ANTAGONISTES DE HOBBES
Cudworth, né en 1617 , mort en 1688 , fut un des premiers qui combattirent avec succès la nouvelle philosophie. Gomme Hobbes, dans la frénésie de son zèle politique, s'était laissé égarer jusqu'à sacrifier impudemment tous les principes de religion et de morale à l'établissement de ses doctrines , ses ouvrages non-seulement déplurent aux amis de la liberté , mais excitèrent une alarme générale parmi les moralistes éclairés. Le système qu'il émet en particulier, qu'il n'y a point de distinction naturelle entre le juste et l'injuste dont les limites ne dépendent que de la volonté arbitraire du magistrat civil , renversait si évidemment toutes les idées communément reçues sur la constitution morale de la nature humaine , qu'il devenait absolument nécessaire ou d'exposer ses sophismes , ou d'admettre avec lui que l'homme était une bête de proie incapable de se laisser conduire par aucun autre motif que la crainte et le désir de sa conservation.
Il y avait une coïncidence extraordinaire et malheureuse entre quelques-unes des doctrines de ces courtisans hobbistes et celles inculquées par les antinomiens , du parti de Cromwell. Les derniers prétendaient qu'en attendant la seconde venue du Christ, les obligations de la morale et de la loi naturelle
étaient suspendues, et que les élus, guidés par un principe intérieur plus parfait et plus divin, étaient supérieurs aux stupides éléments de la justiee et de l'humanité (i). Cudworth chercha à venger contre tes attaques des deux partis l'immutabilité des distinctions morales.
I.n <lé\cloppant son argument sur ce vsujet, Cudworth d(;ploie une érudition abondante et choisie, animée du pur esprit d'un platonisme mitigé d'où, en les dépouillant de leur profond néologisme , on verra que quelques systèmes allemands si fameux de notre temps ont emprunté leurs matériaux les plus précieux (i).
(1) Hume. Voyez, pour plus de détails, sur les antinomiens anglais , 3Ioshcim , volume IV, p. 534.
(2) » De même, dit Cudworth , qu'un savant voit dans un bon livre plus de choses que n'en voit un ignorant, de même l'esprit, d'après son degré d'intensité , perçoit une plus ou moins grande quantité d'objets qu'il n'en tombe sous ses sens. Les mêmes caractères se présentent aux yeux de tous deux ; mais le savant dans ces caractères verra le ciel, la terre, le soleil et les étoiles; il lira les tliéorèmes profonds de philosophie ou de géométrie, en tirera beaucoup de nouvelles connaissances et admirera la sagesse de l'auteur, tandis que l'autre n'y voit rien que des lignes noires sur du papier blanc. La raison en est que l'esprit de l'un est muni d'idées préliminaires , dont l'autre est dépourvu. A ce livre de composition humaine, on peut substituer le livre de la nature, dans lequel sont imprimés les caractères de la sagesse et de la bonté divine, mais qui n'est lisible qu'à l'œil de l'intelligence. Les sens de l'ignorant et du sot n'y peuvent apercevoir, non plus que dans l'autre, rien *ue quelques traits faits a l'encre, c'est-à-dire, n'y voient que des
Dugald Stewart.— Tome III. 9
On trouve une autre ressemblance entre les hobbistes et les antinomiens , dans leur zèle commun pour la loi de la nécessité , que tous les deux établissaient d'une manière aussi contraire à l'action mo-
figures et des couleurs. Mais l'esprit qui participe à la sagesse divine qui l'a créé , à l'aspect de ces dessins sensibles, emploie l'activité renfermée dans son sein , et voit non -seulement s'ouvrir devant lui une scène admirable et variée de pensées nouvelles et de connaissances logiques , morales et mathématiques, mais il lit encore clairement à chaque page de ce grand volume l'expression de la sagesse et de la bonté divine, écrite pour ainsi dire en caractères clairs et lisibles. »
Nous ne nous donnons pas comme initiés aux mystères de la philosophie kantienne , mais nous croyons lui faire un très-grand compliment en supposant quelque analogie entre l'idée-mère de sa critique de la pure raison et celle beaucoup mieux exprimée sans doute ici. Elle fut probablement suggérée à Kantpar la remarque suivante , si ingénieuse, de Leibnitz, sur l'Essai de Locke. Nempe, nihil est in intellectu qxwd non fueritin sensu ? nisi ipse intellectus.
On doit à Aristote la justice de dire que quoique le ton général de ses raisonnements soit parfaitement conforme à la maxime scolastique déjà citée , il ne semble pas avoir omis l'importante exception indiquée ici par Leibnitz. Cette expression est en effet une traduction presque littérale d' Aristote. K.a.i aûro, $t vws vonriç içrîv ,
UKTTTtf TOC f0y\TX EV< fJt.it ykf twv clvtr vXqç , TS> CtVTO i<fli T0 V00V ¥ XCII
ro mv^eîm. Et l'esprit lui-même est un objet de nos connaissances , aussi bien que les autres choses intelligibles. Car dans les êtres immatériels, ce qui comprend est aussi ce qui est compris.» [De Came , liv. m, chap. v.)
Nous citons cette phrase d'Aristote , peu connue, à ce que nous pensons , pour venger ce philosophe des fausses altérations de quelques-uns de ses adorateurs présents qui, dans leur anxiété de lui faire honneur du système de Locke, sur l'origine de nos idées, ont
1)1. LA PHILOSOPHIE. i.3i
raie de l'homme qu'aux attributs moraux de Dieu (i). L'absurdité de cette loi est démontrée par les principes avec Lesquels elle se combine presque universellement. Aussi Gudworth a-t-il très-finement remarqué que le système licencieux , qui fiorissaitde son temps et dans lequel nous présumons qu'il comprenait également les principes des fanatiques et des uobbistes , devait sa naissance à la doctrine de cette fatale nécessité dans toutes les actions et tous les événements. L'époque de disputes et de changements pendant laquelle vivait Gudworth , lui présentait les occasions les plus favorables de juger par expérience de la tendance de ces dogmes métaphysiques ; le résultat de ces observations mérite l'attention sérieuse de ceux qui pourraient être disposés à les regarder comme un canevas sur lequel les subtilités de la controverse pouvaient se déployer sans danger. Il n'est pas toujours si contraire à la logique qu'on l'a bien supposé , de tirer des effets évidents d'un principe les raisons de sa fausseté. • Vous répétez sans cesse, disait J.-J. Rousseau à un de ses adversaires , que la vérité ne peut jamais
négligé les traces qui de temps en temps se rencontrent dans ses ouvrages de cette philosophie plus saine et plus élevée dans laquelle il avait été élevé.
( i ) Les indépendants regardaient les systèmes de la fatalité comme nécessaires à toute religion. Tous les sectaires avaient unanime ment , malgré les différences qui les caractérisaient d'ailleurs , adopté opinion dominante. (Hune, Hisl., rhap. LVn.)
faire de mal aux hommes : je le crois , et c'est pour moi la preuve que ce que vous dites n'est pas la vérité. »
Mais Cudworth doit sa principale importance , comme écrivain moraliste, à l'influence que son argument concernant l'immutabilité du juste et de l'injuste obtint sur les diverses théories de morale qui parurent dans le courant du dix-huitième siècle. C'est à cet argument qu'on peut particulièrement rapporter l'origine de la célèbre question , si on doit rechercher le principe de l'approbation morale dans la raison ou dans le sentiment. Cette question est la principale base de la différence qui existe entre les systèmes de Cudworth et de Clarke , d'une part , et ceux de Shaftesbury, Hutcheson , Hume, et Smith , de l'autre. Nous ne pouvons présenter nos remarques sur cette discussion que quand nous rendrons compte des écrits de ces modernes auteurs.
Le système intellectuel de Cudworth embrasse un champ beaucoup plus vaste que son Traité sur l'immutabilité morale. Celui-ci est particulièrement dirigé contre les doctrines morales de Hobbes et des antinomiens ; mais dans l'autre il se propose de déraciner les principes physiques et métaphysiques de la philosophie épicurienne. C'est un ouvrage qui fait certainement beaucoup d'honneur aux talents de l'auteur et à l'étendue immense de ses connaissances. Mais il convient si peu au goût du présent âge , que depuis Harris et Price , nous ne nous rappelons
aucun métaphysicien anglais qui en ait seulement parlé. Outre sou penchant général à discuter des questions placées hors de L'atteinte de nos facultés, on peul reprocher surtout à L'auteur son hypothèse extravagante dune nature plastique, ou, en d'autres mots , d'un agent nécessaire doué de vie et de spiritualité , mais privé d'intelligence , et crée par Dieu pour l'exécution de ses desseins. Néanmoins, malgré toutes ses imperfections, son système intellectuel restera à jamais comme une mine précieuse ou\ erte à ceux qui se sentiront la curiosité d'étudier l'esprit des anciennes théories. On pourrait lui appliquer ce que Leihnitz a dit quelque part avec moins de raison des ouvrages des scolastiques. Scholasticos agnosco abundare ineptiis ; sed aurum est in Mo c.œno (i).
Avant de prendre congé des doctrines de Hobbes , nous croyons convenable de remarquer que Cudworth fait remonter ses premiers principes jusqu'aux sceptiques de l'antiquité, dont quelques-uns semblaient les avoir adoptés ainsi que Hobbes, pour flatter les passions des souverains. Ce n'est pas que nous soyons disposés à revendiquer en doute l'originalité de Hobbes; car, selon le témoignage de ses .unis, il semblerait qu'il avait beaucoup moins de plaisir à lire qu'à penser. « Si j'avais lu, avait-il
(1) Le Système intellectuel fut publié en 1678. Le Traité sur >■'/(} et (' 'immutabilité de la morale ne parut que bien longtempt après la mort de l'auteur.
coutume de dire , autant que bien d'autres , j'aurais été aussi ignorant qu'eux. » Mais de semblables circonstances politiques reproduisent invariablement les mêmes théories philosophiques ; et c'est un des nombreux désavantages que rencontre un esprit inventif privé d'études suffisantes, que d'être exposé à épuiser ses forces sur des sujets long- temps discutés auparavant.
Le torrent impétueux de la licence à-la-fois de théorie et de pratique qui vint inonder la Grande- Bretagne au moment de la restauration , contribua beaucoup , avec les paradoxes de Hobbes et les erreurs non moins dangereuses récemment répandues alors parmi le peuple par ses prédicateurs , à tourner la pensée des hommes sages et réfléchis sur les recherches de la morale. Le clergé de l'église dominante prenait dans ses sermons un ton plus fier que jamais ; quelquefois il s'occupait à combattre cette philosophie épicurienne et machiavélique de mode à cette cour , et qu'on peut toujours regarder comme formant les dogmes secrets des ennemis de la liberté civile et religieuse. Tantôt il cherchait à écraser par la force de son raisonnement et de son érudition les extravagances par lesquelles les enthousiastes ignorants du siècle précédent avaient exposé le christianisme aux railleries de leurs adversaires corrompus. Parmi les théologiens qui parurent alors , il est impossible de passer sous silence le nom de Barrow , dont les ouvrages théologiques , ornés d'une érudi-
tion classique et d'une éloquence vigoureuse quoique rude . offrent à chaque page des traces de ce génie profond et créateur qui, dans les mathématiques, le range immédiatement après Newton. Comme écrivain il est également distingué par l'abondance de ses idées et son éloquente concision ; mais ce qui le distingue plus particulièrement est un air d'aisance qui le t'ait planer au-dessus de son sujet dans tout ce qu'il entreprend. Qu'il ait à traiter de mathématiques , de métaphysique ou de théologie , il le fait toujours avec un esprit qui a la conscience de sa supériorité, et qui, en luttant contre les plus grandes difficultés , garde encore en réserve la moitié de ses forces. Il a dit quelque part que ses Lectiones mathematieœ , qui, pour le dire en passant, déploient des talents métaphysiques du plus haut degré , s'étaient échappées sans préparations de sa plume ; et nous ne doutons pas qu'il n'en fût de même de ses sermons. Comment concevoir autrement la variété et l'étendue des ouvrages qu'il nous a laissés , quand on se rappelle qu'il mourut à l'âge de quarante-six ans (i)?
( 1) Dans une note d'une traduction anglaise des Principes d'élo- , du cardinal Maurj , on avance , sur l'autorité d'un manuscrit du docteur Doddridge, que la plupart des sermons de Barrow avaient été recopiés jusqu'à trois fois, et quelques-uns davantage. Ces sermons nous semblent porter en eux une évidence intrinsèque -1 1 inexactitude de cette anecdote. M. Abraham Hill , dans sa Vie rrow dediec au docteur Tillotson ; se contente de dire que
Nous serions tentés d'attribuer à cette extrême précipitation avec laquelle Barrow écrivait, les opinions peu réfléchies qu'il a hasardées sur des matières importantes. Nous nous bornerons à un seul exemple que nous choisirons de préférence , parce qu'il se rapporte à la plus intéressante de toutes les questions qui soient liées à la théorie de la morale. « Si nous examinons , dit-il , la nature particulière , et si nous recherchons les causes premières de plusieurs espèces de dispositions vicieuses de notre ame , et des mauvaises actions qui en sont la suite, nous trouverons qu'un amour-propre désordonné en est la source. Ainsi un théologien de réputation avait raison d'affirmer que le péché originel ou ce vice inné qui rend les hommes si enclins au mal , et si ennemis du bien , consiste dans l'amour-propres qui nous dispose à toute espèce d'irrégularités et d'excès. » Dans un autre passage le même auteur s'exprime ainsi, « La raison nous prescrit d'avoir un égard raisonnable pour ce qui est vraiment utile à nos intérêts et à notre satisfaction , et pour tout ce qui , bien considéré , doit tendre cà notre bonheur. Le bon sens ne peut donc qu'approuver un amour-propre qui tend à nous procurer de tels avantages. »
quelques-uns de ses sermons furent transcrits quatre ou cinq fois ; mais il raconte en même temps une circonstance qui pourrait expliquer ce fait, sans contredire ce que nous avons dit plus haut , c'est que Barrow prêtait volontiers ses sermons à ceux qui les lui demandaient.
Voilà deux opinions bien opposées et bien irréconciliables. La dernière est celle qui s'éloigne le moins <le la vérité. Aussi Locke et ses innombrables partisans d' Lagleterre et du continent ont-ils soutenu que l;i vertu n'était rien autre chose qu'un amour-propre éclairé. Nous présenterons par la suite quelques objections contre ees deux doctrines. Nous ne les avons citées ici que pour montrer le peu d'attention donnée alors à la morale par un des théologiens les plus savants et les plus profonds de son siècle. Gela est d'autant plus remarquable que ses ouvrages offrent partout les leçons les plus pures de la morale pratique , et montrent une justesse étonnante de coup d'œil dans l'observation du caractère humain. Qui conque compare les idées de Barrow sur la théorie de la morale avec celles présentées cinquante ans ensuite par le docteur Butler dans ses discours sur la nature humaine , se convaincra pleinement que , dans cette science aussi bien que dans les autres, l'esprit philosophique fit de grands progrès durant cet intervalle.
Quoique Wilkins ait écrit avec quelque réputation contre les épicuriens de son temps, on ne se rappelle ma in tenant son nom qu'à cause des traités sur une langue universelle et un caractère réel. Nous aurons ensuite occasion de parler de ces traités. Malgré tout l«- talent qu'il y déploie, on ne peut pas les regarder comme ayant ajouté beaucoup à la science; le long espace de temps qui s'est écoulé depuis sans qu'on
ait jamais essayé de les mettre en pratique , témoignerait déjà contre la solidité de ce projet.
Quelques années avant la mort de Hobbes , le docteur Cumberland, ensuite évêque de Péterborough, publia un livre intitulé De legibus naturœ , disquisitio philo sophica. Son but principal était de prouver et de confirmer la doctrine de Grotius sur la loi naturelle en opposition à celle de Hobbes. L'ouvrage est exécuté avec talent , et découvre des vues plus justes sur l'objet de la science morale qu'aucun écrivain ne l'avait encore fait. L'auteur appuie la force de son argument", non pas comme Grotius l'avait fait , sur une accumulation d'autorités , mais sur les principes de notre constitution physique , et les relations réciproques entre les membres de la race humaine. Ce qui donne plus particulièrement à cet ouvrage des titres à notre attention , c'est qu'il semble avoir été, sur ce sujet, le premier qui ait attiré puissamment l'attention des savants anglais. Depuis ce moment on commença généralement à étudier les écrits de Grotius et de PufFendorfF , et bientôt ils pénétrèrent dans les universités. En Ecosse l'impression qu'ils produisirent fut encore plus remarquable. Partout ils furent adoptés comme les meilleurs manuels d'instruction morale et politique qu'on pût mettre entre les mains des étudiants, et ils contribuèrent peu à peu à former cette célèbre école d'où devaient sortir un jour tant de penseurs et d'historiens philosophes.
Des écrits de Hobbes à ceux de Locke, la transition est aisée et se présente naturellement. Mais avant de continuer L'histoirede la philosophie en Angleterre, il est convenable de tourner notre attention sur ses progrès chez les autres nations, depuis l'époque on commence cette section (i). Cependant
(1) Dans toute cette histoire, nous avons évité d'entrer dans des discussions qui se sont souvent présentées, sur la théorie du gouvernement , et les avantages ou désavantages comparatifs des différentes formes politiques. 11 serait difficile de donner une idée claire de la justesse de ces discussions, sans entrer dans des détails locaux ou temporaires incompatibles avec notre dessein général. Dans les circonstances actuelles , quoique la théorie du gouvernement soit, sous un point de vue , la plus importante de toutes les études , elle semble toutefoisle céder beaucoup en intérêt aux recherches sur l'économie politique et sur les principes fondamentaux de la législation. Qu'estce qui rend en effet une forme de gouvernement plus favorable qu'une autre au bonheur des hommes, si ce n'est le plus de garanties qu'elle offre à la promulgation de sages lois et à leur exécution impartiale et rigoureuse ?Ces considérations expliqueront assez pourquoi nous passons sous silence non-seulement les noms de Needham, de Sidney et de Milton , mais aussi de Harrington , dont VOccana, regardée avec raison comme un des chefs-d'œuvre de la littérature anglaise, et déclarée par Hume le seul estimable modèle de république qui ait encore été offert au monde. ( Essais et Traités , volume l" , Essai xvi. )
Hume a fait dans un autre endroit une remarque si curieuse et si frappante sur VOccana , que nous croyons devoir l'insérer ici : ic Harrington, dit-il. se croyait si sûr de son principe général, que la balance du pouvoir dépend de la balance de la propriété , qu'il se hasarda à prononcer comme impossible de jamais rétablir la monarchie en Angleterre. Mais son livre était à peine publié que le roi
nous ajouterons d'abord quelques remarques sur plusieurs événements importants qui eurent lieu dans la Grande-Bretagne pendant la vie de Hobbes, et dont sa longévité nous a jusqu'ici empêchés de parler. Parmi ces événements celui qui est le plus immédiatement lié à notre sujet est l'établissement de la Société royale de Londres , en 1662 , et peu d'années après la création de l'académie royale des sciences de Paris. L'objet de ces deux institutions était l'amélioration des connaissances expérimentales , et celle des mathématiques qui leur servent d'appui. Mais leur influence sur les progrès généraux de la raison humaine a été bien plus grande qu'on ne pouvait le prévoir au moment de leur fondation. Laplace a donné dans son Système du monde, quelques remarques fort justes sur les heureux effets qui en résultèrent. Nous les citerons ici parce qu'elles découvrent plus d'originalité de pensée qu'il n'en montre communément, toutes les fois qu'il s'aventure au-delà du cercle magique qu'il s'est tracé (i).
fut rappelé; et nous voyons que la monarchie a toujours subsisté depuis sur le même pied qu'auparavant ; tant il est dangereux pour un politique de prédire comment iront les affaires quelques années plus tard ! (Ibidem , Essai vu. )
Combien le principe de Bacon , que le savoir est une puissance , n'est-il pas plus près de la vérité même dans la science delà politique ? Ce principe , qui ne s'applique pas moins à l'homme en particulier qu'en masse , peut être regardé comme la base la plus ferme de nos raisonnements sur l'histoire future du monde.
(1) Quoique la Société royale de Londres ne fût incorporée par
Le principal avantage des sociétés savantes est l'esprit philosophique qui doit s'y introduire, et de i.i se répandre dans toute une nation et sur tous les objets, le savant isolé peut se livrer sans crainte à l'esprit de système; il n'entend que de loin la contradiction qu'il éprouve; mais dans une société savante , le choc des opinions systématiques finit bientôt par les détruire, et le désir de se convaincre mutuellement établit néeessairement entre les membres , la convention de n'admettre que les résultats de l'observation et du calcul. Aussi l'expérience a-t-elle montré que depuis l'origine des académies , la vraie philosophie s'est généralement répandue. En donnant l'exemple de tout soumettre à l'examen d'une raison sévère , elles ont fait disparaître les préjugés qui trop long-temps avaient régné dans les sciences , et que les meilleurs esprits des siècles précédents avaient partagés. Leur utile influence sur l'opinion a dissipé des erreurs accueillies de nos jours avec un enthousiasme qui , dans d'autres temps, les aurait perpétuées. Également éloignées de la crédulité qui fait tout admettre , et de la prélettres patentes qu'en 1662 , cependant on peut en faire remonter la formation jusqu'en 16 38 ; quelques-uns des plus distingués de ses premiers membres commencèrent alors à s'assembler régulièrement au collège Gresham, pour discuter sur des objets pbilosophiques, et même ces réunions n'étaient qu'une continuation de celles qui avaient eu lieu par les mêmes individus, dans les appartements du docteur Wilkins à Oxford. ( Voyez Sprat, Histoire de la société royale.)
142 HISTOIRE ABREGEE
vention qui porte à rejeter tout ce qui secarte des idées reçues, elles ont toujours, sur les questions difficiles et sur les phénomènes extraordinaires, sagement attendu les réponses de l'observation et de l'expérience , en les provoquant par des prix et par leurs propres travaux. Mesurant leur estime autant à la grandeur et à la difficulté d'une découverte , qu'à son utilité immédiate , et persuadées, par beaucoup d'exemples , que la plus stérile en apparence peut avoir un jour des suites importantes , elles ont encouragé la recherche de la vérité sur tous les objets, n'excluant que ceux qui, par les bornes de l'entendement humain , lui seront à jamais inaccessibles. Enfin c'est de leur sein que se sont élevées ces grandes théories , que leur généralité met audessus de la portée du vulgaire , et qui se répandant , par de nombreuses applications , sur la nature et sur les arts , sont devenues d'inépuisables sources de lumières et de jouissances. Les gouvernements sages doivent encourager les sociétés savantes , pour s'éclairer de leurs lumières. »
On peut ajouter à ces remarques judicieuses qu'on ne pouvait rien imaginer de mieux que l'établissement des corporations savantes , pour corriger ces préjugés que Bacon, sous le titre significatif d'Idola specûs , représente comme naturels aux savants dans la retraite. Tant que ces Idola specus conservent leur autorité , on ne peut espérer la culture de l'esprit philosophique , ou plutôt c'est dans la renoncia-
DE LA PHILOSOPHIE. 1 4o
lion de cette idolâtrie que consiste essentiellement l'esprit philosophique. Aussi fut-ce à cette école savante que se formèrent Bacon , Descartes , Leibnitz el Locke, qui ont contribué le plus à répandre en Europe l'esprit philosophique. Cette remarque s'applique particulièrement à Bacon, qui, le premier, montra les dangers d'une subdivision trop] minutieuseet trop mécanique du travail littéraire , et pré- \it les avantages qu'on devait attendre de l'institution des académies savantes pour agrandir le champ d'observation des sciences , et étendre le coup d'œil de l'esprit , débarrassé désormais de ses chaînes. Pour arriver à un tel but , qu'y a-t-il de mieux que de fréquenter habituellement les hommes dont les occupations diffèrent des nôtres ? Une connaissance plus vaste de l'homme et de la nature doit nécessairement être le fruit de cette intimité.
Un autre événement opéra encore plus puissamment et plus universellement sur le caractère anglais , ce fut la guerre civile commencée en 1640 , et terminée par l'usurpation de Cromwell. Hume remarque que les principes démocratiques répandus sous la république engagèrent les nobles de province à envoyer leurs fils en apprentissage chez les marchands , et que c'est depuis ce temps que le commerce a été plus honoré en Angleterre qu'en aucun autre lieu de l'Europe (i). Les rangs supérieurs et
(i) Histoire d? Angleterre, chsvp. ixn.
inférieurs , comme le remarque un écrivain moderne, se trouvèrent ainsi rapprochés , et on vit régner alors dans tous une activité et une vigueur qui n'avait pas encore eu d'exemple (i).
On peut attribuer à cette combinaison de l'ardeur commerciale avec une éducation libérale , la grande multitude d'aperçus ingénieux et éclairés sur le commerce , et sur les autres branches de l'industrie nationale , qu'on vit sortir de la presse , dans le court intervalle de la restauration et de la révolution. Durant cet intervalle , l'extension subite et immense du commerce de l'Angleterre , et la naissance de l'intérêt commercial qui en dérivait , devaient présenter un spectacle bien fait pour éveiller la curiosité de l'observateur attentif. Une chose assez curieuse, c'est que ces recherches sur l'économie , qui occupent tant aujourd'hui l'attention de l'homme d'état et du philosophe , ne sont que d'une origine trèsmoderne. « On trouverait à peine, dit Hume, un seul publiciste ancien qui ait fait mention du commerce ; il ne commença en effet à être considéré comme une affaire d'état que vers le dix-septième siècle (2). » L'ouvrage du célèbre Jean de Witt, intitulé Véritable intérêt et maximes politiques de la république de Hollande et de V Ouest-Frise , est le premier ouvrage remarquable où on parle du com-
(1) Ghalmers, Revue politique , Londres, i8o4, pag. 44.
(2) Essai sur la liberté civile.
merce comme d'un intérêt national et politique, par opposition aux intérêts particuliers des corporation.» et des monopolistes.
La plus grande partie des ouvrages anglais auxquels nous venons de faire allusion, consiste en brochures anonymes , qu'on ne rencontre plus aujourd'hui que dans les bibliothèques des curieux. Quelques-unes portent le nom de commerçants anglais distingues ; nous aurons occasion d'en parler ensuite avec plus de détails , quand nous traiterons des écrits de Smith , Quesnay et Turgot.
Nous nous contenterons de remarquer à présent , que c'est dans ces essais éphémères , négligés aujourd'hui , qu'on trouve les premiers éléments de cette science de l'économie politique , regardée à juste titre comme la gloire de notre siècle. Quoique la science et la philosophie aient pu seules l'amener à maturité, on peut dire cependant avec raison que son berceau se trouve dans la Bourse de Londres.
M. Locke était un de ces théoristes qui , dans leur retraite philosophique, daignèrent s'occuper du commerce comme d'une branche des études libérales, et ses biographes ne se sont point assez appesantis sur ce trait qui le caractérise. Malgré les nombreuses erreurs où il est tombé dans ses raisonnements à ce sujet, on peut douter qu'il ait jamais donné de plus grandes preuves que là, de la vigueur ou de l'originalité de son génie; mais le nom de Locke nous Dugald Slcwart.— Tome III. 10
rappelle qu'il est temps d'interrompre ces détails nationaux , et de tourner notre attention vers les progrès qu'avait faits la science sur le continent depuis le temps de Bodin et de Campanella.
DE LA riiiLosoPinr.. 147
kWWWVWWVWWXWW \\\\\\\A\V^\V\WA\\AVV\V\'\\'V\'W\\\\W\VV\'VW/W\