‹ Œuvre de Stewart DugaldChapitre 56 sur 68 · DES DEVOIRS ENVERS NOUS-MÊMES · texte numérisé non relu

DES DEVOIRS ENVERS NOUS-MÊMES

ARTICLE I

Remarques générales sur cette classe de devoirs.

388. La prudence , la tempérance , le courage , ne sont pas moins nécessaires pour accomplir nos devoirs sociaux que pour assurer notre propre bon-

heur; mais comme ils n'impliquent rigoureusement aucune relation avec nos semblables, ils semblent appartenir plus proprement à cette troisième branche de la vertu.

389. Quelques développements sur la nature et la tendance de ces qualités , ainsi que sur les moyens de les fortifier et de les perfectionner en nous , constituent sans doute une partie essentielle de la science morale ; mais ils ne pourraient nous conduire à aucune discussion d'une nature assez élevée pour mériter une attention particulière dans un ouvrage dont la brièveté est le principal objet.

390. Nous nous contenterons de remarquer ici qu'indépendamment de toute considération d'utilité soit à l'égard des autres soit par rapport à nous , ces qualités attirent notre approbation comme droites et convenables en elles-mêmes ; ce qui n'empêche pas que leur utilité ou pourmieux dire leur nécessité dans l'accomplissement de nos autres devoirs n'augmente beaucoup le respect qu'elles commandent , et ne finisse même par devenir le principal motif de l'obligation qui nous est imposée de les cultiver.

391. Une tendance constante dans la conduite de la vie , au bonheur et à la perfection de notre nature , une diligente recherche des moyens qui peuvent concourir à ce double but , est une autre obligation qui rentre dans cette branche de la vertu. Ce devoir a tant d'importance et d'étendue , qu'il mène à la pratique de tous les autres , et mérite par là même

un examen attentif et particulier dans un système de philosophie morale. En dirigeant nos pensées vers la fin et la destination de notre être, cette recherche aura l'avantage de ramener sous nos yeux les divers devoirs que nous avons déjà considérés. En montrant avec quelle unanimité ils s'accordent à nous recommander ces mêmes dispositions , elle mettra dans un nouveau jour l'unité de dessein de la constitution humaine , et la bienveillante sagesse déployée dans son organisation. De plus , d'autres devoirs subordonnés , qu'il serait ennuyeux d'énumérer sous des titres séparés, viendront prendre place dans nos études d'une manière plus agréable et plus intéressante.

ARTICLE II

Du devoir d'employer tous les moyens possibles pour assurer notre bonheur.

392. Selon le Docteur Hutcheson, notre conduite n'est jamais l'objet de l'approbation morale toutes les fois qu'elle est dirigée par l'amour de soi , il prétend même que les jouissances d'une conscience pure diminuent le mérite des actions qu'elles nous encouragent à accomplir.

E93. Sans doute le principe de l'amour de soi, ou le désir du bonheur , n'est proprement digne ni de blâme ni d'approbation : il est inséparable de

la nature de l'homme comme être raisonnable et sensible (§. 161).

894. Il n'en est pas moins vrai, d'un autre côté , que ce désir , considéré comme principe d'action , ne peut avoir sur notre conduite une influence uniforme; les appétits animaux, les affections et d'autres principes inférieurs de notre nature, entrent aussi souvent en opposition avec l'amour de soi qu'avec la bienveillance , et nous détournent de notre bonheur autant que de nos devoirs envers autrui.

895. En pareil cas, chaque spectateur prononce que c'est avec justice que nous souffrons pour notre folie et notre imprudence ; et nous en jugeons de même dès que le tumulte de la passion est apaisé. Le remords que nous éprouvons n'est point seulement le regret d'avoir manqué le bonheur dont nous pouvions jouir; nous ne sommes pas seulement mécontents du résultat , nous le sommes aussi de notre conduite , nous le sommes d'avoir criminellement perdu par notre imprudence ce qu'il était en notre pouvoir d'atteindre.

396. Il est vrai que la négligence de notre bien particulier n'excite pas en nous une indignation aussi vive que la perfidie, la cruauté, l'injustice. La raison en est apparemment que l'imprudence entraîne pour l'ordinaire sa punition après soi : la pitié désarme alors notre ressentiment. D'ailleurs le penchant au bonheur que tout homme porte toujours en soi , tant qu'il n'est pas sous l'empire d'ui\ violent

appétit , étant un frein puissant à l'imprudence , il était moins nécessaire de lui ménager dans l'indignation des hommes un surcroît de punition.

397. Des principes que nous venons d'établir, il suit que chez une personne qui croit à une vie future , la criminalité de chaque mauvaise action est aggravée par l'imprudence qui l'accompagne.

398. Il suit encore, que les punitions attachées par l'autorité civile aux actions particulières augmentent leur criminalité propre : au point que si une action parfaitement indifférente en soi était défendue sous des peines graves par quelque décret arbitraire , à moins qu'un devoir urgent ne le prescrivît, il serait criminel de faire cette action, non pas seulement à cause de l'obéissance due à l'autorité établie, mais à cause des égards que chacun doit avoir pour sa vie et sa réputation.

ARTICLE III

Du bonheur.

399. L'observation la plus superficielle de la vie suffit pour nous convaincre que le moyen d'être heureux n'est pas de satisfaire tous ses appétits et tous ses désirs ; mais qu'il est nécessaire que nous nous fassions un plan ou système de conduite sous l'influence duquel toutes nos poursuites particulières soient dirigées.

Page 1