‹ Œuvre de Stewart DugaldChapitre 41 sur 68 · L'abondant mélange de vérités que son ingé · texte numérisé non relu

L'abondant mélange de vérités que son ingé

nieuse théorie contient , et la lumière qu'elle répand sur une partie de notre constitution jusque-là peu remarquée , placent son auteur au premier rang des moralistes systématiques. Mais un examen sérieux du sujet prouve que Smith, comme tant d'autres écrivains éminents , s'est laissé prendre à un amour excessif de la simplicité et qu'il a confondu un principe subordonné de notre nature , un principe qui n'est dans notre constitution morale qu'un élément auxiliaire, avec la faculté même qui distingue le juste de l'injuste , et qui , sous quelque nom qu'on la désigne, se reproduit constamment dans toutes les recherches morales comme un fait primitif et irréductible de la nature humaine.

Du sentiment du ridicule.

230. Le ridicule a pour objet propre et naturel , ces légères bizarreries dans le caractère et les manières, qui ne soulèvent point l'indignation morale, et ne jettent point l'ame dans cette mélancolie qu'inspire la dépravation humaine.

231. En même temps que ce principe de notre constitution ajoute à nos plaisirs, en tournant au profit de notre amusement les moins importantes des imperfections de nos semblables, il nous excite à corriger en nous-mêmes tous les défauts qui pour-

Dugald Stewart. — Tome I. 1 5

raient nous rendre à notre tour ridicules à leurs yeux. Et comme notre empressement à le faire serait faible, s'il était proportionné au peu d'importance de ces défauts sous le point de vue moral , tel est l'empire qui lui a été donné dans notre constitution , que nous le supportons souvent avec plus d'impatience que le ressentiment ou la haine.

232. Bien que le sentiment du ridicule se rattache d'une manière évidente à l'état d'imperfection auquel nous sommes condamnés, il n'en est pas moins un des caractères les plus remarquables de la constitution humaine et un de ceux qui contribuent à la distinguer de celle des bêtes. Des rapports intimes l'unissent aux principes les plus élevés et les plus nobles de notre nature , et rien ne mérite plus d'attention dans l'éducation de la jeunesse, que le soin de le régler dans de justes bornes.

Du goût considéré dans son rapport avec la morale.

233. L'explication que nous avons donnée plus haut ( §. 202 , 203 , 204) de ces expressions , beauté morale , difformité morale, suffit pour faire comprendre de quelle manière le caractère et les actions de nos semblables peuvent contribuer aux plaisirs du goût. Le parti qu'en tirent les poètes est tout-à-fait

semblable à l'usage qu'ils font des beautés de la nature extérieure.

234. Le goût qui a pour objet la beauté morale, comme celui qui a pour objet la beauté matérielle et les diverses productions des arts , ne se cultive et ne se développe que par l'usage. Aussi bien que l'autre , il est susceptible d'un faux raffinement , aussi funeste à notre propre bonheur qu'au bien de la société dont nous faisons partie.

235. Considéré comme principe d'action , un goût moral cultivé nous met à l'abri de plusieurs vices , trop grossiers pour qu'il les supporte , et entretient l'ame dans des habitudes qui s'allient merveilleusement avec tout ce qu'il y a d'aimable , de généreux et d'élevé dans notre nature. Cependant, s'il n'est point accompagné d'un sentiment ferme du devoir , l'influence de la mode et d'autres associations fortuites d'idées tendant perpétuellement à l'égarer , il ne saurait guère manquer de devenir un guide trompeur. Les hommes dont les plaisirs du goût sont l'affaire principale , et qui sont conduits par leurs habitudes à ne pas chercher plus haut que dans les usages du monde leur règle de jugement, offrent une preuve bien remarquable de cette vérité.

236. Le langage employé par quelques philosophes grecs , dans leurs spéculations sur la nature de la vertu, pourrait faire penser, au premier coup d'oeil , qu'ils ne voyaient pas de difficulté à réduire la faculté morale dans le sentiment du beau. A leur

exemple , Shaftesbury et quelques autres moralistes ont adopté une phraséologie qui a l'air de substituer, dans les distinctions morales , l'arbitrage du goût à la souveraineté de la conscience et de la raison.

237. Chacun de ces quatre principes produit de funestes conséquences, s'il vient à prévaloir dans le caractère , comme mobile suprême de nos actions. Mais lorsqu'ils gardent leur place légitime, et restent subordonnés à la faculté morale , ils tendent tout à la fois à fortifier les vertueuses habitudes et à les recommander à l'imitation , par l'influence d'un exemple aimable.

238. Une considération partielle du phénomène de la perception morale , dans ses rapports avec l'un ou l'autre de ces principes , a suggéré quelques-unes des théories les plus populaires sur l'origine de nos idées morales. D'autre part, une considération exclusive de la faculté morale , abstraction faite des principes destinés par la nature à lui servir d'auxiliaires , et qui , dans le fait , contribuent si puissamment au bon ordre de la société , a jeté quelques philosophes dans une autre extrémité , moins dangereuse sans doute dans sa tendance pratique , mais peut-être aussi moins propre à recommander les recherches morales à l'attention de ceux qui sont engagés dans les intérêts actifs de la vie.

SECTION VIII

DU LIBRE ARBITRE DE l'hOMME.

239. Toutes les recherches précédentes, sur la constitution morale de l'homme , impliquent la supposition , qu'il a la liberté de choisir entre le bien et le mal , et que , s'il accomplit une action qu'il sait être injuste , il se rend à bon droit digne de punition. On ne saurait mettre en doute , que cette supposition s'accorde avec l'opinion commune de l'humanité.

240. Néanmoins depuis les premiers âges , la certitude de cette croyance a été mise en question par un petit nombre d'esprits spéculatifs , qui n'ont voulu voir dans nos actions que des résultats nécessaires de notre constitution et des circonstances extérieures qui agissent sur elle. D'après leur système , ce que nous appelons délits moraux fait partie de notre destinée tout autant que les propriétés intellectuelles et corporelles que nous avons reçues de la nature. L'argument à l'appui de cette doctrine a été présenté sous différentes formes et fréquemment mis en avant , avec toute la confiance qu'une démonstration pourrait inspirer.

2-41. Parmi ceux qui ont adopté le langage des nécessitaires , on doit cependant mettre une grande différence ; car quelques-uns , non-seulement admettent la réalité des distinctions morales , mais prétendent qu'elles ne sont concevables que dans leur

hypothèse. Avec de tels hommes , le dogme de la nécessité peut être une opinion sans danger : nous soupçonnons même que la différence qui les sépare de leurs adversaires paraîtra plus apparente que réelle , quand on aura pris la peine de fixer le sens des mots ambigus et mal définis , employés de part et d'autre.

242. D'autres philosophes ont admis , dans toute leur étendue , les conséquences généralement regardées comme des dépendances inséparables de ce système , ou , pour mieux dire , le système a été par eux proclamé, pour établir ces conséquences. Mis en avant sous cette forme , il offre à l'esprit humain le sujet de discussion le plus intéressant qui puisse l'occuper , et un de ceux où nos opinions spéculatives ne peuvent guère manquer d'affecter matériellement et notre conduite et notre bonheur.

243. Le docteur Cudworth , qui écrivait vers la fin du xvne siècle , observe que le scepticisme qui fleurissait de son temps « se rattache à la doctrine <t de la nécessité comme à sa racine naturelle. » On s'apercevra sans doute que la même remarque s'applique à la philosophie sceptique de notre âge.

244. Il suffit dans ces Esquisses , de marquer la place que la question semble naturellement occuper dans l'ordre des études morales. Des observations détachées ne répandraient qu'une faible lumière, sur une controverse industrieusement obscurcie par tout ce que le sophisme a de subtilités.

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