‹ Œuvre de Stewart DugaldChapitre 38 sur 68 · DE L'AMOUR DE SOI · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR DE SOI

159. Si les principes actifs que nous avons passés en revue formaient à eux seuls la constitution de l'homme , elle serait toute semblable à celle des bêtes. Mais sa raison rend sa nature , et , par-là , sa condition tout-à-fait différentes.

160. Les bêtes sont incapables de prévoir les conséquences de ce qu'elles font ; elles ne peuvent non plus comparer ensemble les différentes jouissances auxquelles leurs besoins les font aspirer : c'est pourquoi , si toutefois les apparences ne nous trompent pas, elles cèdent toujours à l'impulsion du moment. L'homme, au contraire , a le pouvoir d'embrasser d'une seule vue ses différents principes d'actions et de former un plan de conduite pour atteindre ce qu'il a préféré. De tels plans impliquent la faculté de refuser momentanément aux divers principes d'action la satisfaction qu'ils demandent.

161. Selon le principe particulier qui gouverne habituellement la conduite d'un homme , on le dit avare , ambitieux , studieux , voluptueux ; et sa conduite est plus ou moins systématique , selon qu'il adhère avec plus ou moins de persévérance à ce plan général.

Dugald Stewart.— Tome T. là

162. Une constance systématique dans la poursuite d'une fin particulière , tant que cette fin est nécessaire à la satisfaction complète de notre passion dominante , est beaucoup plus favorable au perfectionnement moral que l'indécision entre les buts divers que la vie nous présente , et la dissipation intellectuelle qui en résulte. Le voluptueux luimême , lorsqu'il l'est systématiquement , est capable de maîtriser un plus grand nombre de caprices sensuels , et de prolonger ses jours beaucoup plus avant qu'un libertin étourdi : et quelque viles que soient les pensées qui l'occupent , l'unité de direction manque rarement de donner à ses facultés intellectuelles un certain degré de culture.

16 S. Il n'y a peut-être qu'une exception à la vérité de cette remarque : c'est le cas où le principe dominant est la vanité. La règle de conduite étant empruntée du dehors , la conduite ellemême doit être incessamment variable et flottante. Aussi remarque-t-on que , si les hommes vains se signalent souvent par d'éclatantes actions , rarement vont-ils loin dans une carrière déterminée , à moins que l'opinion publique , par un concours singulier de circonstances , ne les pousse constamment dans le même sens pendant toute la durée de leur vie.

164. Une conduite systématique et toujours dirigée vers le même but est aussi plus favorable au bonheur que celle qui est soumise à l'influence des inclinations et des besoins du moment. Celui-là

même qui a pour principe de n'en pas avoir , s'il est bien arrêté dans cette opinion, se trouve libre de cette inévitable inquiétude qui trouble la tranquillité des caractères mobiles et inconstants.

165. Il est encore un autre rapport important sous lequel la nature de l'homme diffère de celle des bêtes ; c'est qu'il est capable de mettre à profit son expérience , soit pour éviter les plaisirs qui ont le mal pour conséquence , soit pour se soumettre à des peines légères quand il sait qu'elles peuvent le conduire à un plus grand bien. En un mot, il est capable de se former une idée générale du bonheur et de délibérer sur les moyens d'y parvenir.

166. L'idée de bonheur implique que le bonheur est un objet désirable ; ce qui fait que l'amour de soi est un principe actif très-différent de tous ceux que nous avons examinés. Ces derniers peuvent être l'effet d'un arrangement arbitraire ; et c'est pourquoi on leur a donné le nom de principes innés. Le désir du bonheur peut s'appeler principe rationnel , parce qu'il est le propre d'une nature raisonnable , et sa conséquence nécessaire.

167. En intitulant cette section de V amour de soi , nous avons suivi le langage commun des philosophes modernes. L'expression n'est cependant point aussi bonne qu'on pourrait le désirer : elle ferait croire ( ce qui n'est pas ) qu'il y a de l'analogie entre le soin que tout être raisonnable doit nécessairement prendre de son propre bonheur et ces affections

bienveillantes qui nous attachent à nos semblables. On a de même jeté beaucoup de confusion dans les recherches morales en donnant au mot amour de soi le sens du mot egoïsme.

168. Le mot egoïsme est toujours pris en mauvaise part : et de là quelques auteurs n'ont vu dans ce défaut qu'une exagération du soin que nous devons prendre de notre propre bonheur. Il est remarquable , cependant , que bien que nous donnions à l'avarice et à la sensualité l'épithète d'égoïstes , nous ne l'appliquons jamais ni au désir de connaissance , ni à l'amour de la vertu , qui sont à coup sûr des sources de plaisirs plus exquis que les richesses ou les voluptés sensuelles.

169. En examinant la chose d'un peu près , on trouverait probablement que le mot egoïsme appliqué à la poursuite d'un but , ne se rapporte point au motif de cette poursuite , mais à l'effet qu'elle produit dans notre conduite. Ni les appétits , ni l'avarice , ni la curiosité , ni le désir de la perfection morale ne dérivent de l'amour de soi ; mais quelques-uns de ces principes nous détachent de la société plus que ne font les autres : sans indiquer un plus grand attachement à notre propre bonheur , ils trahissent une plus grande indifférence pour le bonheur des autres. Les poursuites de l'avare ne sont mêlées d'aucune affection sociale : au contraire , ses intérêts se trouvent toujours en opposition avec ceux de ses voisins. Les jouissances de l'épicurien expirent dans sa pro-

pre personne : en les recherchant , il ne fait donc rien pour ses semblables et néglige ses devoirs sociaux. Il n'en est pas de même du désir de connaissance, qui est toujours accompagné du besoin de communication : ni de l'amour de l'excellence morale , qui , dans sa tendance pratique , coïncide d'une manière si remarquable avec la bienveillance , qu'un grand nombre d'auteurs ont essayé de résoudre l'un des principes dans l'autre.

170. Mais ce qui prouve évidemment que nous n'entendons point par égoïsme la considération de notre propre bonheur , c'est que le blâme que nous jetons sur les poursuites ainsi qualifiées , est en partie fondé sur ce qu'elles impliquent le sacrifice de nos véritables intérêts à quelque principe inférieur de notre nature. Voyons-nous , par exemple , un homme esclave de ses appétits animaux , loin que nous le considérions comme vivant sous l'influence d'un amour de soi exagéré , nous le prenons en pitié et nous le méprisons de négliger les plaisirs plus élevés et plus purs qu'il ne tiendrait qu'à lui de goûter.

SECTION VI

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