I. Du langage
89. Il est facile d'apercevoir la connexité de ce sujet avec celui des sections précédentes. C'est à l'usage des signes artificiels ( §. -49 ) que nous sommes redevables de nos idées générales , et sans eux notre connaissance eut été bornée aux individus. C'est aussi à l'usage de ces signes que nous devons toute cette partie de nos connaissances qui n'est pas
le fruit de notre expérience personnelle. Par eux seuls enfin s'opère cette transmission de la science acquise aux générations suivantes , sans laquelle le perfectionnement progressif de l'espèce humaine serait impossible.
90. Comme Reid l'a remarqué , la formation d'un langage artificiel présuppose l'usage de quelques signes naturels. Ces signes consistent en de certaines expressions du visage , certains gestes du corps et certaines intonations de la voix.
91. Il paraît que l'homme possède la faculté d'interpréter instinctivement quelques-uns de ces signes. Il est vrai qu'on a dernièrement encore contesté ce fait ; mais on peut l'appuyer de plusieurs considérations qui justifient l'opinion commune , renfermée toutefois dans de justes limites , et épurée par quelques corrections.
92. A mesure que les idées se multiplient , les imperfections du langage naturel se font sentir. Les hommes comprennent la nécessité d'inventer des signes artificiels dont la valeur est fixée par un mutuel consentement. Plus le langage artificiel se perfectionne , plus la langue de la nature se perd ; à tel point que , dans un état social comme le nôtre , il faut une grande force de réflexion et de longues études pour en recouvrer l'usage. Cette étude entre pour beaucoup dans l'art du comédien et de l'orateur.
9?>. On peut diviser en deux classes les signes artifi-
ciels : ceux qui parlent aux yeux , et ceux qui s'adressent à l'oreille. Ces derniers ont été chez toutes les nations le moyen employé pour les communications intellectuelles.
94. Gomme nous n'avons l'histoire d'aucune langue , et que nous ignorons par quels degrés successifs elles s'élèvent , quelques écrivains ont mis en œuvre toutes les ressources de leur esprit pour rapporter aux différentes facultés de l'ame les différentes parties du discours, et pour expliquer les progrès du langage par les progrès de la société. On peut désigner par le titre d'histoires théoréticjues toutes les spéculations de cette nature qui ont pour objet la marche de l'espèce humaine dans une branche particulière de son développement.
95. Les imperfections des langues qui doivent leur origine à l'usage populaire ont suggéré l'idée d'une langue philosophique, expressément composée pour le service de la science ; l'inutilité des efforts tentés jusqu'ici n'est pas une raison décisive contre la possibilité d'un tel projet.
96. L'écriture est un fait important dans l'histoire du langage, et l'une des inventions humaines qui contribuent le plus énergiquement aux progrès intellectuels de notre espèce.
97 . L'imprimerie a donné une prodigieuse extension aux avantages qui en dérivent. On peut la regarder non-seulement comme l'expédient le plus heureusement imaginé pour faciliter entre les nom-
mes le commerce intellectuel , mais encore comme un des événements les plus importants que présente l'histoire des affaires humaines.