I. Opinions des anciens sur le souverain bien
401. Ces opinions peuvent être réduites à trois, celle des épicuriens , celle des stoïciens , et celle des péripatéticiens.
402. Selon Épicure , les plaisirs et les peines du corps sont le seul véritable objet du désir et de l'aversion; nous n'aimons une chose , nous ne la haïssons que pour sa tendance supposée à nous donner les uns ou à nous préserver des autres 5 les vertus même n'ont point de valeur propre ; elles n'ont de prix que comme moyens de soumettre à notre pouvoir nos plaisirs et nos peines.
40o. Les jouissances et les souffrances de l'ame , d'après ce philosophe , dérivent uniauernent du souvenir ou de la prévision de celles du corps ; mais ces souvenirs et ces prévisions ont en dernière analyse plus d'importance que les plaisirs et les peines dont
ils dérivent ; car ils remplissent une plus grande place dans la vie , et nous sommes les maîtres de les régler. Aussi Épicure place-t-il le bien suprême dans la santé du corps et la paix de l'ame , mais beaucoup plus dans la paix de l'ame que dans la santé du corps ; car il affirme qu'un sage peut encore être heureux parmi les souffrances physiques les plus vives.
404. Sans doute , il y a bien des erreurs et des paradoxes dans un tel système , et les formes sous lesquelles ses principes sont énoncés , peuvent prêter à des interprétations dangereuses. Il n'en mérite pas moins l'attention de ceux qui se livrent aux recherches morales par le témoignage qu'il porte en faveur de la connexion du bonheur et de la vertu. Aussi Smith a-t-il remarqué , que le stoïcien Sénèque, tout opposée que fût sa secte à celle d'Epicure, cite ce philosophe plus fréquemment qu'aucun autre.
405. Les stoïciens plaçaient le souverain bien dans la rectitude de la conduite , sans aucun égard aux conséquences.
406. Cependant, ils ne prêchaient pas l'indifférence pour les choses extérieures et n'entendaient point qu'on menât une vie oisive et apathique. D'après leur doctrine, la nature nous enseigne à distinguer entre les objets. Il en est qu'elle nous invite à choisir, d'autres à rejeter, quelques-uns à préférer ou à éviter plus spécialement : la vertu con-
Dugald Stewart.— Tome I, 20
siste à se décider selon la valeur intrinsèque des choses. Ainsi , tout ce que prétendaient les stoïciens , c'est que nous ne devons pas rechercher un objet comme moyen de bonheur, mais parce que nous croyons qu'il convient que notre nature le recherche. D'où il suit , qu'après avoir fait notre possible pour l'atteindre , s'il nous échappe , nous devons regarder l'événement avec indifférence.
•407. Dans le système des stoïciens, l'échelle des objets désirables était principalement calculée dans l'intérêt des vertus sociales. Ils enseignaient que le bonheur de deux est préférable à celui d'un seul , celui d'une cité à celui d'une famille , et qu'enfin , toute considération particulière doit céder à celui de la patrie. Sur ce principe , auquel s'unissait un sentiment sublime de piété , ils fondaient la doctrine d'une entière résignation aux mesures de la providence. Comme tous les événements sont ordonnés par une sagesse et une bonté parfaites, ils en concluaient que tout ce qui arrive est combiné pour produire le plus grand bien possible dans le système universel ; et comme il convient à notre nature que nous préférions le bonheur de beaucoup à celui d'un petit nombre , et celui de tous à celui de beaucoup , ils en concluaient que tout événement qui arrive est précisément celui que nous aurions désiré , si nous avions été initiés dans le secret de l'administration divine.
-408. Tout en parlant ce langage élevé , les stoiV ciens reconnaissaient la faiblesse humaine ; mais ils (I
prétendaient que le philosophe doit tracer l'image de la perfection , sans avilir la dignité de la vertu par des restrictions qui ne lui sont imposées que par l'humaine infirmité.
409. Les péripatéticiens s'accordaient avec les stoïciens sur le plus grand nombre de ces points ; ils admettaient que la vertu doit être la règle de notre conduite, et qu'aucun autre bien ne lui est comparable ; mais ils ne la donnaient pas pour le bien unique et n'affectaient point pour les choses extérieures une indifférence absolue. — « Pugnant Stoïci cum « Peripateticis , dit Cicéron : alteri negant quid* « quam bonum esse , hisi quod honestum sit ; alteri «c longe, longèque plurimum se attribuere honestati; « sed tamen et in corpore et extra esse quœdam « bona. — Certamen honestum et disputatio splenit dida. »
410. En dernière analyse, il paraît, pour nous servir des expressions de Fergusson , que « toutes » ces sectes reconnaissaient la nécessité de la vertu, « ou du moins accordaient que , dans toute recher- « che bien entendue du bonheur , la moralité mé- « rite la plus sérieuse considération. Seulement, les « Stoïciens prétendaient que le bonheur n'est rien <c autre chose que cette considération, c'est-à-dire « que la vie d'une ame active , ferme , sage et bien- « faisante est elle-même le vrai bien que nous de- « vons rechercher. »