Outre ces inductions que parait impliquer
notre perception des distinctions morales , d'autres , parfaitement concordantes , s'emparent sans cesse de notre esprit dans l'application de nos jugements moraux , soit à notre conduite , soit à celle des autres. La déférence que nous sentons être due aux avertissements de la conscience , le sentiment de mérite et de démérite qui accompagne nos bonnes et nos mauvaises actions , le vif intérêt que nous prenons au bonheur des hommes vertueux , l'indignation que nous font éprouver les triomphes accidentels du crime heureux , tout , en nous , implique une secrète conviction de l'administration morale de l'univers.
320. Un examen du cours ordinaire des affaires humaines ajoute à la force de ces considérations, et démontre en fait , que malgré la distribution , en apparence aveugle , du bonheur et du malheur dans la vie , la récompense de la vertu et la punition du vice sont le grand objet de toutes les lois générales qui gouvernent le monde. Et en même temps , lorsque nous appliquons notre sentiment de mérite et de démérite aux désordres qui , dans un monde comme le nôtre , ne peuvent manquer de naître parfois , nous sentons s'élever en nous la présomption que le gouvernement moral que nous voyons commencer ici bas , recevra , dans un état futur , son plein et entier développement.
ARTICLE III
D'un état futur.
321. La contemplation des attributs de Dieu appelle naturellement notre pensée vers la suite de ce plan d'administration morale , qui ressort avec tant d'évidence du sein même des désordres apparents de la condition présente, et qui, si nous en croyons notre constitution morale et les perfections divines , se développera plus complètement sur quelque nouveau théâtre réservé à la nature humaine. Tout système de croyances religieuses paraît impliquer presque nécessairement la doctrine d'une autre vie : car, pourquoi serions-nous capables d'élever à Dieu nos pensées , si nos espérances ne devaient point franchir les limites de ce monde , et pourquoi ces facultés puissantes qui s'élancent à travers l'infinité de l'espace et du temps , si notre destinée devait être la même que celle des animaux qui périssent tout entiers? Mais, si toute religion implique de cette manière la doctrine d'un état futur , cette doctrine ellemême n'implique point aussi nécessairement les vérités religieuses : même l'athéisme absolu ne ruine pas toutes les preuves de l'immortalité de l'ame ; car c'est un fait que des lois générales gouvernent les affaires humaines , et que , même en ce monde , nous apercevons entre la vertu et le bonheur une eonnexion manifeste. Soit qu'on veuille reconnaître
dans ce fait l'œuvre d'une intelligence souveraine, soit qu'on s'y refuse , aucun homme n'en peut nier la réalité. Or, pourquoi la nécessité ne prolongeraitelle pas une existence qui lui doit son origine ? et pourquoi le rapport établi entre la vertu et le bonheur ne subsisterait-il pas toujours ?
1. De l'argument en faveur d'une autre vie, tiré de la nature de l'ame.
£22. En rassemblant les diverses preuves d'une vie future que les lumières de la raison peuvent fournir, on a communément attaché trop d'importance à l'immatérialité de l'ame. En effet , la doctrine de l'immatérialité de l'ame ne prouve pas que l'ame soit physiquement et nécessairement immortelle , mais seulement qu'elle peut exister indépendamment du corps , ce qui répond aux objections qui nient cette possibilité. Or , bien que nous ne connaissions pas assez la nature de l'ame pour en tirer sur ce point un argument positif , si cependant l'on peut montrer que la dissolution du corps n'entraîne pas nécessairement l'annihilation de l'ame , et que même la présomption est fortement en faveur de l'opinion contraire , la doctrine d'une rétribution future se trouvant ainsi dégagée des difficultés métaphysiques dont on craignait qu'elle ne fût enveloppée, on recevra plus aisément les preuves morales qui l'établissent.
323. Nous avons déjà fait observer (§. 28) que nos idées de l'ame et du corps sont purement relatives ; que nous ne connaissons le corps que par ses qualités sensibles , et lame que par les opérations internes dont nous avons conscience. Quand donc nous disons que l'ame n'est point matérielle , nous affirmons une proposition dont la vérité est impliquée dans les seules conceptions de la matière et de l'esprit que nous puissions avoir.
32-4. Si des doutes se sont élevés sur la distinction de la matière et de l'esprit , il faut les attribuer à l'habitude que nous contractons dans notre enfance , de ne faire aucune attention à nos opérations mentales. Ce fut évidemment l'intention de la nature que nos pensées se dirigeassent habituellement vers les choses extérieures , et c'est pourquoi le vulgaire est , d'une part , peu disposé à étudier les phénomènes intellectuels , et de l'autre , peu capable du degré de réflexion qu'exigerait cet examen. Aussi, quand nous commençons à analyser notre constitution interne , les faits qu'elle nous présente se trouvent tellement associés dans nos conceptions avec les qualités de la matière , qu'il nous est impossible de tracer d'une manière ferme et distincte la ligne qui doit les séparer. De là vient encore que toutes les fois que l'esprit et la matière concourent dans un même fait , l'esprit est entièrement inaperçu , ou regardé tout au moins comme un principe accessoire , dont l'existence dépend de la matière. Le peu-
chant de tous les hommes , à rapporter aux objets qui l'excitent, la sensation de couleur, peut faire comprendre de quelle manière les qualités de l'ame et du corps se mêlent dans nos conceptions.
825. Si ces remarques sont justes , les préjugés qui servent de base au dogme du matérialisme ne sont pas de nature à être guéris par des raisonnements métaphysiques , quelque clairs , quelque concluants qu'ils soient , aussi long-temps que les associations profondément enracinées dont nous venons de parler , continuent à égarer le jugement. L'habitude de réfléchir sur les lois de la pensée , telles que la conscience les recueille , celle de résister à ces illusions de l'imagination, qui conduisent les investigateurs superficiels à substituer l'analogie à la réalité , voilà les moyens qui disposeront peu à peu notre attention à saisir la différence des phénomènes de la matière et des phénomènes de l'esprit : et dès que cette différence commence à se montrer , l'absurdité du matérialisme devient d'une évidence intuitive.
826. Ce sont ces habitudes de familiarité avec les objets matériels , et d'inattention pour tout ce qui se passe en nous , qui expliquent comment le matérialisme peut nous paraitre , à la première vue , moins absurde que le système opposé , qui fait de l'esprit l'unique existence qu'enferme l'univers. Et cependant , de ces deux doctrines , celle de Berkeley est à la fois la plus vraisemblable et la plus philosophique ,
non-seulement parée qu'elle ne dément que nos perceptions , tandis que l'autre contredit notre sens intime , mais encore parce qu'on peut tirer des phénomènes des songes , quelques arguments plausibles en sa faveur , tandis qu'on ne peut citer aucun cas où la sensation et l'intelligence paraissent résulter d'une combinaison de molécules matérielles.
327. Outre ces témoignages en faveur de l'existence de l'esprit, rendus par notre propre conscience , et répétés pour ainsi dire par tous les êtres vivants , il se révèle encore dans toutes les parties du monde matériel et inanimé. Nous sommes tellement constitués , que tout changement nous suggère la notion de cause efficiente , et toute combinaison de moyens tendant à une fin , celle d'intelligence. De là vient qu'à toutes les époques on a considéré les changements que présente la nature comme les effets de la puissance; l'ordre et la beauté de l'univers comme ceux de la sagesse ; c'est-à-dire que dans le mouvement et l'arrangement du monde , on a toujours reconnu l'action de l'esprit. Aussi , dans les choses matérielles, non moins que dans la nature animée, concevons-nous le corps comme un objet passif , et l'esprit comme l'agent qui meut et gouverne. Et, ce qui mérite d'être remarqué, c'est que dans le inonde inanimé , l'esprit nous apparaît comme mettant en mouvement et arrangeant les parties de la matière , sans être uni avec elle comme dans la vie animale.
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328. Diverses circonstances concourent à faire penser que l'union entre l'ame et le corps dans l'état actuel, loin d'être essentielle au développement de nos facultés , a pour but au contraire de restreindre la sphère de notre instruction , et d'empêcher que nous n'acquérions sur ce premier théâtre de notre existence , une vue trop claire de l'organisation et du gouvernement de l'univers. Certes, lorsqu'on se re présente la différence qu'il y a entre les opérations de l'esprit et les qualités de la matière , on a bien plus de peine à comprendre que les deux substances soient intimement unies , comme nous le voyons , qu'à supposer que la première puisse exister à part , et garder dans cet état la conscience d'elle-même et l'intelligence des choses.
329. Et néanmoins , les objections les plus plausibles contre la doctrine d'une autre vie ont été tirées de l'intimité de cette union. L'ivresse , la folie , et quelques autres maladies , font voir qu'une certaine disposition du corps est nécessaire aux opérations intellectuelles , et dans les vieillards , on remarque généralement que le déclin des facultés de l'esprit suit le déclin de la santé et des forces corporelles. Le petit nombre d'exceptions à l'universalité de ce fait prouve seulement qu'il est des maladies funestes à la vie, qui n'attaquent point les parties de l'organisation plus particulièrement en rapport avec les opérations de l'intelligence.