La réponse que Cicéron a faite à ces objec
tions est aussi ingénieuse que solide : « Supposez u dit-il , qu'une personne eût été élevée dès son ente fance dans une chambre d'où elle n'aurait pu voir « ce qui se passait au-dehors que par un petit trou « ménagé dans le volet de la fenêtre : n'est-il pas « vrai qu'elle regarderait ce trou comme essentiel «< à sa faculté de voir , et n'aurait-on pas quelque « peine à lui persuader que la perspective s'agran- « dira par la démolition des murs de sa prison ? » Que cette analogie soit purement imaginaire , nous y consentons ; mais s'il n'y a point d'absurdité dans la supposition , elle suffit pour répondre à tous les raisonnements dirigés contre la possibilité de l'existence de l'ame après sa séparation du corps , et tirés de son union présente avec lui.
331. On pourrait puiser, dans une analyse exacte de nos idées de la matière et de ses qualités , de nouveaux arguments en faveur de cette conclusion. Mais , pour répandre un peu de clarté sur de pareilles spéculations , il faudrait aborder quelques principes trop abstraits pour trouver place dans cet ouvrage.
II. Preuves d'une autre vie , tirées de la constitution de l'homme , et des circonstances de sa condition pre'sente.
332. La grande étendue du sujet nous oblige à ne présenter , dans les remarques suivantes , qu'une énumération des principaux chefs de cette preuve. Nous les émettrons sans aucun développement.
1° Le désir, inné en nous, de l'immortalité , et ces rêves de l'espérance , qui prend , dès cette vie , possession de l'avenir ;
2° Les craintes naturelles qu'éprouve l'ame , lorsqu'elle est sous l'influence du remords ;
3° Le parfait accord qui se laisse apercevoir entre la condition des animaux et la portée de leurs instincts et de leurs facultés sensitives , mis en parallèle avec la contradiction que présentent , d'une part , l'état de choses au sein duquel l'homme est placé , et de l'autre, ses facultés intellectuelles, ses capacités sensibles , les conceptions de bonheur et de perfection auxquelles son esprit peut s'élever ;
4° Les éléments d'un perfectionnement progressif et illimité , mis en réserve dans les principes de notre constitution ;
5° La faculté qui nous a été donnée, d'étendre notre connaissance jusque sur les parties les plus reculées de l'univers , la carrière sans bornes ouverte à l'imagination humaine à travers l'immensité de l'espace et du temps , et, malgré leur imperfection, les idées que la philosophie nous donne sur l'existence et les attributs d'un être suprême : toutes choses dont le but parait avec évidence dans la supposition d'une autre vie , mais qui n'auraient d'autre résultat, dans l'hypothèse contraire, que de rendre méprisables à nos yeux les affaires de la vie ;
6° La tendance des infirmités de la vieillesse et des douleurs de la maladie à fortifier et à confirmer
nos habitudes morales , et la difficulté , dans l'hypothèse de l'annihilation, de rendre compte de ces souffrances qui affligent ordinairement une partie de la vie de l'homme ;
7° Le désaccord qui se manifeste entre nos jugements moraux et le cours des affaires humaines ;
8° L'analogie du monde matériel , dont quelques parties laissent paraître l'ordre le plus systématique et le plus complet, et dont l'ensemble manifeste de plus en plus le même caractère , à mesure que le cercle de notre connaissance s'agrandit. La supposition d'un état futur peut seule nous donner la clef des désordres actuels du monde moral ; et sans elle , un grand nombre de phénomènes les plus frappants de la vie demeurent à jamais inexplicables ;
9° L'inconséquence qu'il y aurait à supposer que les lois morales, qui règlent le cours des affaires humaines , ne se rattachent à rien , au delà des limites de cette vie terrestre, tandis que tous les corps qui composent l'univers visible annoncent, par leur enchaînement , qu'ils tiennent à d'autres que nous ne voyons pas, et font partie d'un grand système qui embrasse le monde physique tout entier.
333. De toutes ces considérations, il n'en est pas une peut-être qui , prise à part , ne fût suffisante pour établir la vérité qu'elles concourent à prouver; réunies, leur force paraît irrésistible. Non-seulement, elles aboutissent toutes à la même conclusion; mais elles s'éclairent mutuellement et laissent aper- Dugald Stewart. — Tome I. 18
cevoir de l'une à l'autre cette espèce de conséquence et de liaison impossible à supposer dans une série de propositions fausses.
334. On peut étendre la même remarque aux autres principes de la religion naturelle., La chaîne qui les lie est si étroite, que si l'un est admis , tous les autres s'éclaircissent et en deviennent moins difficiles à comprendre.
335. Et ce n'est point seulement entre eux que ces principes sont liés. Ils ont des rapports avec tous les autres principes de la philosophie morale , au point que si Ton a sur les uns des idées justes, on est bien près d'en avoir aussi sur les autres. Peutêtre n'y aurait-il point de témérité à affirmer qu'ils se rattachent à presque toutes les vérités que nous possédons sur le monde moral , sur le monde intellectuel et sur le monde matériel. Une chose certaine , du moins , c'est qu'à mesure que notre connaissance s'agrandit, nos doutes , nos objections s'évanouissent : de toutes parts une nouvelle lumière rayonne sur ce monde et fait ressortir plus nettement l'ordre systématique qui le gouverne.
336. Ajoutons comme une nouvelle considération à l'appui de ces remarques , que les découvertes les plus importantes dans les sciences physiques et morales ont été faites par des hommes attachés aux principes de la religion naturelle. Les écrivains qui ont affecté le scepticisme sur ce dernier point ont en général porté dans leurs autres recherches l'es-
prit de paradoxe et de sophisme. Ce fait , qui prouve de nouveau l'étroite liaison qu'ont entre elles les différentes classes de vérités, montre en même temps que les esprits le mieux organisés pour la découverte et la reconnaissance de la vérité , sont ceux-là même que les preuves de la religion frappent avec plus de force.
837. L'influence qu'exerce sur la conduite et le bonheur des hommes le dogme de l'autre vie , ne tend pas peu à confirmer sa légitimité. Cette influence est si frappante , que plusieurs philosophes n'ont vu dans l'idée d'un état futur qu'une invention des législateurs pour assurer le bon ordre de la société , et soutenir les âmes faibles contre les souffrances de la vie. Mais comment lui reconnaitre cette tendance heureuse, et supposer que le Créateur ait fait sortir et dépendre d'une croyance chimérique . que les lumières de la philosophie devaient dissiper, des résultats d'une si grande importance? n'est-il pas beaucoup plus probable que le progrès des lumières , si puissamment servi par le principe de curiosité , au lieu de diminuer la moralité et le bonheur des hommes, l'augmentera ; et que loin de répandre un nuage obscur sur la création, et d'éteindre les espérances que la nature nous inspire , il dévoilera graduellement à notre esprit , dans le monde moral , le même ordre et la même beauté que nous admirons dans le monde matériel.