DE L'ASSOCIATION DES IDÉES
5â. L'habitude d'allier ensemble différentes idées finit par amener ce résultat, que , dès que l'une paraît dans notre esprit, l'autre semble naître spontanément à sa suite : parmi les phénomènes relatifs aux opérations de l'intelligence , celui-là est un des plus frappants. Les philosophes modernes ont donné à cette loi de notre constitution le nom d'association des idées. Dans ces derniers temps , on a employé cette expression dans un sens plus étendu pour désigner cette tendance de nos idées à se succéder dans un ordre régulier , soit que leur liaison dérive de l'habitude ou de tout autre principe d'association.
54. Il serait peut-être impossible de donner une énumération complète des différentes circonstances qui peuvent déterminer l'ordre de succession de nos idées. On peut compter au nombre des plus saillantes la ressemblance , Y analogie, Y opposition, la continuité dans l'espace et dans le temps , le rapport de cause et d'effet , celui des moyens et de la fin, celui des prémisses et de la conséquence. Peut-être quelquesuns de ces principes rentrent dans les autres ; mais c'est une question qui ne mérite pas que nous nous
y arrêtions. Ce qui est indubitable, c'est qu'il n'en est point de plus puissant que Y habitude, point qui donne matière à des recherches d'une plus grande importance pratique.
55. Entre les principes d'association que nous venons d'énumérer , on doit faire une distinction importante. Les rapports qui constituent quelques-uns de ces principes se produisent d'eux-mêmes , et associent nos idées sans aucune intervention spéciale de l'attention 5 tandis que les rapports qui constituent les autres ne sont découverts que par la méditation et l'étude. Les rapports de ressemblance et d'analogie, d'opposition, de contiguité dans le temps et l'espace , sont de la première espèce ; ceux de cause et d'effet , de moyens et de fin , de prémisses et de conséquence, sont de la seconde. Cette différence explique comment des transitions qui seraient tout-à-fait choquantes dans un ouvrage philosophique sont , de toutes , les plus agréables en poésie.
56. Que le cours de nos pensées soit réglé jusqu'à ce point par les lois de l'association, c'est un fait dont les causes nous sont inconnues , et sur lequel nous ne pouvons exercer aucun contrôle immédiat ou direct. Mais notre volonté n'est point sans influencé sur cette partie de notre constitution , et il serait aussi curieux qu'important de déterminer l'étendue et les limites de son pouvoir.
57. Tant qu'une idée n'est pas venue d'elle-même solliciter notre attention , nous ne pouvons la susci-
ter en nous. Mais lorsqu'elles se présentent en grand nombre , il nous est donné de choisir et de rejeter ; nous pouvons retenir de préférence une certaine idée , et arrêter de la sorte le cours que nos pensées n'auraient pas manqué de prendre autrement.
58. L'influence indirecte de la volonté sur la série de nos idées est assez étendue : elle s'exerce évidemment de deux manières : 1° par un effort d'attention , nous pouvons réprimer le cours spontané de nos idées , et faire prédominer les principes d'association qui doivent prévaloir dans un esprit studieux et conséquent ; 1° par la pratique , nous pouvons fortifier un certain principe d'association au point d'acquérir un empire absolu sur une classe particulière d'idées.
59. La vérité de cette dernière observation n'est pas douteuse : nous en avons des preuves remarquables dans le pouvoir que l'habitude donne à la volonté sur les procédés intellectuels qui constituent l'esprit proprement dit , l'art de versifier et de rimer, l'imagination poétique, le génie de l'invention dans les arts et les sciences , et par-dessus tout le talent de l'improvisation.
60. De toutes les parties de notre constitution, les lois qui règlent l'association des idées sont la plus intéressante pour le philosophe qui se livre à l'étude de la philosophie morale. En suivant les conséquences de ces combinaisons intimes et presque indissolubles que notre intelligence se laisse aller à former
dans notre enfance et notre jeunesse , on peut en voir découler , comme de leur source , une grande partie de nos erreurs spéculatives , les aberrations de notre jugement moral ; et la plupart de ces préjugés qui nous égarent dans la conduite de la vie. Une éducation judicieuse peut tirer parti de cette flexibilité d'un jeune esprit, et non-seulement la tourner au profit de notre perfectionnement moral, mais encore s'en servir pour nous préparer des sources de plaisirs plus nombreuses et plus abondantes.
SECTION VIL