‹ Œuvre de Stewart Dugald (volume 3)Chapitre 6 sur 11 · MONTAIGNE, CHARRON, LA. ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

MONTAIGNE, CHARRON, LA. ROCHEFOUCAULD

On doit , à ce que nous pensons , placer Montaigne à la tète des écrivains français qui , au commencement du dix-septième siècle , contribuèrent à appeler l'attention de leurs concitoyens sur des sujets liés à la philosophie de l'esprit humain. A proprement parier , il appartient à une époque plus ancienne , mais sa manière de penser et d'écrire le classe beaucoup plus naturellement avec ses successeurs qu'avec aucun écrivain français qui l'ait précédé (1).

En donnant à Montaigne un rang si distingué dans l'histoire de la philosophie moderne , nous n'avons pas besoin de dire que nous laissons de côté ce qui fait le principal charme de ses Essais aux yeux de la généralité des lecteurs , cette bienveillance , cette hu manité , cette sensibilité vraie , qui nous attachent

(1) Montaigne était né en 1 533, et mourut en i5g2.

irrésistiblement à lui , mais qui , il faut l'avouer , donnent souvent à ses propos un entraînement qui n'est pas le meilleur des guides. Nous ne vanterons pas non plus cette franchise et cette vivacité séduisante avec laquelle il s'ouvre tout entier à vous sur ses habitudes et ses intérêts domestiques , et qui font de ce livre un portrait si caractéristique , non-seulement de l'auteur, mais de ce qu'était un gentilhomme gascon il y a deux cents ans. Nous ne prétendons nous attacher qu'à la bonne foi de ses mille détails sur ses qualités personnelles à-la-fois intellectuelles et morales. La seule étude à laquelle il semble jamais s'être adonné , est celle de l'homme , et cette étude lui convenait à merveille par une combinaison rare de ce talent d'observation qui appartient aux hommes du monde, et de ces habitudes de réflexion abstraite qu'un homme du inonde a si peu de disposition à cultiver. « Je m'étudie , dit-il , plus qu'autre sujet. C'est ma métaphysique, c'est ma physique(i).» Aussi a-t-il produit un ouvrage unique dans son espèce ; précieux , si on le considère comme un trésor de faits intéressants relatifs à la nature humaine , mais plus précieux encore si on le considère comme un miroir dans lequel chaque individu verra son image , ou du moins un si grand nombre de traits de ressemblance , que sa curiosité se trouvera néces-

(1) Essais, livre iii, cli. xin , p. 4g6 du troisième volume de l'édition d'Amsterdam , trois volumes in- 8° , 1781.

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sûrement excitée à le parcourir avec plus d'attention. V ce! égard les écrits de Montaigne peuvent être regardés comme ce que les peintres appellent des études . esquisses légères dessinées d'abord pour l'amusement ou la perfection de l'artiste , et qui parlà même n'en sont que plus utiles pour développer dans les autres le germe de semblables qualités.

Sans l'union de ces deux facultés, la réflexion et l'observation , on ne peut poursuivre avec succès l'étude de l'homme. Ce n'est qu'en nous retirant au dedans de nous-mêmes , que nous obtiendrons la clef du caractère des autres , et ce n'est qu'en observant et comparant le caractère des autres que nous parviendrons à bien connaître et apprécier le nôtre.

Après tout cependant , malgré la fidélité scrupuleuse que Montaigne a mise à tracer son portrait, on peut douter qu'il ait jamais bien connu les replis du cœur humain. On a pleinement démontré dans un chapitre très-ingénieux , quoique peu charitable, de la logique de Port -Royal , qu'il n'était nullement exempt de vanité et d'aniour-propre. Mais cette considération , bien loin de diminuer la valeur de ses Essais , est une des leçons les plus instructives qu'il donne à ceux qui pourront à son exemple entreprendre la tâche salutaire , quoique humiliante , d'une confession publique. Comme les connaissances scientifiques de Montaigne étaient , suivant lui-même , très-vagues et très-imparfaites (i) , et son érudition plutôt légère

i /«;, livre i , chap. xxv.

et mondaine que vaste ou systématique , il serait déraisonnable d'attendre de ses arguments philosophiques beaucoup de profondeur ou de solidité (i). Les sentiments qu'il hasarde ne doivent être regardés que comme les impressions du moment ; ils consistent principalement dans les doutes et les difficultés qui se présentent le plus naturellement sur des questions de métaphysique et de morale à ceux qui veulent s'élever au-delà de la sphère de l'opinion commune. En lisant Montaigne , ce qui nous frappe n'est pas tant la nouveauté et le raffinement de ses idées que la vivacité et le tour heureux avec lequel il a exprimé les conceptions fugitives de nos propres imaginations. C'est probablement par cette circonstance plutôt que par aucun plagiat direct , que ses Essais paraissent contenir le germe de toutes les théories paradoxales que récemment Helvétius et d'autrès ont cherché à systématiser , et à soutenir par une vaine parade de discussions métaphysiques. Avec Montaigne , on peut aisément faire remonter ces paradoxes aux apparences trompeuses que la na-

(1) L'éducation de Montaigne n'avait point été négligée par son père 5 au contraire , il nous dit lui-même que « Georges Buchanan , ce grand poète écossais , et Marc- Antoine Muret , que la France et l'Italie reconnaissent pour le meilleur orateur du temps , furent parmi ses précepteurs domestiques. Buchanan, ajoute-t-il, que je vis depuis à la suite de feu M. le maréchal de Brissac, me dit qu'il était après à écrire de l'institution des enfants , et qu'il prenait l'exemplaire de la mienne. » ( Liv. r , chap. xxv, pag. 256. )

taire . pour donner un nouvel aiguillon à nos facultés semble nous présenter de loin comme des barrières contre la recherche de la \éiité. On doit seulement regretter pour le bonheur de cet écrivain (|nc son caractère et son génie l'aient plus disposé à présenter le problème qu'à en chercher la solution. Lorsque Montaigne parle de la religion en général , il nous plaît moins que quand il traite tout autre sujet. Il est probable qu'il était disposé naturellement au scepticisme. Ce penchant originel ne pouvait manquer d'être fortement secondé par les disputes religieuses et politiques qui , pendant sa vie , agitèrent l'Europe , et surtout son pays. On peut bien croire que sur un esprit comme le sien les écrits des réformateurs et les instructions de Buchanan ne devaient pas être sans effet ; de-là vient sans doute la lutte continuelle, qu'il ne cherche pas à cacher, entre les croyances de son enfance et les lumières de son entendement plus mûr. Il parle bien en effet de se reposer tranquillement sur l'oreiller du doute ; mais ce langage ne convient ni à l'ensemble de ses ouvrages, ni au récit authentique que nous avons de ses derniers moments. C'est une maxime de lui, « qu'en jugeant de la vie d'un homme, il faut examiner quelle a été sa conduite au dernier acte : » et il ajoute que la grande étude de sa vie avait été de se préparer à une fin décente , calme et silencieuse. Si on peut ajouter foi aux témoignages de ses biographes, il est de fait que dans sa vieillesse il échan-

gea son oreiller du doute pour le calmant plus actif prescrit par l'église infaillible , et qu'il expira dans un acte que son ancien précepteur Buchanan n'aurait pas hésité à qualifier d'idolâtrie (i).

Le scepticisme de Montaigne semble avoir été d'une nature particulière , et n'avoir rien eu de commun avec celui de Bayle ou de Hume. Le but de ces deux écrivains était évidemment d'inspirer à leurs lecteurs une défiance complète des facultés humaines dans les questions de morale et de métaphysique, en leur montrant l'incertitude de nos raisonnements , toutes les fois que nous les exerçons sur des objets qui ne tombent pas sous nos sens. Montaigne, d'un autre côté, ne cherche jamais à faire secte, mais il se laisse aller au courant de ses réflexions et de ses sentiments, et, suivant l'état variable de ses impressions et de son caractère , se trouve tantôt d'un côté et tantôt dé l'autre de la même question. Partout il conserve l'air de la plus parfaite sincérité ; et ce fut cela sans doute , beaucoup plus que la supériorité de ses raisonnements, qui fit dire à Montesquieu : «Dans la plupart des auteurs je vois l'écrivain ; dans Montaigne je ne vois que le penseur. » La faute radicale de son entendement consistait en ce que , sur des

(1) a Sentant sa fin approcher , il fit dire la messe dans sa chambre; à l'élévation de l'hostie, il se leva sur son lit pour l'adorer; mais une faiblesse l'enleva dans ce moment même, le i5 septembre

1 5g 2, à soixante ans. » ( Nouveau dictionn. historiq. , à Lyon ,

i8o4 , art. Montaigne. )

DE LA piiiLosorinr,. 153

points douteux . il ne pouvait former ces opinions fixes et décidées . qui seules donnent de la force et de la fermeté à un caractère intellectuel. Les controverses religieuses et les guerres civiles , engendrées par la réformation, étaient peu faites pour rcmédier à cette faiblesse. Les esprits des hommes les plus sérieux de la chrétienté devaient chanceler extraordinairement, et les circonstances extérieures devaient beaucoup contribuer à entretenir et à fortifier les dispositions au scepticisme. On peut juger du point où cela était porté à la même époque en Angleterre , par la description suivante d'un sceptique , faite par un écrivain postérieur de peu d'années à Montaigne (1).

« Un sceptique , en religion , est un homme suspendu dans la balance entre toutes sortes d'opinions. Toutes peuvent l'agiter , aucune ne peut le fixer. Il est plus coupable de crédulité qu'on ne le pense communément, car c'est pour croire tout qu'il ne croit rien. Toutes les religions le détournent du

(1) Micro-cosmographie , ou une partie du monde à découvert dans des essais et portraits. Voyez une courte notice sur l'évêque Earle, auteur de ce livre curieux, dans les Lettres tirées de la bibliothèque bodléicnne , vol. I, p. i4i. Nous avons appris qu'il venait d'être réimprimé à Londres , mais nous n'avons vu qu'une des anciennes éditions ( la septième , imprimée en i638 ). Le chapitre d'où nous avons tiré ce passage est intitulé le Sceptique en fait de religion, et il a évidemment suggéré à lord Clarendon quelquesunes des idées et même des expressions qui se rencontrent dans sa Vie de Chillingworth.

culte opposé sans pouvoir l'entraîner à elles. Il serait tout-à-fait chrétien s'il n'était pas un peu athée, tout-à-fait athée s'il n'était pas un peu chrétien , et parfait hérétique s'il n'y avait pas tant d'hérésies pour l'entraîner en sens divers. Il voit la raison partout , la vérité nulle part. La raison la plus insignifiante le fait douter , et la plus solide ne peut le satisfaire. Il trouve plus aisément des doutes qu'il ne les résout, et il s'écoute toujours trop peu luimême. »

Si on eût présenté ce portrait à Montaigne , nous ne doutons pas qu'il n'eût avoué qu'il y reconnaissait quelques-uns des traits les plus marqués et les plus caractéristiques de son esprit (i).

Le plus travaillé et le plus sérieux en apparence de tous les essais de Montaigne, est son apologie, longue et parfois ennuyeuse , de Raymond de Seconde, dans le douzième chapitre de son second livre. Suivant le témoignage de Montaigne , il paraîtrait que ce Sébonde était un Espagnol qui professait la médecine à Toulouse , vers la fin du XIVe siècle , et qui publia un traité intitulé , Theologia naturalis, mis entre les mains du père de Montaigne , par un ami , comme un antidote utile contre les innovations

(1) « Les écrits des meilleurs auteurs anciens étant pleins et solides , m'entraînent et me conduisent à leur gré. Le dernier que je lis me semble toujours le plus fort, et je trouve que tous ont successivement raison, quoiqu'ils se soient contredits tour à tour. » ( Essais, \ix. n, ch. x«. )

DE L.V PHILOSOPHIE. IÔÔ

dont Luther commençait à troubler la foi antique. L'ouï rage dut produire l'effet désiré, puisque le père de Montaigne pria son fils, quelques jours avant sa mort, de Le traduire d'espagnol en français. Montaigne obéit à son père , et il fait mention de cette traduction dans la première édition de ses Essais, publiée à Bordeaux en 1580. Mais l'exécution de ce devoir filial semble avoir produit sur l'esprit de Montaigne un effet bien différent de celui que son père en attendait (i).

Suivant Montaigne , le but principal du livre de Sébonde est de montrer que les chrétiens ont tort de faire de la raison humaine la base de leur croyance , puisqu'on ne peut la concevoir que par la foi , et par une inspiration spéciale de la grâce divine. Montaigne annonce qu'il adopte complètement cette maxime , et , à l'abri de cet aveu , s'abandonne à toutes les extravagances du scepticisme. Il y discute très au long , et avec beaucoup de talent , sur la distinctinction essentielle entre la raison de l'homme et l'instinct des plus stupides animaux. Il y ridiculise la puissance de l'entendement humain dans toutes ses recherches, soit physiques, soit morales. Il y recommande un pyrrhonisme universel , et il y répète sans cesse que les sens sont le commencement et lajin de toutes nos connaissances. Quiconque a la

(1) On peut trouver dans le Dictionnaire de Baylc ; article Schnndc } tout ce qu\>n a pu découvrir sur cet écrivain.

patience de lire ce chapitre avec attention , sera surpris d'y trouver les éléments d'une grande partie de la philosophie licencieuse du XVIIIe siècle. On ne peut s'empêcher d'y remarquer l'adresse avec laquelle l'auteur introduit l'idée , adoptée ensuite par Bayle , Helvétius et Hume, que pour être un vrai chrétien il faut commencer par être un sceptique (i).

II est fâcheux de trouver , dans l'Histoire ecclésiastique , que cette maxime insidieuse ait été sanctionnée de notre temps par quelques théologiens prétendants à l'orthodoxie , et qui , en contradiction directe aux paroles de l'Écriture , ont osé avancer que pour arriver à Dieu il fallait commencer par nier son existence. Il est nécessaire de rappeler à ces tristes copistes des sophismes rusés et ironiques de Bayle, que tout argument en faveur du christianisme , tiré de son évidence intérieure , admet tacitement l'autorité de la raison humaine , et reconnaît comme types du vrai et du faux , du juste et de l'injuste , certains articles de foi fondamentaux que la lumière de la nature suffit pour découvrir (2).

Charron est connu comme l'ami des dernières

(1) C'est là une expression de M. Hume; mais les deux autres écrivains ont répété à différentes fois , dans leurs ouvrages , le fond de cette idée. Bayle s'y est même étendu assez au long, dans son dictionnaire , à l'article Eclaircissements sur les sceptiques.

(2) a Je m'enquis autrefois , dit Montaigne , à Àdrianus Turnel)us qui savait toutes choses , que ce pouvait être de ce livre. 11 me répondit qu'il pensait que ce fût quelque quintessence tirée de

années de Montaigne , et comme le confident et le dépositaire de ses sentiments philosophiques. Doué d'un talent très-inférieur en force et en originalité à celui dr son maître, il possédait néanmoins un jugement plus sain et plus régie ; et comme, malgré la libéralité de quelques-unes de ses opinions, il jouissait d'une haute réputation parmi les théologiens les plus respectables de son église, il est fort probable que Montaigne lui ait confié sa renommée pos-

saint Thomas d'Àquin ; car de vrai cet esprit-là , plein d'une érudition infinie et d'une subtilité admirable , était seul capable de telles imaginations. »

Nous ne devons pas cependant oublier de dire qu'un très-savant protestant 7 Hugues Grotius , s'est exprimé avec son ami Bignon dune manière assez favorable aux intentions de Sébonde , quoique les termes qu'il emploie soient un peu équivoques , et ne montrent que peu de satisfaction sur l'exécution de son plan. Non ignoras quantum excolucrint istam materiam ( argumentum scilicet pro religione christ ianâ) , philosophie a suôtilitate , Raimundus Scbundus , dialogorum varietate Ludovicus Vives , maximâ autem tum eruditione , tum facundiâ Philippus Mornœus. Les auteurs do Vowveau dictionnaire historique (Lyon, i8o4) sont entrés plus complètement dans l'esprit du raisonnement de Sébonde , lorsqu'ils disent : <t Ce livre offre des singularités hardies qui plurent dans le temps aux philosophes de ce siècle , et qui ne déplairaient pas à ceux du nôtre. »

Nous devons ajouter que nous ne connaissons Sébonde que par la version de Montaigne qui n'a point la prétention d'une exacte fidélité. Il avoue même qu'il a donné an philosophe espagnol « un accoutrement à la française , et qu'il Fa dévêtu de son port farouche et maintien barbaresque , de manière qu'il a mes-hui assez de façon pour se présenter en toute bonne compagnie. »

thume par les mêmes motifs qui avaient engagé Pope à choisir Warburton pour son exécuteur littéraire. Il semblerait que cette responsabilité ait fait moins de bien à Montaigne que de mal à Charron ; car , tandis que le scepticisme illimité et la légèreté indécente du premier étaient vus par les dévots de ce temps avec un sourire de tendresse et d'indulgence, ils remarquaient les hérésies bien moins importantes du dernier , avec d'autant plus de sévérité et de rigueur, qu'elles différaient moins des doctrines reçues de la foi catholique. Il n'est pas aisé de deviner les motifs de cette bizarrerie; mais tel a été dans tous les siècles le caractère de la bigoterie religieuse , ou , pour parler plus exactement , de l'orthodoxie politique (i).

Pour donner un exemple de la sollicitude de Charron à chercher un antidote contre les erreurs les

(1) Montaigne, cet auteur charmant,

Tour à tour profond et frivole , Dans son château paisiblement , Loin de tout frondeur malévole, Doutait de tout impunément , Et se moquait très-librement Des bavards fourrés de l'école.

Mais quand son élève Charron , Plus retenu , plus méthodique , De sagesse donna leçon , Il fut près de périr , dit-on , Par la haine théologique.

Yoltairb, Epître au président Sénaut

Dl, LA PHILOSOPHIE. 150

plus pernicieuses de son ami, nous ne citerons que son essai ingénieux et philosophique, pour réconcilier avec la constitution morale de la nature humaine la divergence apparente dans les notions des différenles nations, sur le juste et l'injuste. Son argument sur ce point est parfaitement identique à celui si bien manié par Beattie , dans sa réfutation du rai- Niumcment de Locke, sur l'existence des principes innés. La coïncidence entre Montaigne et Locke n'est pas moins remarquable ici que celle entre Charron et Beattie ( i ) .

Quoique Charron ait affecté de donner une forme systématique à son ouvrage , en le divisant et subdivisant en livres et chapitres , ce n'est en effet qu'une série d'essais détachés , sur divers sujets , qui ont plus ou moins d'affinité à la science de la morale. Il n'a fait qu'effleurer la puissance de l'entendement , et il n'a point imité Montaigne en exposant , pour l'édification du monde , la trempe particulière de son caractère moral. C'est sans doute le style décousu et familier de leurs écrits , qui a fait que ceux qui ont traité jusqu'ici de l'histoire de la philosophie française, les ont tellement négligés tous deux. On a rendu, il est vrai , une ample justice aux écrits inté-

(1) Voyez Beattie, Essai sur la fable et le roman; et Charron , De la Sagesse , liv. n, chap. vm. Il pourrait être assez intéressant de comparer les raisonnements de Charron avec un mémoire inséré dans les Transactions philosophiques de 1773, parle chevalier Roger Curtis , et contenant quelques détails sur le Labrador.

ressants de Montaigne; mais personne n'a encore considéré son influence sur la manière de penser de ses compatriotes dans les siècles qui l'ont suivi ; il a cependant fait , et sans doute avec les meilleures intentions, beaucoup plus que tout autre pour introduire, selon l'expression de Gicéron, jusque dans nos foyers domestiques , la nouvelle philosophie* bien différente certainement de celle de Socrate. Pendant plus de deux siècles il a conservé , dans le grand monde , la place de premier des moralistes ; circonstance facile à expliquer si l'on réfléchit sur le mélange singulier que présentent ses écrits , d'une apparence d'érudition, et de ce que Malebranche appelle heureusement « un air du monde , un air cavalier (i). » Quant à Charron, plus grave et moins séduisant , son nom depuis long-temps serait enseveli dans l'oubli , si , par des événements accidentels de sa vie , il ne s'était trouvé si intimement lié au nom plus célèbre de Montaigne (2).

(1) a Ah ! l'aimable homme , qu'il est de bonne compagnie ! c'est mon ancien ami ; mais à force d'être ancien , il m'est nouveau. » ( Madame de Sévigné . )

(2) Montaigne lui-même , si l'on en juge d'après le ton général de ses écrits , semble s'être peu attendu à la renommée dont il a si longtemps continué de jouir. On trouve à ce sujet , dans son livre , une réflexion qui le caractérise tellement comme homme , et qui offre un si bel exemple de la vivacité pittoresque de son style antique , que nous allons la transcrire ici. « J'écris mon livre à peu d'hommes et à peu d'années; s'il eût été une matière de durée, il l'eût fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation conti-

Ces remarques nous eonduisent, par une liaison naturelle d'idées que nous suivrons de préférence à l'ordre chronologique, à un autre écrivain du dixseptième siècle, dont l'influence sur le goût littéraire et philosophique de la France , a été beaucoup plus grande qu'on ne l'imagine communément. Nous voulons parler du duc de la Rochefoucauld , auteur des Maximes et des Réflexions morales.

Voltaire est peut-être le premier qui ait assigné à la Rochefoucauld le rang distingué qui lui appartient parmi les classiques français. « Un des ouvrages, dit-il, qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation et à lui donner un esprit de justesse et de précision , fut le petit recueil des Maximes de François , duc de la Rochefoucauld. Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce livre , qui est , que « l'amourpropre est le mobile de tout , » cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés qu'elle est presque toujours piquante. C'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil; il accoutuma à penser et à

nuelle qui a suivi le nôtre jusqu'à cette heure , qui peut espérer que sa forme présente soit en usage d'ici à cinquante ans ? Il écoule tous les jours de nos mains, et depuis que je vis , s'est altéré de moitié. Nous disons qu'il est à cette heure parfait : autant en dit du sien chaque siècle. C'est aux bons et utiles écrits de le clouer à eux, et ira sa fortune selon le crédit de notre état. »

L'histoire de la langue française a démontré la justesse des pré- -liotions contenues dans la dernière phrase.

Dugald Stewart. — Tome III . 1 1

renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'avait eu avant lui en Europe depuis la renaissance des lettres (i). »

Un autre juge très-compétent du mérite littéraire , le docteur Johnson , avait coutume de dire des Maximes de la Rochefoucauld , que c'était peut-être le seul ouvrage écrit par un homme du monde, dont les auteurs de profession eussent raison d'être jaloux. Cela ne doit pas nous étonner quand nous considérons les peines infatigables que prit cet écrivain accompli pour donner à toutes les parties de son livre tout le fini possible. Quand il avait écrit une maxime , il avait coutume de la répandre parmi ses amis , afin de profiter de leurs critiques. Et, si on en peut croire Segrais, il en corrigea quelques-unes jusqu'à trente fois avant de les soumettre au public.

Il faut avouer que la tendance de ses Maximes est , à tout prendre, contraire à la morale, et qu'elles laissent toujours sur l'esprit une impression désagréable. En même temps on peut douter que les motifs de l'auteur aient en général été bien compris par ses admirateurs ou ses adversaires. En affirmant que l'amour-propre est le ressort de toutes nos actions , il n'y a pas de bonnes raisons pour supposer qu'il prétendait nier la réalité des distinctions

(1) Voltaire, vol. V, p. i393 , édition de Desoèr.

DB T.A lMlimsorilii,. 163

morales oomme venté philosophique» Cette supposition serai! tout-à-lait incompatible avee sa belle et profonde remarque que l'hypocrisie est un hommaye Mcrel que le vice rend à la vertu. Il présente cette vérité comme un fait qu'il avait vu se vérifier, dans les plus hauts rangs de la société, par sa pro- |nv expérience, et qu'il annonçait sans restriction, afin de rendre sa satire plus forte et plus mordante. En adoptant cette méthode d'écrire , il s'est conformé sans le savoir , ainsi que beaucoup d'autres écrivains français qui depuis ont suivi son exemple, à une proposition d'Aristote , énoncée avec beaucoup de profondeur et de sagacité dans sa Rhétorique (i).

« Les sentences ou apophthegmes aident beaucoup à l'éloquence. La raison en est qu'elles flattent l'orgueil des auditeurs , qui aiment à voir l'orateur employer une manière de parler générale pour énoncer une opinion dont ils connaissent en partie la

(i) E'^ouo-* <& (yrôo(jt.a,i) cis tqvç xôyovç fioîi Ha a v , ix.iyu.Mv, fjLiAf fjLir <î* Six <&opr<xor>ira. rî» àxpoxrwy' Xa/poi/S-* yxp , iât tiç *«#•&•« Xiyui 7 lniTV%ï\ rîév <Jo^2>k, écç txàroi xcltx /xfpoî î^ouTiv. — ÏI (j.it ykç yvw(jiv\ , «3"<s-£p ufYiTcLt xaôoAou a.'BQÇa.vTf; iiTTi' ■71 ii xa,6»Aou A«^o/zérov, o xu.ro, fxiùoç Trpelnr«\a.jj.Çcc.v<>rTtç Tvy%ttl%V<Fn' O?o» uns yarotTi rup^ii x£p^p»)/x£coç } ii tîxvoiç paûXo/?, u-iàtçaiT ât tov tivovTQç t tîiSiv ytiTQvia.; pçotXfTrwTfpor 5J } er. d&'u *A<8«»rtpo» Ttxro7roi«.ç. (Arist. , Rhétorique , l.n, ch. xxr.

Tout ce chapitre est intéressant et instructif. Il montre combien Aristote avait médité profondément sur les principes de la rhéto- Tiquc.

164 HISTOIHE ABRÉGÉE

vérité. Ainsi quelqu'un qui aurait le malheur d'avoir de mauvais voisins ou des enfants vicieux , se rendrait volontiers à l'opinion de celui qui dirait que rien n'est plus incommode que d'avoir des voisins , ou que rien n'est plus insensé que d'avoir des enfants. » Cette observation d'Aristote , en nous faisant apprécier l'effet imposant et éblouissant des exagérations de rhétorique , devrait nous mettre en garde contre l'erreur commune et populaire qui les fait confondre avec les généralisations sévères et profondes de la science. Quant à la Rochefoucauld , nous savons , d'après les meilleurs témoignages , que dans le commerce de la vie il offrit un exemple remarquable de toutes les qualités morales dont il semblait nier l'existence , et qu'il formait à cet égard un contraste frappant avec le cardinal de Retz , qui a osé l'accuser de ne pas ajouter foi à la réalité de la

vertu.

En lisant la Rochefoucauld , il ne faut pas perdre

de vue que c'est au milieu du tourbillon des cours qu'il a trouvé l'occasion d'étudier le monde , et que la sphère étroite et circonscrite où il a vécu ne devait pas lui présenter les modèles les plus favorables de la perfection de la nature humaine en général. Nous savons par madame de Lafayette , observateur exact et réfléchi , « que l'ambition et la galanterie étaient l'ame de la cour de Louis XIV, à-la-fois parmi les hommes et parmi les femmes. Tant d'intérêts opposés, tant de cabales différentes , étaient

■ans cesse mis en avant, et les femmes jouaient dans toutes un rôle si important que l'amour était toujours mêlé aux affaires, et Les affaires à l'amour. Personne n'était tranquille ni indifférent. Chacun chereh.iit a s'avancer dans le monde en plaisant aux autres et en les servant ou en les ruinant. La paresse et la nonchalance étaient inconnues, et on ne pen- >.iit a rien autre chose qu'aux intrigues ou aux plaisirs. »

Dans le morceau déjà cité , Voltaire remarque l'effet qu'eurent les Maximes de la Rochefoucauld pour améliorer le style français. Nous pouvons ajouter à cette remarque qu'elles n'ont pas moins contribué à mettre en vogue ces peintures fausses et dégradantes de la vie humaine , que depuis un siècle on a vu se succéder plus ou moins en France. Addison , dans un des numéros du Babillard , exprime son indignation contre ce penchant général des écrivains français de son siècle. « Il est impossible, ditil , de lire un passage de Platon ou de Cicéron sans en être plus grand et meilleur. Au contraire , je n'ai jamais pu lire aucun des auteurs français à la mode , ou de leurs imitateurs anglais , sans être quelque temps mécontent de moi-même et de tout ce qui m'environnait. Ils cherchent à déprécier la nature humaine, à la considérer sous ses apparences les plus mauvaises ; ils supposent aux actions les plus vicieuses des intentions et des motifs non moins vils. En un mot, ils voudraient admettre qu'il y a moins

de différence entre l'homme et l'homme qu'entre l'espèce humaine et la brute (1).

Le reproche qu'Addison fait ici aux beaux esprits français de son temps est parfaitement applicable à Helvétius et à beaucoup d'autres des écrivains français les plus admirés de nos jours. Une chose encore plus remarquable , c'est de voir ce même esprit de dénigrement répandre déjà sa maligne influence sur la littérature française dès le temps de la Rochefoucauld , et même de Montaigne , et de voir que les successeurs de ces anciens auteurs n'ont fait que rédiger en corps de système philosophique sérieux leurs dangereux paradoxes , en les déguisant et les fortifiant à l'aide des principes logiques auxquels le nom et l'autorité de Locke avaient donné tant de considération en Europe.

Quand on veut montrer l'origine de cette fausse philosophie, si déshonorée par les excès des révolutionnaires de France , on a coutume de ne pas remonter plus haut que les corruptions de la régence. Mais les germes de cette fausse doctrine avaient été semés bien long-temps avant, et devaient leur fécondité beaucoup plus au sol religieux et politique sur lequel ils avaient poussé leurs racines , qu'à l'adresse ou à la prévoyance de ceux qui les avaient semés.

(i) Babillard, n° 10 3. Le dernier numéro du Babillard fut publié en 1711, et par conséquent le passage cité doit s'entendre du ton à la mode de la philosophie française avant la mort de Louis XIV.

DOS Ut PHILOSOPHIE. 107

\mis avons réuni les noms de Montaigne et de la Rochefoucauld . parce que nous considérons leurs écrita comme adressés bien plutôt au monde entier qu'à la claaae choisie et limitée des penseurs; on ne peu! pas dire qu'aucun d'eux ait contribué à accroître le trésor des connaissances humaines par aucune découverte bien importante; mais leurs maximes ont puissamment opéré sur le goût et les principes des hautes sociétés d'Europe, et les ont disposées à recevoir favorablement les mêmes idées quand on les leur représenterait ensuite avec l'apparat imposant d'une méthode logique et d'expressions techniques. Ces réflexions ne sont pas aussi étrangères qu'on pourrait bien le croire , à l'histoire subséquente des recherches morales et métaphysiques. Il est temps cependant de tourner notre attention vers un sujet plus intimement lié aiix progrès généraux de la raison , nous voulons dire la philosophie de Descartes.

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