Un autre principe parallèle à celui-ci, et
aussi ancien que le langage , nous détermine à ajouter foi au témoignage des hommes. Sans cette disposition, l'éducation des enfants serait impossible. Aussi , loin d'être le fruit de l'expérience , ce penchant semble être d'abord illimité , la nature confiant aux progrès de la raison et de l'expérience le soin de le ramener peu à peu dans les limites de la prudence. Cette inclination a une analogie frappante , soit dans son origine , soit dans sa cause finale, avec notre confiance instinctive dans la constance des lois qui règlent le cours des événements physiques (§. 71).
879. Dans l'enfance , le premier de ces deux principes n'est jamais aussi apparent que le dernier, quelquefois même il faut beaucoup de soins pour le développer; mais alors on trouvera toujours que quelque motif indirect se mêle au désir de communication sociale, comme la crainte, la vanité, la gourmandise ou la conscience de quelque méfait. Une disposition habituelle à mentir est donc un symptôme assuré de quelque mal plus profond et peut-être moins palpable , qui répand le désordre dans la constitution morale. Ce n'est qu'en découvrant et en extirpant ce défaut radical qu'on pourra détruire les conséquences funestes qui en résultent.
380. Ces remarques incomplètes prouveraient que chaque atteinte portée à la véracité indique quelque vice secret ou quelque intention criminelle qu'on rougit d'avouer. Et de là cet attrait singulier qu'exerce
la franchise ou la sincérité , parce qu'elle réunit en elle , jusqu'à un certain point, les charmes de toutes les autres qualités morales , dont elle atteste l'existence.
381. La fidélité à tenir ses promesses, regardée communément comme une branche de la véracité , est peut-être plutôt une branche de la justice. Mais ce n'est là qu'une question d'arrangement, sans importance pour le dessein que nous nous proposons.
382. Si quelqu'un promet , avec l'intention de tenir, et manque à sa parole, sa faute est, rigoureusement parlant, une atteinte à la justice. Gomme nous avons naturellement foi au témoignage d'autrui, toute promesse excite en nous une confiance naturelle. Lorsque j'excite cette confiance et que j'engage autrui à agir en conséquence, je lui donne un droit à l'exécution de ma promesse, et j'agis injustement si je ne l'accomplis pas.
383. Si quelqu'un promet sans intention de tenir, il est coupable à la fois d'injustice et de fausseté ; car, bien qu'une déclaration de l'intention qu'on a n'équivaille pas à une promesse, toute promesse renferme la déclaration de l'intention qu'on a de l'accomplir.
384. Dans les cas mentionnés jusqu'ici, la pratique de la véracité est passablement garantie dans l'Europe moderne par les maximes reçues de Yhonncur, qui marquent d'infamie toute déviation palpa-
ble de la vérité , en matière de l'ait ou dans l'accomplissement des promesses. Cependant , la véracité , considérée comme devoir moral , ne se réduit point à la sincérité dans le langage; elle défend, dans notre conduite extérieure, tout acte calculé pour tromper les autres et leur faire prendre le change. Elle défend également l'emploi volontaire du sophisme dans le raisonnement , non moins que la fausse interprétation volontaire des faits. La mode peut établir des distinctions entre ces différents cas ; mais les principes de la morale n'en sanctionnent aucune.
885. La même disposition de l'ame qui nous conduit à la pratique de la véracité dans le commerce de la vie , développe en nous l'amour de la vérité dans les recherches philosophiques. Ce principe d'action , qui n'est que la curiosité sous un autre nom , semble être aussi un fait primitif dans la nature humaine.
S86. Bien qu'originairement la véracité ne soit point l'effet en nous d'un calcul d'utilité , la découverte graduelle de sa vaste influence sur le perfectionnement de l'humanité , ne peut manquer de confirmer et d'accroître son empire naturel sur l'ame. La connexion entre l'erreur et le mal, entre Ja vérité et le bonheur , devient plus apparente , à mesure que nos recherches s'étendent. Nous finissons par nous persuader qu'elle existe , même dans les cas où nous ne pouvons l'apercevoir. Cette pen-
sée nous encourage à développer nos facultés avec franchise et abandon , tant par bienveillance pour les hommes que par confiance dans la justice de l'administration de l'univers.
387. Les devoirs dont nous avons parlé dans cette section nous obligent envers tous les hommes , et sont indépendants des relations spéciales que nous pouvons avoir avec quelques-uns d'entre eux. Ces relations enfantent une foule d'autres devoirs tels que ceux à' amitié et de patriotisme , par exemple , sans parler des obligations que les moralistes ont distinguées par les dénominations de devoirs économiques et politiques. Il faudrait descendre dans les détails de la morale pratique pour essayer d'en donner une énumération.
SECTION III