II. Du principe d'imitation
98. Toutes les fois que nous voyons naître une expression , ou en général un changement s'opérer sur la physionomie d'une autre personnne , nous avons une inclination naturelle à donner à la nôtre la même expression, et à lui faire subir le même changement. Tout homme peut s'en apercevoir lorsqu'il se trouve en présence d'une personne en proie à la rage , à un rire violent ou à un accès de mélancolie. Cette disposition à imiter ne se borne pas aux phénomènes visibles. Nous copions instinctivement la voix de nos compagnons , leur accent , et jusqu'aux défauts de leur prononciation.
99. Ce penchant dans notre nature emporte avec lui de grands avantages. Il paraît que c'est par lui que les enfants acquièrent l'usage de la parole , et qu'ils apprennent insensiblement à modeler leurs habitudes sur l'exemple et les manières de ceux qu'ils fréquentent familièrement.
■ 100. Gomme c'est dans le premier âge que le principe d'imitation nous est le plus utile , c'est aussi dans l'enfance que nous avons le plus d'inclination à nous y abandonner. Ce penchant , commun à quel • que degré à tous les hommes, est le point de départ
du comédien : il le cultive jusqu'à ce qu'il acquière par des efforts répétés le pouvoir de s'en servir avec plus de facilité et de perfection qu'il ne l'aurait fait naturellement ; ou plutôt peut-être parvient-il seulement à garder pendant toute sa vie une faculté qui chez la plupart des hommes disparaît avec l'enfance.
101. La nature contagieuse de la folie , des convulsions , des désordres hystériques , des terreurs paniques , et de toutes les diverses espèces d'enthousiasme, semble avoir une liaison intime avec le principe d'imitation. Le cours d'observations philosophiques dernièrement commencé à Paris par suite des cures prétendues attribuées au magnétisme animal , a jeté beaucoup de lumières nouvelles sur cette classe de phénomènes.
SECTION XII
Des J acuités intellectuelles de l'homme comparées aux instincts des animaux.
102. Tandis que l'homme jouit du privilège de régler en très-grande partie sa propre destinée, c'est un fait incontestable que les bêtes sont soumises de la manière la plus immédiate à la direction de la nature. Nous ignorons entièrement , il est vrai , comment la nature opère dans cette circonstance ; mais
ii est certain , d'une part , que ce n'est point par un choix délibéré analogue au phénomène de la volonté humaine que les animaux sont déterminés à poursuivre certaines fins particulières , et d'autre part , que ce n'est point par un procédé semblable à ce que nous appelons en nous la raison qu'ils combinent les moyens d'y parvenir.
1 03. Nous donnons le nom d'instinct à ce principe inconnu qui dirige les opérations des animaux. Deux circonstances le distinguent de la raison: 1° l'uniformité avec laquelle il procède dans tous les individus de la même espèce ; %° l'infaillible exactitude avec laquelle il remplit sa destination antérieurement à toute expérience.
1 04. Mais quoique nous ne puissions accorder aux animaux ni la raison qui combine , ni l'art qui exécute , les opérations de l'instinct annoncent évidemment l'intelligence de l'être qui les a créés, et qui, en adaptant si merveilleusement leur constitution aux lois du monde matériel , a fait paraître , là comme ailleurs, une unité de dessein qui prouve que toutes les diverses parties de l'univers , animées ou inanimées , sont l'œuvre du même auteur.
105. La sagesse que la nature a déployée dans les instincts des animaux se manifeste d'une manière particulière dans ces races qui s'associent en communautés politiques , telles que les abeilles et les castors. Là nous voyons des animaux qui, considérés individuellement . ne font paraître qu'une sagacité
trés-médiocre , conspirer ensemble , sous l'influence d'une aveugle impulsion , à l'accomplissement de résultats aussi étonnants par leur grandeur que par les combinaisons compliquées qu'ils supposent.
106. Les animaux cependant ne sont point incapables de tirer quelque fruit de l'expérience : on le voit dans ces espèces où la sagacité des plus vieux contraste si fortement avec l'ignorance des jeunes , et dans ces individus sur lesquels la discipline et l'éducation produisent des effets si remarquables.
107. En quoi consiste donc la différence qui sépare les hommes des animaux ? Leurs facultés ne diffèrent-elles que par le degré, ou bien y a-t-il entre la nature raisonnable et la nature animale une distinction essentielle?
108. Les philosophes français del'école cartésienne adoptèrent la dernière opinion , et même la poussèrent au point de ne plus considérer les bêtes que comme de pures machines. Leurs successeurs ont en général donné dans l'autre extrémité. On les a vus mettre en usage tout leur esprit pour expliquer l'immense supériorité de l'homme par des circonstances accessoires appartenant à son organisation corporelle ou à sa condition extérieure.
109. Une multitude de considérations s'élèvent contre les doctrines du matérialisme moderne , et prouvent que , sous le rapport intellectuel et moral , l'homme n'admet aucune comparaison avec aucune autre race habitant sur ce globe. La différence entre
notre constitution et la leur n'est pas de degré, mais dénature, et peut-être est-ce le seul point où serompe entièrement cette gradation régulière que nous observons partout ailleurs dans l'univers. Le sujet est par trop étendu pour que nous le traitions dans ces esquisses.