DE LA PERCEPTION EXTERNE
ARTICLE 1er.
Lois particulières de la perception , considérée dans chaque sens.
12. On reconnaît que nous avons cinq sens, et tous les philosophes judicieux ont adopté cette énumération populaire. Quelques écrivains , il est vrai, ont essayé de réduire tous nos sens à un seul , celui du tact ; mais on ne peut voir dans cette spéculation qu'un raffinement inutile. Rien n'est moins propre à jeter quelque jour sur l'objet de cette recherche.
13. Dans le tact et le goût, il faut, pour que la perception ait lieu , que l'organe soit en contact immédiat avec l'objet. Dans les trois autres sens, nous percevons l'objet à distance par l'intermédiaire d'un véhicule matériel.
1-4. Si l'on veut se faire une juste idée des moyens par lesquels nous acquérons la connaissance des choses externes , il faut soigneusement distinguer la signification des deux mots sensation, et perception. Le premier n'exprime autre chose que la modification produite dans l'ame par l'impression de l'objet sur l'organe , modification dont nous concevons que l'ame ait conscience , sans rien connaître hors d'elle. Le second exprime la connaissance que nous acquérons des qualités de la matière , à l'occasion des sensations. L'usage arbitraire qu'on a fait de ces deux mots a jeté une grande confusion dans les recherches philosophiques.
De V odorat , du goût et de l'ouïe.
15. Les qualités des corps perçues par l'odorat, le goût et l'ouïe , ne sont pour nous que les causes inconnues de certaines sensations. Aussi leur a-t-on donné le nom de qualités secondes , pour les distinguer de celles dont nous connaissons directement et immédiatement la nature, à propos des sensations auxquelles elles sont associées. L'étendue et la figure sont des qualités de cette dernière espèce ; elles ont reçu avec quelques autres le nom de qualités premières de la matière.
16. Le goût, l'odorat et l'ouïe ne pourraient, à eux seuls , nous donner la moindre connaissance des objets extérieurs.
17. Mais ils peuvent suggérer à l'esprit ou lui donner l'occasion de former les idées simples ou notions de nombre , de temps , de causalité', d 'existence , d 'identité personnelle , et quelques autres.
Du toucher.
18. Le sens du tact est répandu sur toute la surface du corps ; mais la main est plus particulièrement son organe , soit à cause de sa structure anatomique , soit parce que nous donnons plus d'attention aux impressions qui s'y produisent.
19. Quelques-unes des qualités perçues par ce sens sont premières , les autres secondes. Mais il y a une circonstance commune à toutes les perceptions du tact. Non-seulement nous sommes informés de l'existence de certaines qualités , mais nous le sommes aussi de la partie de notre corps qu'affecte l'objet extérieur. Voici, je crois, l'explication de ce fait : nous rapportons au tact beaucoup de sensations diverses qui n'ont entre elles que peu ou point de ressemblance , comme la chaleur , la douleur , la démangeaison. Toutes nous révèlent la situation locale de la cause qui les excite ; et pour cette seule circonstance commune, nous les rangeons dans la même classe.
20. L'usage de la main est double : 1° elle nous sert à connaître les qualités des corps , et à découvrir les lois du monde matériel ; et sous ce rapport
aucun autre sens ne peut remplacer le tact ni se passer de son assistance ; 2° elle est notre instrument dans la pratique des arts mécaniques. Son utilité sous ces deux rapports est si grande , que quelques philosophes , amis des paradoxes , lui ont attribué tout l'honneur de notre supériorité sur les brutes.
21. L'importance de cet organe pour l'homme indique suffisamment l'attitude qui nous convient , et réfute assez les théories des philosophes qui ont voulu nous assimiler aux quadrupèdes.
De la vue.
22. La description de l'œil et la manière dont les rayons lumineux partant des différents points d'un objet visible sont rassemblés par la vertu réfractive de l'humeur qu'il contient , et forment une image sur la rétine, appartiennent proprement à l'optique. Mais dans cette matière il est des questions qui rentrent dans la philosophie de l'esprit humain , et que les opticiens ont vainement essayé de résoudre par les principes de leur science. Telles sont toutes celles qui se rapportent aux lois les plus simples et les plus générales de la vision. Ces lois sont des faits que le physicien doit prendre comme des données , et non pas comme des difficultés qu'il soit appelé à résoudre.
23. Parmi les phénomènes de la vision qui se rattachent plus immédiatement à la philosophie de l'esprit humain , les plus importants sont ceux qui
dépendent de la distinction entre les perceptions naturelles et les perceptions acquises de la vue. Avant l'expérience , nous ne percevons par l'œil que l'étendue, la figure, les différentes nuances de la couleur et les effets variés de la lumière. Mais , en comparant entre elles les perceptions de la vue et du tact, les apparences visibles des objets et les sensations correspondantes de l'œil ne tardent pas à devenir des signes familiers qui nous révèlent les qualités tangibles des corps , et la distance qui les sépare de l'organe. Dans plusieurs cas, nos jugements se fondent sur une multitude de circonstances combinées; et cependant notre intelligence va si vite, que la perception semble être instantanée.
24. Cette distinction entre les perceptions acquises et naturelles de la vue explique plusieurs phénomènes curieux qui ont Ion g- temps embarrassé cette classe de savants qui ne sortent pas des principes mathématiques de la dioptrique. Ces phénomènes sont intéressants pour ceux qui cultivent la philosophie morale , et surtout parce qu'ils prouvent d'une manière palpable que l'esprit peut produire une foule d'actes intellectuels qui ne laissent aucune trace dans la mémoire.
25. Deux autres questions célèbres sur le même sujet n'ont pas un rapport moins intime avec la philosophie de l'esprit humain , et fournissent une belle occasion de déterminer les limites prescrites par la nature à nos recherches sur la perception : ce sont
celles de savoir comment nous voyons les objets droits quand leur image est renversée sur la rétine , et pourquoi nous les voyons simples , bien que nous les saisissions avec nos deux yeux.
26. Quelques-unes des qualités perçues par la vue sont premières , les autres secondes. L'étendue et la figure appartiennent à la première classe ; la couleur et les différents effets de la lumière à la seconde.
$7. L'article précédent appelle naturellement l'attention sur les rapports de notre constitution corporelle et de nos facultés intellectuelles. Sur cette matière , nous croyons que les points suivants peuvent donner lieu à d'utiles réflexions.
1° La distribution des organes de nos sens sur les différentes parties de notre corps.
2° L'appropriation des organes de la perception aux propriétés et aux lois du monde matériel.
3° Les rapports établis entre la stature et la force de l'homme d'une part , et de l'autre l'organisation physique de la planète sur laquelle il est placé.
■4° La flexibilité de sa nature , qui , se pliant à tous les climats , lui permet de vivre partout.
ARTICLE II
De la perception en général.
28. Les idées que nous avons du corps et de l'ame sont purement relatives : nous ne pouvons définir l'un que par ses qualités , l'autre que par ses opérations.
29. Comme les qualités du corps perçues par les sens ne ressemblent en rien aux opérations de l'ame révélées par la conscience , il nous est impossible de ne pas considérer l'ame et le corps comme des objets de connaissance tout-à-fait distincts, qu'il faut étudier chacun par la méthode qui lui convient ; l'ame , par l'attention au sujet dont nous avons conscience ; le corps , par l'attention à l'objet que nous percevons. Ce n'est point là une hypothèse , c'est un fait impliqué dans les seules notions du corps et de l'ame que nous puissions acquérir.
30. Les phénomènes de la perception et les mouvements volontaires nous apprennent cependant qu'il y a entre ces deux choses une connexion trèsintime , et plusieurs théories ont essayé d'expliquer le secret de cette union. Mais il est évident que le mystère est au-dessus de notre portée , et que les lois qui règlent l'association du corps et de l'ame sont seules accessibles à notre intelligence.
SI. D'après la distinction que nous avons établie
entre les qualités premières et les qualités secondes de la matière , les idées que nous avons des qualités secondes sont tout-à-fait relatives : les sensations qu'elles excitent en nous ne nous apprennent autre chose que l'existence de certaines causes inconnues ; et tout ce que nous savons de ces causes , nous le devons à des recherches subséquentes et purement scientifiques. Une autre remarque sur les qualités secondes, c'est que les noms qu'elles portent ont dans toutes les langues une double acception ; le même mot exprime à la fois la sensation et la cause inconnue qui la produit. De-là le paradoxe cartésien que la chaleur , le froid , l'odeur , la couleur n'existent pas.
32. Les qualités premières de la matière , telles que l'étendue et la figure , sont aussi perçues à l'occasion de certaines sensations ; mais nous les saisissons en elles-mêmes comme des réalités extérieures et indépendantes , et les idées que nous nous en formons n'ont en général aucun rapport avec les sensations qui les ont suggérées. Il semble évident que la nature n'a voulu faire de ces sensations que de simples signes qui n'ont par eux-mêmes aucune importance; et comme ils sont rarement accompagnés de plaisir ou de peine , nous nous accoutumons dès l'enfance à n'y pas faire attention , et cette habitude est difficile à surmonter dans l'âge mûr.
83. Les sensations n'ayant aucune ressemblance avec les qualités de la matière , les philosophes ont
été embarrassés pour expliquer comment nous acquérons la notion des qualités premières. Cette difficulté a donné naissance au scepticisme moderne sur l'existence de la matière.
34. Selon l'ancienne théorie de la perception , les qualités sensibles sontperçues parle moyen d'images ou espèces transmises des objets à l'ame par les organes des sens. On supposait que ces images (connues depuis Descartes sous le nom d'idées) offrent la ressemblance parfaite des qualités sensibles , et , eomme l'impression du cachet sur la cire , en transmettent la forme sans en transmettre la réalité. Cette hypothèse est devenue très-célèbre sous le titre de théorie des idées.
35. Berkeley , en partant du principe de cette théorie , démontra l'impossibilité de l'existence de la matière : car , si nous ne connaissons que nos sensations et nos idées, nous ne connaissons rien qui ait au dehors une existence indépendante des phénomènes intérieurs de la perception.
36. Cet argument est sans réplique contre l'existence de la matière , si on admet la théorie des idées ; mais cette théorie , loin d'être évidente , est au contraire tout-à-fait inconcevable. C'est un fait que les notions que nous avons des qualités des corps ne ressemblent en rien , ni à nos sensations , ni à aucun phénomène dont nous ayons conscience ; et nous ne devons pas mettre en question la réalité de ce que nous percevons , parce que nous ne pouvons récon-
cilier ce fait avec les théories philosophiques qu'il nous a plu d'adopter.
37. Le Docteur Reid , qui a le premier révoqué en doute la théorie des idées , ne présente aucun argument en faveur de l'existence de la matière , mais considère notre conviction sur ce point comme un fait de notre nature qui ne s'explique par aucun autre. Cette conviction repose sur le même fondement que notre croyance à la réalité des sensations que nous éprouvons , croyance que personne n'a jamais mise en question.
38. La théorie des idées n'est pas la seule tentative qu'on ait faite pour expliquer la mystérieuse communication qui s'opère entre l'ame et la matière dans le fait de la perception. Le système de l'harmonie préétablie de Leibnitz , prenant pour accordée l'impossibilité d'une communication immédiate entre deux substances si essentiellement différentes , représente l'esprit et le corps comme deux machines indépendantes , construites et montées de manière à correspondre invariablement l'une avec l'autre , ainsi qu'il arrive entre deux horloges qui marchent d'accord. Au moyen de la même hypothèse , il s'efforce d'expliquer le phénomène des mouvements volontaires.
39. D'après tout ce qu'il est possible d'induire des faits connus , voici les lois générales les plus importantes de nos perceptions.
1° L'objet extérieur, soit immédiatement, soit Dugald Slewart. — J'orne I. 10
par quelque médium matériel , fait une impression sur l'organe.
2° Par le moyen de l'organe , une impression est faite sur les nerfs.
3° Par le moyen des nerfs , une impression est produite sur le cerveau.
AO. Quant à la manière dont ces impressions se communiquent plus loin , et même quant à la nature des modifications opérées dans les nerfs et le cerveau, nou§ sommes dans une complète ignorance, et rien n'annonce que nous puissions jamais en sortir. Les physiologistes , aussi-bien que les métaphysiciens , ont trop souvent , en cette matière , perdu de vue les règles d'une sage philosophie : les conjectures qu'ils ont proposées non-seulement n'ont point expliqué le phénomène , mais ont encore quelquefois conduit à de dangereuses conclusions.
SECTION III