II. Remarques additionnelles sur le bonheur
411. On peut conclure de l'aperçu que nous venons de donner des systèmes philosophiques sur le souverain hien , que c'est un fait reconnu et incontestable que le bonheur dérive principalement de l'ame. Peut-être les Stoïciens expriment-ils ce fait trop absolument , lorsqu'ils disent que pour un homme sage , les circonstances extérieures sont indifférentes ; cependant on doit avouer que le bon- Heur dépend beaucoup moins de ces circonstances qu'on ne l'imagine ordinairement , et que , s'il n'y a pas une situation si prospère , qu'elle exclue les tourments de la méchanceté, de la lâcheté et du remords, il n'en est point de si fâcheuse que ne puisse consoler le sentiment d'un cœur résolu, bienveillant et droit.
412. Si, de la sublime idée d'un homme parfaitement sage et vertueux , nous descendons aux caractères ordinaires que ce monde nous présente , nous sentirons la nécessité de mettre quelques restrictions importantes aux conclusions des stoïciens. Hume a remarqué que de même que le système physiologique souffre plus d'un mal de dents que d'une hydropisie ou d'une phthisie ; de même , bien que le vice dérange toujours et fasse souffrir l'économie de l'ame , cependant la nature ne proportionne pas exactement le degré du désordre ou de la peine à celui
du vice. Le même auteur ajoute que si quelque mauvais penchant ou quelque imperfection se rencontre dans le caractère d'un homme, il peut arriver qu'une bonne qualité qu'il possède en même temps le rende plus misérable que s'il était complètement vicieux.
-413. En faisant même abstraction de ces considérations , et en supposant un caractère aussi parfait que la faiblesse humaine peut le comporter , diverses qualités de l'ame qui n'ont aucun rapport immédiat avec le mérite moral , sont nécessaires pour assurer le bonheur. On se convaincra de la justesse de cette remarque , si l'on examine combien notre tranquillité est susceptible d'être affectée ,
1° Par notre caractère ;
2° Par notre imagination ;
3° Par nos opinions ;
Et 4° par nos habitudes.
Al A. L'action que notre constitution originelle et notre éducation première peuvent obtenir sur notre ame, par ces diverses voies, est très-grande. Et lorsque cette influence est d'une nature pernicieuse, il est difficile que les préceptes de la philosophie puissent promptement réparer le mal. Mais des efforts persévérants de notre part peuvent beaucoup ; et c'est pourquoi les causes particulières que nous venons d'énumérer méritent notre attention, nonseulement à cause de leur connexion avec la question spéculative de l'essence du bonheur , mais sous
le rapport des conséquences pratiques qui dérivent de leur étude.
Influence du caractère sur le bonheur.
415. On peut donner au mot caractère une signification plus ou moins étendue. Nous l'employons ici pour désigner l'irascibilité naturelle de l'ame. C'est la partie du caractère qui a le plus de rapports avec le bonheur , à cause des plaisirs et des peines respectivement attachés à l'exercice de nos affections bienveillantes et malveillantes (§. 147-157 ).
416. Nous avons distingué le ressentiment en instinctif et délibéré (§. 154 ) ; nous avons observé que le dernier a toujours pour objet l'intention de la personne , et qu'il implique un sentiment de justice ou de bien et de mal moral.
417. Dans quelques hommes , l'impulsion animale ou instinctive est plus forte que chez d'autres. Il arrive aussi que , sans être naturellement plus forte , cette impulsion a été négligée dans la première éducation , et n'a pas été accoutumée au frein de la raison. Dans les deux cas , il en résulte un caractère vif et irascible. C'est un défaut que l'on remarque souvent dans les hommes passionnés et généreux , et qui altère leur bonheur , moins encore par les effets qu'il produit sur leur ame que par les malheurs accidentels auxquels il les expose.