s'écarter hors du droit chemin par l'idée vague et incertaine qu'il se faisait du but de ses recherches.
( ha ne peut bien apprécier la sagacité déployée dans ces passages et dans d'autres qui leur sont analogues , sans remarquer en même temps les maximes de précaution et de modération inculquées par l'auteur au sujet des innovations politiques. « Il faut aussi bien se mettre en garde contre l'attachement routinier aux vieilles coutumes , que contre un désir irréfléchi de nouveautés. Le temps est le plus grand des innovateurs. Pourquoi n'imiterions-nous pas le temps , dont les renouvellements silencieux s'opèrent
profondément la raison de ces jugements et décisions , et par-là en profiter pour la définition d'autres cas plus douteux; de telle manière que l'incertitude des lois, dont on accuse les Anglais avec justice , prenne quand on aura posé cette base plus de constance et de précision. » Dans ce passage, on voit qu'il ne parle pas de cette jurisprudence universelle , mentionnée dans ses aphorismes De fontt'fji/s juriSf mais simplement des principales règles qui coordonnent un système municipal avec conséquence et analogie. Bacon donne à ces règlements le nom de leyes legum. Mais la signification de cette phrase ici, ne diffère pas moins de celle qu'il lui donna ensuite , que les règles de la syntaxe grecque ou latine ne diffèrent des principe* de la grammaire générale.
sans que nous puissions les remarquer? » A coté de ces aphorismes on peut citer les réflexions profondes contenues dans le premier livre du De Augmentes Scientiarum sur la nécessité de proportionner les institutions nouvelles aux caractères et aux circonstances des peuples pour lesquels elles sont destinées, et sur le danger particulier aux gens de lettres de négliger cette considération, par la familiarité que leurs premières études leur donnent avec les idées et les sentiments des classiques anciens.
La remarque de Bacon sur la politique systématique de Henri VII, lui a été évidemment suggérée parla même manière déraisonner. « Ses lois, si l'on y fait attention , étaient profondes et peu communes ; elles n'étaient point faites pour le présent seul , mais elles embrassaient les besoins de l'avenir. Semblables à la législation des temps anciens et héroïques , elles devaient de jour en jour ajouter au bonheur du peuple. » Il importe peu de savoir jusqu'à quel point les législateurs de l'antiquité ou le prince loué par Bacon méritaient un tel éloge. Nous ne le citons qu'à cause de la distinction importante et philosophique qu'il exprime indirectement entre des lois profondes et des lois vulgaires. Les premières arrivent à leur but sans donner une commotion violente et sans heurter les sentiments et les intérêts de la génération existante , mais en donnant aux causes naturelles le temps et l'occasion d'opérer , et en
élaguant * I « ^ La société ers obstacles artificiels , qui s'opposent à sa tendance naturelle à s'améliorer.
\juvs tout cependant, il faut avouer que c'est plutôt dans ses a nos el dans ses maximes générales que dans l'application de sa théorie politique , que ;acité de Bacon brille dans son plus grand jour. Ses notions sur la politique commerciale semblent surtout erronées. Il faut sans doute l'attribuer à l'opinion trop favorable qu'il avait de l'efficacité des lois dans des matières où il eût fallu laisser agir les causes naturelles.
Hume remarque que les statuts de Henri VII, sur l'administration du royaume, partent en général d'un jugement plus sain que ses règlements commerciaux. Le même écrivain ajoute que « les idées les plus simples d'ordre et d'équité suffisent pour guider un législateur dans tout ce qui concerne l'administration intérieure de la justice, mais que les principes de commerce sont beaucoup plus compliqués , et demandent une longue expérience et de profondes réflexions pour être bien compris; que souvent sur ce point la conséquence réelle est toutà-fait on opposition avec les premières apparences. Il \ a peu de raisons de s'étonner qu'on se soit si souvent mépris sur cet objet, sous le règne de Henri \ II; on pont affirmer que, même au temps de Bacon . on n'avait sur ce point que des idées imparfaites et très-erronées. »
Les exemples cités par Hume, en confirmation de
112 HISTOIRE ABREGEE
ces remarques générales , ne peuvent que plaire à ceux qui aiment à voir les progrès lents , mais certains de la raison et de la libéralité. « Sous le règne de Henri VII, dit-il, il était défendu d'exporter des chevaux , comme si cette exportation n'avait pas été un encouragement à l'amélioration des races et à leur multiplication dans le royaume. On avait aussi fixé par des lois le prix des draps de laine , des chapeaux et des bonnets, et le salaire des ouvriers. Il est évident que tout cela doit être libre et laissé au cours commun des affaires et du commerce. Par la même raison , la loi contre les enclos, et pour l'entretien des fermes , est loin de mériter les éloges que lui donne Bacon. Si les fermiers s'entendent en agriculture, et ont le moyen de vendre leurs produits , on n'a pas besoin de craindre la diminution des gens employés aux travaux delà campagne. Pendant plus de cent cinquante ans après cette époque, on vit se succéder les lois et les édits contre la dépopulation , ce qui prouverait bien qu'aucun n'avait été exécuté. Le cours naturel des améliorations sociales y apporta enfin un remède. »
Ces remarques ingénieuses et décisives sur l'impolitique de quelques lois applaudies par Bacon , montrent bien quelles étaient les vues fausses et étroites d'économie politique conçues par les hommes d'état et les philosophes les plus distingués , il y a deux siècles. Nous y voyons en même temps une preuve que déjà des opinions justes et éclairées
commençaient à s'introduire dans la Grande-Bretagne sur cette branche importante de la législation. Toutes les lois que de telles doetrines prennent leur place dans l'histoire , on en peut conclure que l'esprit public est disposé à les accueillir.
les idées de Bacon, sur l'éducation de la jeunesse, étaient telles qu'on pouvait le^attendre d'un homme d'état philosophe. Dans différentes parties de ses ou- \ rages il a suggéré d'excellentes idées , sur l'éducation en général, dans ses effets sur le développement et l'amélioration du caractère intellectuel. Mais ce qui nous semble surtout digne de remarque, c'est l'extrême importance qu'il a attachée à l'éducation du peuple. Il compare en plusieurs endroits les effets d'une active culture sur l'entendement et le cœur , à la moisson abondante qui récompense le laboureur diligent des fatigues du printemps. Il semble avoir particulièrement cherché à attirer l'attention de ses lecteurs sur cette analogie, en donnant à l'éducation le nom de Géorgic/ues de V Esprit, identifiant par cette métaphore heureuse deux des plus nobles fonctions confiées aux législateurs , l'encouragement de l'agriculture et le soin de l'instruction nationale. Dans toutes les deux le législateur déploie un pouvoir de production ou de création ; dans Tune il force le désert inutile à lui prodiguer ses richesses cachées; dans l'autre il vivifie les germes engourdis de génie et de vertu, et arrache aux champs négligés de l'intelligence humaine , une Dugald Stewart. — Tome III. 8
moisson nouvelle et inattendue qui doit contribuer à enrichir l'héritage légué aux hommes.
Il est pénible de descendre de la hauteur de ces idées au traité De jure belli ac pacis ; et cependant les talents de Grotius étaient si parfaitement adaptés au goût , et de ses contemporains , et d'une longue suite de leurs descendants , que tandis que le génie de Bacon ne put, pendant les cent cinquante ans qui suivirent , obtenir l'admiration générale de l'Europe (1), Grotius continua d'être, même dans les universités britanniques , l'oracle reconnu de la jurisprudence et de la morale, long-temps encore après la mort de Montesquieu. Bacon lui-même sentait bien combien serait lente à s'élever sa gloire posthume. Aucun écrivain ne semble avoir plus clairement compris que lui , qu'il appartenait à un âge plus éclairé. Ce sentiment est mélancoliquement exprimé dans la dernière partie de son testament où il lègue son nom à la postérité , après que quelques générations se seront écoulées (2).
Quelque immense toutefois que fût la réputation
(1) u La célébrité des écrits du chancelier Bacon ne date que de celle de l'Encyclopédie. » [Histoire des mathématiques } par Montucla , préface, pag. 9). Il est digne de remarque que Bayle, qui a si souvent perdu son érudition et sa sagacité sur les personnages les plus insignifiants , et à qui Leclerc a justement attribué le mérite d'une exactitude étonnante dans des choses de néant r n'ait donné à Bacon que douze lignes dans son dictionnaire.
(2) Voyez- note F , à la fia du volume.
de Grotiili sur le continent, même de son vivant, ce ne lui que bien des années après la publication de son traite De jure belli ac paris, que la science de la jurisprudence naturelle attira dans la Grande- Bretagne l'attention même des savants. C'est pourquoi, afin de donner à la suite de cette section une liaison plus immédiate , nous réserverons pour un antre moment nos observations sur Grotius et ses successeurs. Nous terminerons d'abord tout ce que nous avons à dire sur la littérature anglaise avant la publication de l'Essai de Locke.
M. Fox a remarqué les progrès rapides des sciences en Angleterre depuis l'année 1588 jusqu'en l'année 1640, pendant lesquelles on jouit d'une paix continuelle. « L'avancement rapide , dit-il , de tous les arts de la vie civile , et surtout les progrès étonnants de la littérature , sont les véritables traits caractéristiques de cette époque. Seuls ils auraient suffi pour produire des effets de la plus grande importance. Un pays dont la langue venait d'être enrichie par les ouvrages des Hooker , des Raleigh et des Bacon, ne pouvait manquer d'éprouver un changement sensible dans ses habitudes et sa manière de penser. Parler la langue des Spencer et des Shakespear semblait un titre suffisant pour laver les communes d'Angleterre du titre de brutes que Henri VIII leur avait distribué. ;> Cette remarque est aussi juste que fine. C'est par le moyen d'un langage qui se perfectionne . ((ne les progrès de l'esprit se continuent
d'une génération à une autre , et que les idées acquises par le petit nombre des gens éclairés se transmettent insensiblement au grand nombre. Tout ce qui tend à diminuer les équivoques dans le discours , ou à fixer avec une précision plus logique la signification des termes généraux , tout ce qui tend surtout à faire passer dans des formes d'expressions populaires les idées et les sentiments des hommes sages et vertueux, ajoute à la puissance naturelle de l'entendement humain , et met la génération suivante en état de prendre son essor d'un point plus élevé que la génération de ses pères. Cette remarque s'applique particulièrement à l'étude de l'esprit. La principale source des erreurs dans cette étude étant l'imperfection des mots , toute amélioration de ce grand instrument de la pensée peut être avec justice regardée comme une découverte (1).
(1) ïl n'est pas si éloigné que l'on pense de l'objet de cette histoire de faire mention ici de la quantité extraordinaire de livres d1 'agriculture , publiés sous Jacques Ier. Yoici comme le docteur Johnson rapporte ce fait , dans son introduction aux Mélanges harlèiens ; « On doit remarquer , parce que cela n'est pas généralement connu, que les traités d'agriculture , publiés sous Jacques, sont si nombreux , qu'il est presqu'impossible d'imaginer qui les écrivait ou qui les achetait, u Rien ne montre mieux les effets d'un système de paix sur l'encouragement d'un goût général de lecture, que l'esprit d'activité qui tend aux améliorations nationales. De tout temps et dans tous les pays , on peut regarder la vente multipliée de livres d'agriculture comme un des symptômes les plus agréables do l'instruction de la masse du peuple.
Dans cette liste <le noms illustres , c'est avec beaucoup de raison que M. Fox a lié ceux de Bacon et de Etaleigh; ces deux hommes, malgré la diversité de 1 mus occupations el l'opposition marquée de leurs caractères, offrent néanmoins, comme auteurs, de grands traits de ressemblance. Tous deux par la force de leur esprit se sont débarrassés des chaînes de l'école ; tous deux se distinguèrent parmi leurs contemporains par l'originalité et l'étendue de leurs vues philosophiques; tous deux partagent avec le vénérable Hooker , la gloire d'avoir montré a leurs concitoyens encore grossiers , la richesse, la variété, et la grâce , que la main d'un homme habile pouvait donner à l'idiome anglais (i).
M. Fox aurait probablement ajouté le nom de llobbes à cette liste , s'il n'avait eu la plus profonde aversion pour ses principes serviles de gouvernement , et s'il n'en avait été éloigné par son dégoût prononcé pour les théories métaphysiques. Comme
(i) Four mieux nous faire comprendre, nous ajouterons que nous ne parlons pas du style général de ces vieux auteurs, mais seulement de quelques passages détachés , qu'on peut choisir comme les premiers fruits d'une ère nouvelle et brillante de la littérature anglaise. On peut affirmer aussi qu'on trouve, dans leurs ouvrages et dans la prose de Milton, quelques-uns des plus beaux morceaux qu'offre la langue anglaise. Il serait cependant tout-à-fait absurde de les proposer aujourd'hui comme des modèles à imiter. Le docteur Lowth a été tro[> loin quand il a dit que pour la correction , la justesse et la pureté de son anglais, Hooker n'a encore trouvé ni supérieur , ai égal, f Préface de lu Grammaire anglaise de Lowth.)
écrivain , Hobbes tient un des premiers rangs parmi les classiques anglais ; son style coule avec tant d'aisance et de simplicité , qu'on devait naturellement s'attendre que le goût de M. Fox le lui ferait préférer à celui de Bacon ou de Raleigh (i). Quoi qu'il en soit nous n'avons à parler de Hobbes que quant à ce qui concerne ses talents philosophiques , et sous ce point de vue ses ouvrages et ceux de ses innombrables adversaires , tiennent beaucoup de place dans l'histoire de la littérature anglaise. Ces systèmes et
(1) Suivant le docteur Burnet , assez bon juge du style , Bacon fut le premier qui écrivit l'anglais correctement. Ce savant prélat regarde Bacon comme le meilleur écrivain , même de son temps , à une époque où les ouvrages de Sprat et plusieurs des compositions en prose de Cowley et de Dryden avaient été données au public. Il est difficile de concevoir sur quoi Burnet s'appuyait pour avancer une opinion si extraordinaire. ( Voyez sa préface de l'Utopie de Morus.)
Il est encore plus difficile de se rendre compte de l'opinion suivante de M. Hume. Nous la copions d'un essai publié en 1742. On trouve le même passage dans la dernière édition de ses œuvres corrigée par lui-même. ((La première prose élégante que nous ayons, a été écrite par un homme ( le docteur Swift) qui existe encore. Quant à Sprat, Locke et même Temple, ils connaissaient trop peu les règles de l'art pour être regardés comme des écrivains élégants. La prose de Bacon , de Harrington et de Milton , est roide de pédantesque , quoique leur jugement soit excellent. »
Combien de distance n'y a-t-il pas entre les légères améliorations grammaticales proposées par Swift , et les richesses inépuisables introduites dans la langue anglaise par les écrivains du dix-septième siècle? et combien ses ouvrages en prose ne sont-ils pas inférieurs , quant à la vivacité et à la grâce du style , à Dryden , Pope et Addison , qui l'avaient immédiatement précédé ?
leurs réfutations sont , à proprement parler , les >»miI> ow\ ragea . irai depuis Bacon jusqu'à Locke se présentent pour indiquer les progrès de la philosophie anglaise soit dans L'étude de l'esprit humain, soit dans les recherches des sciences politiques et morales qui en dérivent.
Nous ne parlerons des ouvrages métaphysiques de Glan ville, de Henry More et de John Smith, qu'après avoir dit quelques mots de la philosophie cartésienne. Ces ouvrages qui forment une exception rare au silence de la philosophie se rapportent tous à ce système dans leurs plus intéressantes discussions soit pour le commenter , soit pour le réfuter.
HOBBES (i).
« Le philosophe de Malmesbury, dit Warburton (2) , était la terreur du dernier siècle , comme Tindall et Collins le sont de celui-ci. La presse gémit de leurs discussions , et tout jeune clerc veut essayer ses armes sur le casque d'acier de Hobbes. » L'opposition rencontrée par Hobbes ne se borna point à l'ordre eeclésiastique ou à son temps. On peu! ranger dans le nombre de ses antagonistes les politiques les plus distingués du dix-huitième siècle, et . même aujourd'hui , on trouve à peine un ouvrage
(1) Né en ij«B , mort en 1679.
Divine légation , préface <lu vol. Il ; p g
de morale ou de jurisprudence qui ne contienne une réfutation de ses principes.
L'époque où Hobbes commença sa carrière littéraire , aussi bien que les principaux incidents de sa vie, favorisèrent singulièrement les dispositions d'un esprit impatient comme le sien du joug de l'autorité , et ambitieux d'attirer l'attention , sinon par des découvertes solides et utiles , au moins par une ingénieuse défense de ses paradoxes. Après un séjour de cinq ans à Oxford , et un assez long voyage en France et en Italie , il eut à son retour en Angleterre le bonheur d'être admis dans l'intimité de Bacon. On peut croire que cette circonstance ne contribua pas peu à encourager cet esprit hardi de recherches et cette aversion pour la scolastique qui caractérisent ses écrits : heureux s'il y eût puisé aussi une partie de cet amour de la vérité , et de ce zèle pour l'avancement des connaissances qui semblent avoir été les passions dominantes de Bacon! Mais telle était l'obstination de son caractère, et sa confiance présomptueuse en lui-même, qu'au lieu de coopérer avec Bacon à l'exécution de son magnifique dessein, il résolut d'élever sur une base qui lui appartînt un système complet des sciences morales et politiques , et que dédaignant même de profiter des matériaux rassemblés par ses prédécesseurs, il traita les philosophes expérimentai res , comme des objets de mépris et de dérision (1).
(1) Voyez note G , à la fin du volume.
Dans les écrits politiques de Hobbes, on peut aussi apercevoir l'influence d'autres motifs. Dès sa jeuil semble avoir été décidément l'ennemi des tonnes de gouvernement populaire. On prétend que ce fut dans le dessein de donner à ses compatriotes une juste horreur des désordres particuliers aux états démocratiques, qu'il publia en 1618 une traduction anglaise de Thucydide. Les événements dont il fut ensuite témoin en Angleterre le confirmèrent de plus en plus dans ses opinions. Il fut si effrayé des conséquences qu'il prévoyait devoir en résulter , qu'en 16-40 il chercha à se dérober aux approches de l'orage pour jouir «à Paris de la société de ses amis philosophes. Ce fut là qu'il écrivit son livre De Cive, dont il fit imprimer quelques exemplaires répandus secrètement en 1642. Le même ouvrage fut ensuite donné au public avec des changements et des augmentations importantes en 1647. L'attachement de l'auteur à la cause royale étant alors fortifié par sa liaison personnelle avec le roi exilé , il crut de son devoir de se présenter sur la brèche pour défendre des principes qu'il avait long-temps professés. Le grand objet de cet ouvrage était de fortifier les souverains contre l'esprit naissant de la démocratie , en ornant des traits d'une philosophie nouvelle.
Les doctrines fondamentales inculquées dans les écrits politiques de Hobbes, sont contenues dans les propositions suivantes. Nous les récapitulons ici. non pas tant pour elles-mêmes que pour préparer à quel-
ques remarques que nous nous proposons ensuite de faire sur la coïncidence entre les principes de Hobbes et ceux de Locke. Les deux écrivains diffèrent, il est vrai , complètement dans leurs conclusions sur les droits et les devoirs des citoyens ; mais il est curieux de voir combien ils se rapprochent dans les hypothèses d'où ils partent.
Tous les hommes sont égaux par la nature , et avant l'institution des gouvernements , ils avaient tous un droit égal à la jouissance des biens du monde. Suivant Hobbes , l'homme est naturellement un animal solitaire et égoïste, et l'union sociale n'est qu'une ligue intéressée suggérée par des vues prudentes d'avantages personnels. La conséquence nécessaire est donc que l'état de nature doit être une guerre perpétuelle , dans laquelle chaque individu n'a pour gage de sa sûreté que sa force ou son esprit , et dans laquelle l'industrie est nulle parce qu'elle n'a point de garantie de la jouissance de ses produits. Afin de confirmer cet aperçu sur l'origine de la société , Hobbes en appelle à des faits qui tous les jours se présentent à notre expérience. « Quand un homme , dit-il , va en voyage , n'a-t-il pas le soin de s'armer et de se faire bien accompagner? Avant de se mettre au lit ne ferme-t-il pas sa porte à clef? même dans sa maison, ne met-il pas une serrure à ses armoires , et par ces actions n'accuse-t-il pas autant ses semblables que je ne le fais par mes discours (i) ? » Sui-
(1) De V Homme } partie irc , chap. xui.
vaut quelques hobbistes de nouvelle daté, on trouvera encore une preuve de cette disposition dans l'aversion d'instinct que les enfants sentent pour les étrangers, et dans la crainte que, selon eux, chacun snii Lorsqu'il entend dans l'obscurité la marche de , ns qu'il ne connaît pas.
Dans l'intérêt du maintien de la paix et de la sécurité publique, il est nécessaire que tout homme abandonne une partie de ses droits naturels , et se contente de la même portion de liberté qu'il croit utile d'accorder aux autres , ou , comme le dit Hobbes , h tout homme doit se dépouiller du droit naturel qu'il a sur tout ; le droit de tous les hommes sur toutes les choses, signifiant à peu près qu'aucun homme n'a droit à aucune chose (i). a Par suite de cette transmission des droits naturels à un individu, ou à un corps d'individus , la multitude devient une personne unique sous le nom d'état ou de république , chargée d'exercer , pour la défense commune , la volonté et le pouvoir commun. On ne peut donc enlever le pouvoir de gouverner à ceux auxquels il a été confié , et on ne peut les punir de leur mauvaise gestion : on doit rechercher l'interprétation des lois non pas dans les commentaires des philosophes , mais dans l'autorité du gouvernement ; autrement la société serait à chaque instant exposée à se dissoudre , et à se trouver réduite à ses premiers éléments , si
(i) De corpore potitico , partie i" , chap. i, §. 10.
discordants entre eux. On doit donc regarder l'autorité du magistrat comme la seule règle du juste et de l'injuste, et chaque citoyen doit écouter la voix du magistrat comme la voix de sa propre conscience.
Peu d'années après, en 1651 , Hobbes poussa encore plus loin son argument en faveur du pouvoir absolu des princes, dans un ouvrage auquel il donna le nom de Leviathan; par ce nom il désigne le corps politique. Il y insinue que l'homme est une bète de proie qu'on ne peut apprivoiser, et que le gouvernement est la chaine vigoureuse qui l'empêche de faire le mal. Ses principes fondamentaux sont les mêmes ici que dans le livre De Cive. Mais comme il s'élevait particulièrement contre la tyrannie ecclésiastique, dans le dessein de soumettre les consciences des hommes à l'autorité civile, cela lui fit perdre la faveur de quelques protecteurs puissants qu'il avait conservés parmi les théologiens anglais qui avaient suivi Charles II en France. Il trouva même convenable de quitter ce royaume et de retourner en Angleterre , où Cromwell , à qui sa doctrine politique était alors aussi favorable qu'elle devait l'être aux prétentions du roi , lui permit de vivre tranquillement. Les mêmes circonstances tournèrent à son désavantage après la restauration , et obligèrent le roi , qui conservait toujours pour lui un très-fort attachement , à mettre la plus grande réserve et la plus grande circonspection dans les marques de faveur qu'il lui conférait.
I es détails dans lesquels nous sommes entrés (1) sur l'histoire des écrits politiques de Hobbes , jettenuit sans doute beaucoup de jour sur les raisonnements de L'auteur. Ce n'est en effet qu'en les considérant dans leur liaison avec les événements politiques et avec sa vie, qu'on peut se former une juste idée de leur esprit et de leur tendance.
Les principes moraux de Hobbes sont tellement liés à son système politique, que tout ce qu'on a dit de l'un peut s'appliquer à l'autre. On voit avec étonnement que Descartes en ait eu une opinion si avantageuse , qu'il regardait Hobbes comme beaucoup plus habile en morale qu'en métaphysique. Ce jugement seul suffit pour montrer combien , au milieu du dix-septième siècle , les sciences morales étaient arriérées en France. Toutefois Addison préfère décidément à tous les écrits de Hobbes son traité sur la nature humaine. Nous sommes parfaitement du même avis ; nous croyons aussi cependant dignes des mêmes éloges quelques-uns de ses essais philosophiques sur de semblables matières. Ce sont les seuls de ses ouvrages qu'il soit possible aujourd'hui de lire avec quelque intérêt. Partout ils déploient l'immense talent qu'avait l'auteur de faire penser ses lecteurs , lors même qu'il se trompe le plus grossièrement lui-même. C'est là une des preuves les moins équivoques d'un génie original. Ses ouvrages ont
i ï 1,,1/c- note II . .1 la lin du volume.
été étudiés avec le plus grand soin par Locke et Hume ; ils ont suggéré au premier quelques-unes de ses observations les plus importantes sur les associations d'idées , aussi bien que les sophismes semés dans le premier livre de son essai sur l'origine de nos connaissances et la nature factice de nos principes moraux. Le dernier , parmi une variété d'idées de moindre importance , y a puisé sa théorie sur la nature des liaisons entre les événements physiques qu'il est du domaine des philosophes d'approfondir (i) , et la substance de son argument contre la doctrine scolastique des conceptions générales. C'est aussi de Hobbes que nos modernes fatalistes ont emprunté les armes les plus formidables avec lesquelles ils ont combattu la doctrine de
(1) On trouve dans divers écrivains , contemporains de Hobbes , la même doctrine sur le but de la philosophie naturelle qui est attribuée communément à Hume par ses adhérents et ses antagonistes. Elle est développée avec beaucoup de précision et de clarté dans un ouvrage intitulé Scepsis scicntifica , ou l'ignorance avouée mène aux sciences , par Joseph Glanvil, imprimé en i665. Tout l'ouvrage indique un génie subtil , original , et quelque peu sceptique en ce qui regarde les sciences. Si on le compare au Traite sur la sorcellerie, du même auteur, on y voit une autre preuve de l'alliance possible des plus beaux dons du génie et de la faiblesse la plus dégradante de l'intelligence. A l'égard du Scepsis scientifica , il est digne de remarque que la doctrine qu'il contient , sur les causes et les effets physiques , ne se présente pas sous la forme d'une observation détachée, dont l'auteur aurait bien pu lui-même ne pas sentir toute la valeur, mais qu'elle forme la base de l'argument général.
la liberté morale; c'est de la même source que Horne- Tooke a tiré l'idée-mère qui le guide dans son matérialisme philologique. Il est assez probable que ce dernier auteur ne l'a empruntée qu'en seconde main et d'après un morceau de l'Essai de Locke. Mais le fait est que Hobbes en parle dans les termes les plus jjosiiit's et à différentes reprises. Les étymologies de M . Horne-Tooke , lorsqu'il les applique à la solution des questions métaphysiques, ne sont guère autre ehose qu'un développement ingénieux de cette idée si puérile et si absurde , mais adaptée par lui à l'intelligence de la multitude.
Les réflexions de Hobbes sur la théorie de l'entendement ne semblent pas avoir autant attiré l'attention publique, durant sa vie, que quelques autres de ses systèmes qui , ayant une relation plus immédiate aux affaires humaines , étaient mieux adaptés à l'esprit incertain et révolutionnaire de son temps. Ce sont ces doctrines qui ont principalement rendu son nom si célèbre dans les annales de la littérature moderne. Quoiqu'elles tirent aujourd'hui tout leur intérêt de la combinaison extraordinaire d'une sagacité et d'une subtilité rare avec une privation totale de goût et de sensibilité morale , cependant , en les examinant avec attention , on trouvera qu'elles ont eu sur l'histoire de la science politique et morale une influence beaucoup plus considérable qu'aucun ouvrage de la même époque.