DE LA VÉNERIE
Séance de la Chambre des députés da II fémor 1851.
... L'école de la Vénerie avait pour but de former des agriculteurs complets, de donner aux élèves les connaissances théoriques et pratiques nécessaires à un bon agriculleur.
Or ma conviction , que Je manifeste franchement, est que ni l'Étal ni un établissement quelconque ne peuvent, ne doivent chercher à enseigner Tagriculture pratique ; je pense que la vraie, la bonne pratique ne saurait se trouver dans les établissements publics» et qu'elle ne se rencontre que dans les établissements des particuliers, où Ton se livre réellement par profession à l'exploitation agricole.
Qu'est-ce en effet que l'agriculture? un art industriel semblable à tout autre , mais bien plus compliqué, bien plus obscur, les autres ayant des lois générales plus précises que les siennes. Or, je vous le demande, y a-t-il quelque part dans le monde une institution qui se pro-
pose de former des industriels prjiliques, des fliateurs de coton, par exemple, ou des fabricants de drap ? Non ; il y a des écoles techniques, des conservatoires des arts et métiers qui donnent des notions théoriques appliquées à la pratique, et qui rendent de grands services aux industriels; mais je ne connais pas d'établissement qui s'ouvre aux jeunes gens à peine sortis de leurs premières études, pour les rendre à la société devenus fabricants de drap, filateurs de» coton ou fabricants de machines.
Je suppose que j'interpelle, par exemple, l'honorable Quintino Sella , qui est maître en fait d'industrie, et que je lui demande si, voulant former un chef de fabrique, il l'enverrait dans une école de ce genre pour le faire entrer aussitôt après dans sa fabrique, ou s'il ne préférerait pas le voir acquérir des connaissances théoriques dans une école technique, et s'exercer ensuite à la pratique dans une manufacture toute privée et dirigée par un spéculateur visant à gagner de l'argent ; je sais d'avance la réponse que me ferait M. Sella.
Pourquoi n'en sera-t-il pas de même pour l'agriculture, qui est sujette à des lois bien plus incertaines, bien moins connues que celles dps autres industries? L'art de la fabrication du coton et du fer est aujourd'hui presque réduit à une théorie scientifique ; les lois physiques et chimiques qui regardent ces branches de l'industrie ne sont point contestées ; tandis que toutes les grandes lois principales de l'agriculture sont encore contestées aujourd'hui, non-seulement sur les bancs des dernières écoles, mais parmi les premiers savants de l'Europe.
Que la Chambre me permette de lui citer un exemple
vulgaire, mais important. S'il est une partie de la science agricole qui puisse être déterminée avec quelque rigueur, c'est la théorie des engrais; or, sur ce chapitre nous voyons les premiers esprits d'Europe professer aujourd'hui deux systèmes absolument opposés ; l'une de ces écoles, qui a pour chefs Boussingault et Johnson, attribue toute l'efficacité des engrais aux sels ammoniacaux ; l'autre, qui a à sa tète le fameux Licbig, enseigne que cette efficacité réside dans les basés métalliques et terreuses. D'après cette incertitude sur l'une des parties les plus précises de cette science, la Chambre peut juger de l'obscurité où peuvent être les parties moins positives. On me cilera l'exemple des aulres nations, de la France, de l'Allemagne, dont les institutions et les écoles théoriques et pratiques ont beaucoup servi aux progrès de l'agriculture. Jh ne conteste pas ce fait. Mais je remarque d'abord que les établissements qui ont été utiles à l'agriculture, comme celui de Roville en France, celui de Moilin en Prusse, celui de Hoenlim en Wurtemberg, ont dû leur prospérité à leurs fondateurs et à leurs directeurs : il s'est trouvé que ceux-ci étaient des hommes de génie qui avaient appliqué toute leur puissance d'esprit aux progrès de l'instruction agricole. Si j'avais sous la main un Dombasle, un Thaer, un Schwitz, je dirais que l'exception peut l'emporter sur la règle, et que, grâce à l'aide de talents si exceptionnels, on peut admettre un système qui ne saurait donner sans mx que de mauvais résultats ; mais tant qu'il ne me sera pas prouvé que le directeur de l'établissement est un génie égal à ceux que j'ai cités, je désapprouverai l'institution.
Une circonstance plus importante explique d'ailleurs le succès de ces établissements. Dans les pays et à répoque où ils furent institués, il régnait un système pratique détestable, suivi par routine et qu'il devait être infiniment utile de modifier : ce système était celui de la culture biennale ou triennale avec Jachères ; il est évident qu'on pouvait adopter un assolement meilleur, et c'est ce que les grands agriculteurs que j'ai nommés purent démontrer par la pratique.
Mais je le demande à tous ceux qui s'occupent de cet art, est-il question dans les livres, dans les leçons des savants, d'un système d'assolement qui puisse remplacer celui que nous avons en Piémont? Je ne le crois pas. J'ai fait de l'agriculture pendant douze ans; j'ai lu le plus de livres que j'ai pu, j'ai étudié tous les systèmes d'assolement qu'ils proposent : j'y ai trouvé des idées justes, des conseils bons à suivre, mais rien qui nous engage à changer totalement notre système agricole. Je n'ai pas vu davantage que quelqu'un de nos agronomes se soit trouvé bien d'avoir introduit chez nous des méthodes d'assolement vantées dans d'autres contrées; ceux qui l'ont essayé ont dft s'arrêter bien vite, pour éviter des pertes considérables.
Il est un pays qui a fait dans la science agricole des progrès bien plus grands que les pays qu'on vous cile pour leurs écoles : c'est TÉcosse, qui est peut-être aujourd'hui la prenûpre contrée agricole du monde. Un détail en peut faire juger : il existe, dans toutes les villes principales d'Kcosse, des personnes dont la profession est d'exercer la chimie agricole, c'est-à-dire de faire des
analyses de terres et d'engrais pour les agriculteurs ; cela seul indique combien la science agricole y est répandue. Eh bien! l'Ecosse ne possède aucune institution du genre de celle de la Vénerie.
Kn France et en Allemagne, si quelques établissements dirigés par des hommes supérieurs ont prospéré, ceux qui n'ont été que des institutions ordinaires entretenues par les deniers de l'État ont été de bien peu d'utilité. Je me souviens d'avoir visité, il y a plusieurs années, dans l'un de ces deux pays, -un établissement où vivaient sept ou huit professeurs ; j'en sortis scandalisé de la manière dont les prairies étaient tenues; le moindre de nos cultivateurs tient infiniment mieux les siennes. Aussi je n'ai aucune confiance dans la réussite de l'établissement de Versailles, fondé naguère par la République. Je n'irai pas jusqu'à dire, avec un membre de l'Assemblée législative , qu'il ne s'y trouve de bon que les vaches , lesquelles ont eu le mérite de ne pas perdre leur lait ; mais je suis sûr qu'il ne sortira jamais de cette école des agriculteurs pratiques ; il n'en sortir^ que des aspirants à des chaires, qui. formeront à leur tour d'autres aspirants à d'autres chaires. Les provinces n'en retireront aucun avantage ; il n'en résultera qu'une chose : l'augmentation de cette masse d'individus qui, ayant reçu une certaine éducation , conçoivent de grandes espérances, de grandes prétentions que la société ne peut satisfaire, qui s'irritept alors contre la société, et qui finissent par se tourner contre elle, en se rangeant parmi ces mécontents toujours occupés à attaquer l'ordre et le progrès, parce qu'ils sont placés dans une position fausse.
m OEUVRE PABLEMENTAIRE
Je crois vous avoir déraonlré qu'une institution théorique et pratique ne peut servir dans l'état actuel de nos connaissances. Je ne dis pas que ces sortes d'établissements ne puissent devenir utiles, dans le cas où la science ferait quelque progrès considérable , où Ton viendrait à découvrir une nouvelle théorie de physiologie végétale , où Ton formulerait nettement des principes sûrs d'agrologie susceptibles d'une largo application. Mais, aujourd'hui , vouloir réunir dans un établissement la pratique à la théorie, c'est empêcher la théorie de porter ses fruits,' c'est fausser la pratique.
Vous voulez donc^ me dira-t-on, ne rien faire pour l'enseignement agricole et laisser le champ libre à l'empirisme? Je pense bien différemment. Quelque incertaine que soit encore la science de la culture, quelque obscur qu'elle laisse encore le secret de la nature sur certains points , je la crois susceptible de rendre de très-grands services. Les agriculteurs qui connaissent ce que l'on en peut connaître ont un grand avantage sur les autres. Je juge donc indispensable de créer dans les grandes villes des cours de théorie agricole et de sciences auxiliaires de l'agriculture, afin de faire enseigner cet ensemble de notions qui font de l'agriculture actuelle le commencement d'une science. Je ne veux pas que la pratique en soit entièrement séparée, car le professeur devra sans aucun doute accompagner ses démonstrations d'expériences ; mais la pratique ne doit être employée, selon moi, que comme moyen de faire mieux pénétrer la théorie dans les jeunes intelligences.
Il serait bon , en conséquence, de créer au plus tôt
h Tarin deux chaires au moins pour les sciences agricoles.
11 y a autre chose encore à faire. Vous savez qu'il jBxiste une infinité de notions scientifiques et élémentaires qu'il serait excellent de répandre dans les populations pour l'instruction de ceux qui, au lieu de suivre la foule dans les chemins battus, préfèrent ôe consacrer aux travaux de leurs pères, aux travaux des champs. J'aimerais voir enseigner, dans la plupart des établissements d'instruction secondaire , ou au moins dans certains collèges placés dans des conditions particulières, les sciences utiles à l'agriculture ; les éléments, par exemple, de la chimie agricole, de la physiologie végétale, de la météorologie, de l'agrologie; l'on se bornerait, dans ces leçons élémentaires, aux principes dont la vérité est démontrée. Tel est le projet que le gouvernement se propose de réaliser dans les collèges où ces cours pourront être le mieux appréciés, en raison soit de la localité, soit des études spéciales qui y sont faites, soit des dispositions mêmes des élèves , de leurs parents et des directeurs de ces collèges.
Voici donc en résumé les vues du ministère sur la question : suppression absolue de l'établissement actuel de la Vénerie; institution d'une école vétérinaire dans une province agricole ; fondation à Turin de quelques chaires d'agriculture, de science forestière et de sciences qui s'y rapportent; introduction enfin dans quelques collèges , à titre d'essai, de l'enseignement technique agricole.
130 OBUVRE PARLEMENTAIRE
DÉFENSE DES TRAITÉS DE COMMERCE ET DE NAVIGATION AVEC l'aNGLETERRE ET AVEC LA BELGIQUE.
Séance de la Chambre des députés du 14 avril 1851.
Je suivrai le même ordre de discussion qu'a adopté l'honorable comte de Revel; j'exposerai d'abord les principes économiques du ministère, puis les règles auxquelles il s'est conformé dans l'application de ces principes; j'examinerai entité les reproches adressés à son système, et je finirai par la critique des considérations politiques et financières qui sont la base du discours de l'honorable préopinant.
Le gouvernement se déclare franchement libre échangiste, c'est-à-dire qu'il croit que, dans un état de choses normal, le gouvernement n'a pas à protéger par des taxes telle ou telle industrie; qu'il n'est pas obligé, et par conséquent qu'il n'a pas le droit de favoriser une ou plusieurs industries au détriment des autres industries du pays; qu'on ne peut faire peser sur la généralité des consommateurs des taxes créées en faveur de certaines
branches de Tinduslrie; que les douanes ne peuvent être établies qu'en vue d'un but financier, c'est-à-dire dans l'intérêt du public; il croit, en somme, que si profitables que puissent êlre pour les finances les droits de douane, il n'est pas bon, — je vais plus loin — il n'est pas juste qu'ils aient pour effet de peser sur la généralité des citoyens an profit d'une seule classe.
Je n'ai pas besoin de développer ces principes. Ils ont été si largement exposés en Italie et au dehors, dans le dernier siècle et dans celui-ci, par les maîtres de l'art, que je me croirais coupable de présomption si je pensais que ma faible voix pût ici s'égaler aux leurs ; je veux seulement prendre à partie quelques-uns des sophismes dont s'étaye encore le système protecteur.
Si ce système a joui et jouit encore d'une grande faveur chez bien des peuples, c'est qu'on est parvenu à faire croire que c'est à lui qu'est due la création des capitaux employés dans l'industrie privée. Les partisans du système croient généralement que si les droits appelés protecteurs n'eussent pas été établis, les capitaux ne se seraient pas formés. C'est une grande erreur.
Le système protecteur n'a pas le pouvoir de créer des capitaux ; il fait seulement que les capitaux disponibles se dirigent vers telle branche d'industrie plutôl que vers telle autre. 11 paraît donc évident que le protectionisme ne peut alléguer pour sa défense la nécessité de donner de l'emploi aux capitaux dans des branches protégées, à moins qu'il ne démontre d'abord que les capitaux n'ont pas d'emploi possible dans celles des branches de l'industrie, de l'agriculture et du commerce qui n'ont pas
besoin de protection. Or nous ne sommes assurément pas dans ce dernier cas.
Notre agriculture n'a pas encore absorbé tous les capitaux qui s'y pourraient employer utilement; il y a en outre bien des branches d'industrie appropriées à nos ressources spéciales et auxquelles les capitaux se seraient consacrés s'ils s'étaient trouvés en quantité plus considérable. Je vous signalerai dans ce genre une industrie qui n'a pas à redouter la concurrence étrangère, et qui est pourtant restée dans une langueur déplorable, faute de capitaux : c'est la mouture. On moud aujourd'hui en Piémont comme on faisait au temps ^le Bérold , tandis que partout en Europe et en Amérique des procédés divers ont diminué le prix et amélioré la qualité des produits. Nous avions là, tout près de nous et à la portée de tous nos capitalistes, un excellent emploi pour nos fonds, ceux-ci n'avaient par conséquent pas besoin que le protectionisme vînt leur créer des moyens de se rendre utiles.
J'en dirai autant des étoffes de soie. Si vous demandez à nos fabricants de tissus de soie pourquoi ces tissus sont en général inférieurs à quelques égards à ceux de France, ils vous diront que c'est avant tout parce que leurs fabriques manquent de capitaux ; ils diront très-vrai, car lorsqu'elles en ont, ces fabriques, qui ne reposent pas sur l'oreiller du protectionisme, sont les seules qui résistent à la concurrence étrangère, et elles donnent à leurs travaux un développement inconnu aux industries protégées. Exemple : la manufacture de soieries du baron Blanc, à Faverges.
Mais le droit protecteur, me dit-on, attire chez nous les capitaux étrangers. Mais songez, messieurs,' à ce que nous coûtent les capitaux qui viennent de Tëtrançcr s'employer dans notre industrie. 11 est clair qu'ils nô se contentent pas du rapport moyen qu'ils auraient chez eux ; il faut que ce rapport augmente ; si le gain moyen en industrie est de 10 pour cent, les capitaux étrangers /
ne viendront s'employer chez nous qu'au 15 ou 20 pour cent; je crois que l'expérience a assez prouvé que ce n'est qu'à cette condition que ces capitaux nous arrivent ; or, nous convient-il de nous procurer des capitaux étrangers à de si énormes sacrifices? 11 est évident au surplus que la protection n'est pour rien dans celte immigration des capitaux.
11 peut être vrai, ajoute-t-on, que la protection ne crée pas de capitaux ; mais elle les pousse dans certaines voies, leur donne dans l'industrie certaines destinations qui les font fructifier plus qu'ils ne feraient dans l'agriculture ; le pays profite de celte dérivation des capitaux de l'agriculture vers l'industrie. Moi, je crois que la protection arrive justement au résultat contraire, et pousse les capitaux dans les voies les moins fructueuses. **
Qu'est-ce en effet qui contribue le plus aux progrès de l'industrie, et la rend plus productive? Deux choses surtout, selon moi : la division du travail et le stimulant de la concurrence. Or le protectionisme empêche la division du travail, en faisant que le capital national disponible, le capital de reproduction, au lieu de se concentrer sur les industries spéciales qui sont notre lot naturel, se dis-
Iribue entre toutes sortes d'industries dont les produits pourraient être tirés avec avantage du dehors. Cela me sejpble absolument incontestable. De plus, le protectionisme émousse évidemment l'aiguillon de la concurrence, ce qui est d'un effej d'autant plus fâcheux que le pays voué à ces errements est circonscrit dans de plus étroites limites. Lorsqu'un Étal grand comme la France se fait protectioniste, on peut espérer jusqu'à un certain point que la concurrence intérieure suffira à améliorer les manufactures; mais il n'en peut être ainsi dans un petit État, et il y arrive presque toujours que, grâce à la protection, les producteurs s'endorment et ne font qu'avec une lenteur extrême des progrès accQmplis rapidement ailleurs.
Je n'ai pas besoin, pour le prouver, de chercher des exemples hors de notre pays. Si une industrie a été largement protégée chez nous, c'est bien celle de la filature des soies; on a été jusqu'à prohiber l'exportation de la soie grége. Qu'est-il résulté? que cette industrie, qui au dernier siècle avait atteint dans ce pays une supériorité très-remarquable, est restée slationnaire de noire temps, tellement que depuis la Restauration, nôn-seulement nous avons perdu notre primauté sur le marché de Lyon, mais nous avons fini par rester fort en arrière; aussi les organsins et les trames du midi de la France se sont-ils vendus 10, 12 et jusqu'à 20 fr. le kilo de plus que les nôtres, surtout à l'époque où régnait chez nous la prohibition. Après la Restauration, notre gouvernement, conseillé par quelques hommes éclairés, voulut remédier au mal en supprimant la prohibition ; il en fut
sérieusement question SOUS Charles- Félix; mais les chefs de filatures crièrent qu'on les ruinerait, que toutes les manufactures fermeraient, que 20,000 ouvriers resteraient sans pain; ils trouvèrent dans les régions du pouvoir des hommes qui professaient des opinions semblables h celles qui s'opposent aujourd'hui à la réforme douanière, et la réforme fut empêchée. La Chambre de commerce de Turin avait élevé elle-me»me la voix en faveur du protectionisme, et présenté au Roi un mémoire on il était dit que la liberté d^exporler la soie grége serait une calamité ruineuse, comme l'honorable comte de Revel en craint une aujourd'hui.
Les choses, on le voit, se sont passées alors comme elles se passent aujourd'hui ; seulement, l'usage ne s'étant pas encore répandu de se servir de la voie publique comme moyen de publicité, les ministres de ce temps-là n'ont pas eu la consolation de voir leur panégyrique écrit en grosses lettres sur tous les murs de la capitale *. (Hilariié.)
Le roi Charles-Albert, après bien des difficultés, passa sur les remontrances des protectionistes; malgré une résistance assez longue du Conseil d'État, l'exportation des soies grèges fut enfin autorisée moyennailt un droit modéré. Les faits ne répondirent pas aux prophéties de la Chambre de commerce de Turin, aucune filature ne ferma, peu de soie grége fut exportée, et aucun ouvrier
1. certains protectionistes z«^lés faisaient écrire sur les murailles : Morte a CavourI abbasso Cavour! A prop:)s de la diminution des droits sur les grains, ii y eut m^ms une sorte d'é.neute, qui se homi pourtant à casser quelques vitres à rtiùtel Cavour.
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ne chôma; au contraire, il s'ouvrit des manufactures nouvelles, les procédés de fabrication s'améliorèrent, — non pas tout de suite, car les habitudes que donne la protection ne disparaissent pas tout d'un coup, mais enfin cette année-ci les choses sont arrivées à une situation aussi différente que possible de celle que les protectionistes avaient annoncée. Non-seulement nos soies grèges ne s'en vont pas dans les fdalures de Londres, mais il est avéré que nos propriétaires de filatures ont acheté à Londres des balles de soie qui ont été filées dans nos manufactures et réexportées en Angleterre. (Sensation.)
Il me semble que cette preuve des bienfaits du libre échange est assez sensible et prise assez près de nous pour répondre à ceux qui trouvent que nos théories ont quelque chose de fantastique.
J'emprunterai à un ordre d'opérations tout différent, au commerce, une autre preuve de l'effet qu'a la protection de rendre les capitaux moins productifs. Sous le roi Charles-Félix, en vue de favoriser la navigation génoise, des droits différentiels sur les pavillons étrangers furent établis pour quatre articles, dont un seul, les grains, avait une grande importance commerciale. Les droits étatint fixés de manière à réserver entièrement à la marine nationale l'importation des grains de la mer Noire et de la Turquie. Il arriva que tout le commerçai maritime de Gènes s'adonna à des spéculations sur les grains, et l'affluence dans cette voie fut telle que les résultats pour chacun devinrent fort mesquins. Alors quelques commerçants génois, d'un esprit plus hardi, plus entreprenant, au lieu de se tenir tapis sous le manteau
de la protection, affrontèrent la concurrence dans les mers libres d'Amérique, et peu à peu un commerce considérable s'engagea entre Gènes et les côtes de l'Amérique du Sud, où aucune protection ne nous couvrait. Ce commerce prospéra beaucoup plus que l'autre, quoique l'un et l'autre fussent exercés par des hommes du même pays, et de la même habileté probablement; mais l'un était protégé, l'autre avait pour lui le vent propice de la liberté.
Je sais bien que les protectionistes , quand ils sont battus sur le terrain des idées générales, se retranchent dans les exceptions, et disent : « Nous sommes libres échangistes, en dernière analyse, mais nous voulons avancer par degrés, et ne pas laisser l'industrie sans tutelle ; l'industrie est encore une petite fille ; son âge si tendre et si intéressant veut qu'on la sauvegarde. » (On rit.) D'abord, qu'entend-on par cette enfance de l'industrie? Ce n'est certes pas l'âge des soins maternels, car je vois des industries exercées chez nous depuis vingt, trente, cinquante ans, et on me les signale comme étant encore trop jeunes. Cette éternelle jeunesse, si on en admettait la réalité, serait une calamité nationale.
Mais, au fond, cette manière de raisonner signifie ceci : « Nous sommes inférieurs aux producteurs étrangers, compensez cette infériorité par une prohibition qui nous protège. « Ils pourraient avoir raison, ils pourraient demander du temps pour se mettre au niveau des autres, si l'industrie étrangère restait stationnaire ; si en Angleterre, en Belgique, en France la production ne faisait plus de progrès. Mais le malheur est que, tandis que nos
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producteurs» sous Taclion de la protection, suivent Icntement les phases de Tenfance, ceux de Télranger avancent avec la vigueur de la jeunesse , l'énergie de la virilité; ceux-ci sont stimulés par la concurrence, ceuxlà sont énervés par le privilège , par la protection.
Ainsi l'industrie libre progresse avec le temps, et l'industrie protégée se traîne, quand elle n'est pas immobile. Je pourrais encore vous citer cjmme preuve l'industrie française : lorsqu'on parla pour la première fois en France de réformes douanières, eu 1827 ou en 1 828 , je crois, les fabricants de fer, de coton ne manifestèrent pas la prétention d'être éternellement protégés; ils dirent seulement : notre industrie est dans l'enfance, accordeznous quelques années de protection, jusqu'à ce que nous ayons atteint le degré de développement de l'industrie anglaise. On trouva ces raisons bonnes et on maintint la protection pour dix ans; mais au bout de ce temps, une nouvelle enquête s'élant faite , on trouva que la fabrication n'était point sortie de cet état d'enfance, qu'elle était môme d'une complexion plus faible encore qu'auparavant. (On rit.) La distança qui la séparait de la fabrication anglaise avait augmenté. Vous voyez, messieurs, que cette métaphore ne signifie rien et ne recouvre rien de solide .
Les protectionisles ont aussi coutume de mettre en avant les ouvriers sur leur ligne de défense , et de dire que c'est dans rintérot de ceux-ci qu'ils soutiennent la protection. Ce serait fort bien si, contrairement à ce que j'ai déjà établi, la protection créait des capitaux : car la situation des ouvriers dépend du nombre des bras qui
cherchent du travail et de la quantité des capitaux disponibles; si les capitaux augmentent, Touvrier gagne. Mais puisque la protection diminue au contraire la productivité des capitaux, elle nuit aux ouvriers. Elle pourra, il est vrai, leur être avantageuse dans des localités données, où elle favorisera telle industrie qui y sera trèsrépandue ; c'est ainsi que les énormes droits mis sur le fer au temps de Tabsolutisme ont apporté de grands bénéfices à la vallée d'Aoste. Mais il faut voir si les autres provinces, dans ce cas, ne payent pas dix fois ce que Tune d'elles gagne. Ainsi le chiffre de 8,000 tonnes de fer peut être regardé comme exprimant la production annuelle de la vallée d'Aoste; le droit protecteur a été longtemps de 250 fr. par tonne, il a été réduit plus tard à 160 fr. ; supposons que la protection représente un sacrifice de 100 fr. : c'est, pour 8,000 tonnes, 800,000 fr. d'impôt que la nation paye aux habitants de la vallée d'Aoste. Or, si une partie seulement de cette somme, au lieu d'être payée aux industriels de cette vallée, était annuellement employée à des travaux d'utilité publique, à la construction des routes du grand ou du petit Saint-Bernard, à la canalisation de la Dora, je suis sûr que la vallée d'Aoste s'en trouverait beaucoup mieux.
Le comte de Revel a cité les autres nations ; Je le suivrai également sur ce terrain. 11 fait commencer à 1842 la réforme économique anglaise; mais elle commença dès 182i ou 1825; ce fut le fameux Huskisson et son collègue Canning qui furent les premiers à modifier l'an» cien système; le m'nis*ère de lord Grey el celui de lord
Melbourne continuèrent l'œuvre , accélérée ensuite par sir Robert Peel.
Oui, sans doute, sir Robert Peel, en exposant, en 1842, ses doctrines économiques, dit qu'il voulait procéder lentement, graduellement, en tenant compte des intérêts des classes protégées; mais on oublie d'ajouter qu'en 1846, ce même ministre, dans la Chambre des communes, donnant un exemple unique plutôt que rare de vertu politique, déclara qu'il s'était trompé lorsqu'il avait cru à la bonté d'un système modérément protecteur, et que ses nouvelles études , ses recherches, et l'expérience acquise l'obligeaient à se rétracter publiquement. (Mouvement d'approbation.) Personne ne croira que sir Robert Peel ait joué là une comédie pour conserver le pouvoir ; un tel soupçon ne saurait atteindre ce grand homme ; il savait qu'en faisant celte protestation il assurait sa chute, qui eut lieu en effet après qu'il eut achevé la grande réforme de la loi sur les céréales.
Je ne puis affirmer positivement que sir Robert Peel ait cru que la diminution des droits accroîtrait la production; je n'ai pas ses paroles présentes à la mémoire; mais je sais que s'il ne l'a pas cru, les faits lui ont donné un démenti remarquable, car les chiffres prouvent que la réduction des droits sur le sucre, dont le comte de Revel a parlé, a eu pour effet une augmentation de production considérable.
C'est une illusion de s'imaginer que l'Angleterre ait prospéré grâce au protectionisme , et de dire qu'elle ne l'a abandonné qu'au moment où son industrie n'en avait plus besoin.- Je crois au contraire, avec tous les Anglais
éclairés de notre temps , et avec les économistes qui ont précédé la génération actuelle , avec Adam Smith, avec Ricardo et ses disciples, que T Angleterre a prospéré malgré le prolectionisme, et non point par lui.
Cette prospérité s'explique bien mieux par d'autres raisons, L'Angleterre est le seul pays qui ait été depuis près de deux siècles à l'abri de toute guerre étrangère ; c'est le pays d'Europe qui jouit depuis le plus longtemps de la liberté ; c'est le pays qui, par la nature de son sol et par sa situation géographique , possède le plus d'éléments utiles à la production. Les industries qui ont prospéré davantage en Angleterre sont justement celles qui ont été le moins protégées. L'industrie la plus protégée était celle des soies, les soies étrangères étant complètement prohibées ; venaient en seconde ligne les étoffes de laine , qui l'étaient beaucoup moins ; et en dernier lieu les étoffes de coton , qui étaient à peine favorisées. Le progrès de ces industries fut en raison inverse de la protection qui leur était accordée : celle des soies resta à peu près stationnaire, celle des laines se développa petit à petit, celle des cotons, qui n'était presque pas protégée, grandit démesurément et arriva à défler toute concurrence sur le globe. Il en résulte pour moi que la protection a entravé plutôt que favorisé le développement de la richesse anglaise.
Enfin l'honorable comte de Revel invoque une autorité qu'on s'étonne de voir citer à l'appui du protectionisme , celle des États-Unis , qui auraient été obligés , malgré leur amour de la liberté, de recourir à la protection. C'est absolument inexact. Il y a en Amérique un
grand parti proleclioniste, qui se compose des fabricants de coton de la Louisiane et de la Nouvelle-Angleterre, des propriétaires des mines de fer de la Pensylvanie, et des cultivateurs de chanvre du Kentucky; mais qu'est-ce que cela prouve? Que ces gens-là ne savent pas, quoique républicains, faire céder leur intérêt à l'intérêt public, et que les formes républicaines ne sufQsent pas à déraciner régoïsme du cœur de l'homme. Mais ce que le comte de Revel n'a pas dit, c'est que ce parti n'a point fait prévaloir ses théories ; il a pu, au moyen d'une coalition, faire nommer président un protectioniste, mais le congrès, qui ne l'est pas , a repoussé la modification de tarif qu'on lui proposait. On considère en Amérique les douanes comme une ressource financière, et la Chambre comprendra que les Américains'sont en cela entièrement d'accord avec la théorie libre échangiste, qui ne voit dans les douanes qu'une excellente source de revenus pour l'État.
La Belgique aussi a été citée, La Belgique a eu par le passé plus de raisons que nous n'en avons d'établir des droits protecteurs; a-t-elle eu beaucoup h s'applaudir de l'avoir fait? Ceux qui ont lu les enquêtes faites en Belgique sur l'état des industries, celles du lin et du fer, par exemple, savent à quel élat la protection les avait réduites.
Aucune nation ne fournit d'exeihple qui soit favorable à la protection. Un grand fait se produit au tontraire de nos jours : tous les hommes éclairés d'Europe sont plus ou moins attachés au libre échange ; la vérité a pénétré jusqu'au cabinet de Vienne. Le comte de Revel a dit que
rhomme éminent qui dirige le ministère des finances à Vienne ne suivrait certainement pas l'exemple du ministre du commerce de Turin : je ne prétends point servir de modèle à cet homme d'État, mais si Ton a rapporté exactement le langage qu'il a tenu dans l'assemblée des fabricants à Vienne , je soutiens qu'il peut donner au comte de Revel des leçons de libéralisme.
Je conclus que la solidité du système libre échangiste n'est pas sérieusement contestable. Je vais maintenant dire d*après quelles règles le gouvernement Ta mis en pratique; ce sera répondre à ceux qui nous accusent d'avoir été infidèles à notre principe, soit en ne l'appliquant pas à toutes les branches de l'industrie, soit en ne l'étendant pas à toutes les nations indistinctement.
Le gouvernement croit que le pays doit marcher vers le libre échange avec résolution et fermeté , mais non pas y arriver d'un seul coup. Autant que le comte de Revel , il préfère les réformes aux révolutions, et croit que les industries qui doivent leur existence à la protection , qui ont été longtemps entretenues et favorisées, ont droit à des égards; il pense qu'on ne saurait passer brusquement d'un système à l'autre et retirer sans ménagement cette protection dont on a été longtemps si prodigue, sans manquer à l'équité, sans commettre une faute économique et politique. Il est clair que lorsqu'un gouvernement attire par des moyens légaux les capitaux dans certaines industries, il contracte envers celles-ci une obligation, et quand il reconnaît son erreur, il ne lui est pas permis d'en faire retomber le poids tout entier sur
les industries que lui-même a voulu garder sous sa tutelle.
Une raison d'équité conseille donc de n'abolir que graduellement les droits protecteurs. Des raisons économiques veulent en outre qu'on évite un changement subit de système, qui produirait une perturbation parmi les capitaux , pourrait entraîner quelques catastrophes alarmantes, et répandrait partout la défiance. Le pays se remettrait de cette crise, mais ce serait toujours une cause de perte immédiate que nous devons écarter. EnGn un motif politique conseille une marche graduelle. Il faut se garder de porter un coup trop violent à des manufactures qui emploient de nombreux ouvriers et de grands capitaux. Les mécontentements soulevés par une réforme radicale qui serait mortelle pour quelques-uns de ces établissements, l'idée qui se répandrait à bon droit dans certaines classes que le gouvernement, le Parlement les traitent avec injustice , ne pourraient que fournir des armes aux partis extrêmes.
Le devoir du gouvernement était donc de ne pas appliquer trop rigoureusement le système, de tenir compte des effets d'une longue protection, et de diminuer celle-ci de manière à mettre l'industrie dans la nécessité de s'améliorer et non point dans l'impossibilité de vivre.
Du moment où il en était ainsi, le procédé à suivre consistait à conclure des traités.
Le comte de Revel combat celte manière d'agir à plusieurs points de vue. Politiquement, il fait remarquer qu'en signant des traités avec tels pays et non avec tels autres, en nous soumettant à des obligations, à des
charges dont nous ne pourrons pas nous délier, nous avons en quelque sorte renoncé à notre indépendance en faveur de certaines nations, et nous nous sommes fait des ennemis de certaines autres avec lesquelles nous n'avons pas traité. Ce reproche pourrait être juste si le gouvernement n'était pas disposé à accorder aux autres nations ce qu'il a accordé à la Belgique et à l'Angleterre. Mais le ministère a déclaré hautement et souvent répété ^u'il considère comme mauvais le système- des droits différentiels, et qu'il croit à la nécessité d'en venir, dans un temps donné, à l'uniformité. Il a ouvert dans ce dessein des négociations avec d'autres Étals, leur témoignant un vif désir de leur accorder les mêmes facilités qu'à l'Angleterre; il espère qu'ils seront disposés à s'y prêter, et il ne leur demande que des concessions équivalentes, an point de vue protectioniste, à ce qu'il leur offre. Il fait profession de foi libre échangiste, il déclare qu'il veut la hT)3rté commerciale, dans l'intérêt de la consommation intérieure, dans l'intérêt du pays , mais qu'il ne l'accordera en ce qui le concerne que s'il obtient des concessions en retour.
Quant à nous être liés irrévocablement envers certaines nations, c'est à nos yeux le grand mérite de notre plan de conduite. Si le ministère n'avait pas une foi enlièredans la liberté des échanges, s'il la considérait, avec le comte de Revel , comme une nouveauté dont on peut essayer, mais prudemment et avec la prévision d'un retour en arrière pour le cas où les résultats ne répondraient pas aux espérances; si telles étaient, dis-je, les vues du ministère , le système des traités serait fort blâ-
mable; mais si la Chambre partage notre opinion, si elle a confiance dans le libre échange, elle saura gré au ministère d'avoir ôté au parti proteclioniste , allié ou non de certains partis politiques, tout moyen de nous faire reculer dans notre conquête de la liberté sous toutes ses formes. (Bien !) Je voudrais pouvoir assurer le pays par des moyens analogues, s'il en existait, contre toute réaction dans Tordre politique.
Il est temps d'entrer dans l'examen des articles des traités. Le comte de Revel a démontré que nous avons obtenu trè&-peu de concessions : mais, en vérité , je n'ai jamais mené grand bruit de ce que nous avons obtenu ; le ministère n'a pas fait difficulté d'avouer que si on lit les traités à travers des lunettes de protectioniste, ils ne sont pas soutenables, et que nous y faisons une figure ridicule. Je confesse volontiers que si le ministère n'avait pas senti le besoin de rendre durables et de mettre à l'abri de toute atteinte nos réformes douanières, il n'aurait pas dû conclure ces traités. Mais je ne crois pas non plus que les bénéfices que nous retirerons de ces traités, et en premier lieu du traité belge, soient aussi imperceptibles que le comte de Revel paraît le penser. Un bénéfice principal se rencontre d'abord dans la clause du traité belge relative à la navigation. La nation belge nous est bien supérieure en diverses branches d'industrie; mais sa marine est fort au-dessous de la nôtre; elle a réellement encore besoin de protection, et* toutes les facilités que la Belgique nous accorde sur ce chef sont positivement des faveurs. Aussi le ministre qui a exposé les motifs du traité à la Chambre des représentants belges
a-t-îl dit que les clauses relatives à la navigation étaient la compensation de ce que nous avions accordé.
Le comte de Revel pense que nous aurions dd faire étendre Tassimilation des pavillons même au commerce indirect; mais c'était impossible, la Belgique s'y étant refusée à l'égard de l'Angleterre, des Élats-Unis, avec qui des intérêts bien plus noml>reux la relient ; elle ne pouvait nous accorder cette faveur sans être obligée, aux termes de traités conclus avec d'autres nations, de la leur accorder de même. Remarquez, au reste, que le commerce direct n'est pas de peu d'importance : il ne se borne point aux productions du sol ; il s'étend à tous les produits étrangers qui se trouvent en dépôt dans nos ports francs, et il arrive fréquemment que des marchandises doivent être transportées du port franc de Gênes à celui d'Anvers. Les peaux, par exemple, dont le principal dépôt dans la Méditerranée est à Gênes, sont fréquemment envoyées de là dans la mer du Nord.
Nous sommes exclus , il est vrai , du commerce indirect, c'est-à-dire soumis en cela aux droits différentiels; mais qu'on n'oublie pas que la Belgique a un système de douanes fort diversillé, dont l'ordonnance est un chefd'œuvre du protectionisme. Les droits protecteurs du pavillon sont si élevés sur certains articles, qu'ils équivalent à une prohibition ; mais d'autres articles, les céréales, par exemple, ne payent que des droits différentiels minimes, qui ne sauraient empêcher les Génois de faire concurrence aux Belges.
On a tourné en ridicule l'espoir, manifesté dans la relation du ministère , que nous arriverons un jour à la
liberté du commerce indirect avec la Belgique par suite des concessions mêmes que la Belgique sera amenée à faire à d'autres nations. Une chose est évidente pour moi; le jour où l'Angleterre dira à la Belgique : — Je vous ai laissé jouir du bénéfice de l'acte de navigation , sans exiger de compensation; maintenant je demande régalité de traitement, siupn je vous impose des droits différentiels; — ce jour-là, la Belgique sera forcée d'accorder à l'Angleterre la parité du traitement pour le commerce indirect ; car ayant avec l'Angleterre un commerce actif de sels, de charbons, de coton et d'autres produits manufacturés, elle verra que le rétablissement des anciens droits de navigation serait sa ruine, et elle cédera incontestablement aux instances de l'Angleterre. A ce moment, en vertu de notre traité, il faudra qu'elle nous fasse gratuitement les mêmes concessions. Tout cela, sans être très-important, n'est cependant pas indigne de considération.
Je passe au traité avec l'Angleterre. (Écoutez!) Ce traité a été critiqué plus amèrement encore. 11 accorde immensément, nous dit-on, et il n'obtient rien.
Ici j'entre dans quelques explications. Lorsque nous ouvrîmes nos négociations avec l'Angleterre, elle nous dit franchement : Je ne vous demande point de faveur particulière, point de compensation pour ce que je vais vous accorder ; je ne vous réclame pas telle ou telle modification de tarifs ; je ne demande qu'une chose , mais je la demande absolument, c'est que vous me traitiez sur le pied de la nation la plus favorisée. On ne pouvait trouver cette prétention exorbitante, car l'Angle-
terre ajoutait : — Je vous ai déjà accordé beaucoup plus que n'ont fait les nations avec lesquelles vous avez traité. Yous avez obtenu de la Belgique une diminution des droits sur les huiles, et Tégalité de pavillon pour le commerce direct : j'ai supprimé tout à fait les droits en question, et j'ai égalisé les pavillons dans le commerce indirect aussi bien que dans le direct. Je vais plus loin : je m'oblige à exonérer vos bâtiments des droits différentiels de navigation que perçoivent dans mes ports certaines corporations et certains individus. — Yous savez en effet, Messieurs, qu'il en est ainsi en Angleterre à l'égard des droits maritimes : il y a non-seulement des corporations, mais des propriétaires de phares, par exemple, qui peuvent, en vertu d'une loi, percevoir des droits sur les bâtiments étrangers. — Après vous avoir fait toutes ces faveurs, concluait le gouvernement anglais, je ne veux pas être traité plus mal que ceux qui vous en ont accordé beaucoup moins. —
En vérité, nous n'avons rien trouvé à opposer à cela, et nous avons consenti aux réductions que nous avions accordées aux Belges.
En définitive, quoique le comte de Revel assure que le proteclionisme existe encore dans le Royaume-Uni, je ne vois pas quelles grandes réductions douanières nous pouvons souhaiter de ce côté. Presque tous les produits naturels entrent librement en Angleterre. L'huile rie paye rien; le blé, le riz, les fruits frais, presque rien. Quant aux vins, le comte de Revel a fait observer avec raison que nous n'en pouvons exporter que très-peu. Il y a le droit sur les tissus de soie, mais si l'on considère le genre
d'étoffes de soie qu'on consomme en Angleterre et qu'on y importe de l'étranger, l'on reconnaîtra que nous ne devons pas viser à y établir un commerce bien étendu dans ce genre ; les seules étoffes de soie qu'on y importe sont les riches soieries de luxe où la France excelle; pour les étoffes unies et de moindre prix, la fabrication anglaise peut soutenir la concurrence avec la France, avec nous et avec tout autre pays. Je crois qu'une réduction môme notable du droit sur les soies, qui n'est que de 15 pour cent, n'aurait guère profité qu'à la France.
Mais alors qu'avons-nous donc obtenu de l'Angleterre? La certitude de jouir pendant dix ans des bénéfices de l'acte de navigation, c'est-à-dire du commerce direct et indirect, et en outre la certitude d'être exemptés des taxes différentielles perçues non-seulement parle gouvernement, mais aussi par les communes, les corporations et les particuliers.
On dira que c'est un bénéfice imaginaire , qu'il n'est pas probable que l'Angleterre rentre dans le système protecteur. Ce n'est pas vraisemblable en effet, mais c'est possible. Si l'on compte par douze ou quinze ans, je conviens qu'au bout de ce temps le libre échange aura jeté des racines impérissables; mais d'ici là un petit retour momentané en arrière n'est pas impossible. Le parti protectioniste est encore puissant en Angleterre; il se compose des représentants de tous les cantons agricoles et de plusieurs ports de mer ; il dispose à la Chambre des communes d'une minorité puissante. Ce parti est dirigé par un homme d'État fort distingué, lord Stanley, à qui je suis tenté de comparer, non par plaisanterie,
mais sérieusement, le comte de Revel. (On rit.) Un retour temporaire au protectionisme n'est ni impossible, ni peut-être absolument improbable; tous ceux qui connaissent TAngleterre pensent que si les élections générales avaient eu lieu dans le moment oi!^ ce qu'on appelait l'agression papale irritait le plus vivement les esprits, la majorité eût volé en faveur des protectionistes.
Or les protectionistes ont exposé il y a peu de temps leur système : c'est celui du comte de Revel. Ils disent qu'ils sont pour la liberté du commerce, mais qu'ils veulent le maintien de certains droits protecteurs. Ils ont même désigné les deux points sur lesquels ils veulent reculer vers le protectionisme : c'est la loi des céréales et la loi de navigation. Si ce parti était revenu au pouvoir, s'il eût eu la majorité dans la Chambre des communes, avec le crédit qu'il a dans la Chambre des lords, il eût pu réaliser ses plans, temporairement sans doute, mais de manière à troubler profondément le commerce génois.
Je vous signale ici un fait : c'est que l'acte de navigation anglais a ouvert à notre marine marchande la plus grande partie du monde; il l'achemine, selon moi, à une prospérité dont on ne se fait pas encore une juste idée. Notre marine marchande a tout ce qu'il faut pour soutenir la concurrence avec toute autre marine, pourvu qu'elle se transforme, qu'elle remplace les bâtiments de petit tonnage par de grands bâtiments; mais comment espérer celte transformation si l'avenir n'était assuré, si un changement de ministère en Angleterre, si le retour au pouvoir de libres échangistes semblables au comte de
Revel pouvaient d'un moment à l'autre changer la nature de nos rapports avec l'Angleterre? Dans' cette incertitude, les commerçants génois ne sauraient tenter des opérations si considérables; ils ne sauraient soumettre les capitaux nécessaires pour une telle œuvre aux chances d'une lutte dçs partis en Angleterre.
Je persiste donc à dire que lé traité avec l'Angleterre est pour nous très-avantageux, et que le seul inconvénient qu'on ait cru. y trouver est qu'il nous empêche de revenir en arrière, c'est-à-dire de mal faire, tandis que nous restons entièrement libres de compléter nos réformes. (Marques générales d'approbation.)
SUR LE MÊME OBJET
Séance de la Chambre des députés da 15 avril 1851.
.... Dans le système actuel, Messieurs, les consommateurs payent trois sortes d'impôts à la fois : l'une va dans les mains du gouvernement, la seconde dans l'escarcelle des contrebandiers, la troisième dans le coffrefort des producteurs privilégiés. La société fait donc un sacrifice comme trois pour obtenir un résultat comme un.
Il faut à cela une réforme des plus promptes^ des plus
radicales. Le trésor y peut perdre quelque chose, mais le pays gagnera trois ou quatre fois ce que le trésor aura perdu, et il y aura proCt général. En définitive, la richesse du trésor est en raison de celle du pays; si la perte faite par le trésor sur ce chapitre ne peut être compensée par les autres ressources dont la finance dispose aujourd'hui, l'État, le Parlement demanderont au pays une partie de ce que lui aura fait gagner la réduction des droits ; et le pays payera avec plaisir, parce qu'il résultera toujours pour lui un profit de l'ensemble de l'opération. (Bien.)
11 y a une chose qui n'a pas été dite ici, mais qu'on se répète à voix basse. Sans contester la bonté intrinsèque de la réforme, ni la modération, la prudence avec lesquelles elle s'accomplit, on en nie l'opportunité. — Le ministère, dit-on, mécontente peu à peu bien des classes de citoyens : avec les lois Siccardi, il a indisposé le clergé; avec la réforme douanière, les industriels ; qui sait combien les réformes administratives projetées feront encore de mécontents ? L'on va ainsi créant des ennemis à nos institutions, fournissant des armes et des recrues aux partis extrêmes. — (Écoutez.)
C'est montrer bien peu de confiance dans le patriotisme et les lumières des classes'protégées, que de supposer que le dépit puisse avoir raison de leur fidélité à nos institutions. Certes, on ne peut exiger qu'elles voient tout de suite ces réformes de bon œil ; mais quand les réductions seront appliquées, quand les résultats en seront appréciables , et j'espère qu'ils le seront avant peu , les favoris de la protection eux-mêmes y applaudiront, et
i44 OEUVRE PARLEMENTAIRE
reconnaîtront d'après l'expérience combien une réforme était nécessaire.
Et d'ailleurs, quand il serait vrai que cette loi doit faire quelques mécontents, serait-ce une raison pour reculer? Non, Messieurs. Céder à une telle crainte, ce serait s'exposer à un danger plus grave, celui de mécontenter la nation entière. Si la nation voyait le Statut ne nous donner que de nouvelles lois d'impôt, et ne nous dédommager de ces impôts par aucune réforme, elle lui serait beaucoup moins attachée. 11 vaut mieux, croyezmoi, mécontenter le petit nombre que le grand, surtout quand on le fait par des motifs d'équité, de justice.
Que si l'inconvénient en question grandissait au point de demander un remède, je vous ferais remarquer, Messieurs, que le système constitutionnel offre un moyen très-simple de remédier au mal. (Vive attention.) L'on change de ministres, et l'on maintient les réformes. (Mouvement.) Les classes qui auraient le plus souffert auraient ainsi une satisfaction sans que la politique fût changée. C'est ce qu'on a fait souvent en Angleterre à la pleine satisfaction du pays. Je m'empresse de vous déclarer que si l'état des esprits devenait tel que ce remède fût utile, nous serions les premiers à vous en conseiller l'usage.
Je voudrais encore vous soumettre, Messieurs, une considération très- grave, qui peut-être vous paraîtra étrangère à ce débat, parce qu'elle se fonde surtout sur des théories, mais qui, après mûre réflexion, ne vous semblera pas devoir être négligée dans votre délibération.
Messieurs, l'histoire moderne, celb surtout du dernier
siècle, démontre à l'évidence que la société est poussée fatalement dans la voie du progrès. Les lois de cette tendance n'ont été encore indiquées nettement ni par les philosophes les plus profonds , ni par les hommes d'État les plus sagaces ; mais au milieu de bien des incertitudes, ce qui est certain, c'est que l'humanité se dirige vers deux buts, l'un politique, l'autre économique. Dans l'ordre politique, elle tend à modifier les institutions de telle sorte qu'un nombre d'hommes toujours plus grand soit appelé à prendre sa part du pouvoir; dans l'ordre économique, elle tend à améliorer sans cesse le sort des classes inférieures, à mieux répartir les produits de la terre et du capital.
Je laisse entièrement de côté la question politique, pour ne m'occuper que de la question économique.
Je disais que l'humanité, sous ce dernier point de vue, tend à améliorer le sort des classes inférieures. Deux moyens s'offrent pour réaliser ces améliorations ; ils résument tous les systèmes conçus dans les temps modernes par les esprits les plus prudents comme par les plus aventureux. Les uns ont foi dans la liberté, dans Tefflcacité de la libre concurrence, dans le développement spontané de l'homme intellectuel et moral ; ils croient que l'application toujours plus complète du principe de liberté créera un bien-être plus grand pour tous , mais surtout pour les classes les moins aisées. C'est ce que professe l'école économique, c'est ce que croient les hommes d'État qui gouvernent l'Angleterre.
Une autre école professe des principes tout opposés : elle croit que les misères de l'hui^anité ne peuvent être .
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soulagées , que le sort des classes ouvrières ne peut être amélioré qu'au moyen d'une restriction systématique de l'exercice des forces individuelles , d'une extension illimitée de l'action centrale du corps social tout entier, représenté par un gouvernement formé de la concentration de toutes les forces des individus. C'est l'école socialiste. Il ne faut pas s'y tromper : bien qu'elle soit arrivée à des conclusions funestes , parfois même atroces , on ne peut nier que ses théories n'aient quelque chose de séduisant pour les âmes généreuses et élevées ^ Le seul moyen, Messieurs, de combattre cette école qui menace d'envahir l'Europe, c'est d'opposer à ses principes d'au-
1. Le comte de Cavour disait à propos du socialisme, en octobre 1848 : « Ce serait se tromper grossièrement que de croire que Tidée socialiste est une extravagance, une absurdité fondée sur des théories chimériques. Non, Messieurs; cette idée, qui a séduit bien des esprits d'élite, repose sur un principe erroné, mais spécieux et digne d'un mûr examen : ce principe consiste à substituer l'État, la société aux possesseurs du capital privé dans la grande œuvre de la production, de l'accumulation de la richesse. Le lamentable état économique de la France donne une idée des effets que peuvent produire ces théories. La révolution politique de Février est un fait très-grave, mais qui n'explique pas entièrement une si redoutable crise économique. Le mal est venu du socialisme, non pas de celui des hommes extrêmes; mais de ce socialisme modéré qui séduisit jusqu'à un certain point des membres respectables du gouvernement provisoire. Ce ne furent pas les rêves icariens, les expériences phalanstériennes qui épouvantèrent les capitaux et détruisirent le crédit; ce furent les décrets de MM. Gamier-Pagès et Duclerc, relatifs à l'impôt -progressif, à l'expropriation des chemins de fer, des banques, des compagnies d'assurances. Conçus dans d'excellentes intentions, par des hommes qui se déclaraient contraires au socialisme, ces projets conduisaient pourtant tout droit au socialisme. S'ils eussent été réalisés, le pouvoir social , arrùtant l'accumulation du capital par les particuliers, se serait substitué à eux dans l'industrie des chemins de fer, celle des banques, celle des assurances, pour s'emparer ensuite des autres grandes industries exercées par eux, et devenir enfin le plus grand, pour ne pas dire le seul producteur de l'État, n
très principes. Dans l'ordre économique, comme dans Tordre politique , comme dans l'ordre religieux , les idées seules peuvent lutter efficacement contre les idées, les principes seuls ont raison des principes; la compression matérielle est peu de chose dans un pareil combat. Pendant quelque temps, le canon et les baïonnettes peuvent faire taire les doctrines et maintenir Tordre matériel ; mais si ces doctrines sont arrivées à dominer dans la sphère des intelligences , tôt ou tard elles se traduisent en résultats positifs, et changent la face du monde. Or je dis , Messieurs , que Tallié le plus puissant du socialisme, dans Tordre intellectuel, bien entendu, c'est la doctrine protectioniste * . Elle part absolument du même principe : réduite à sa plus simple expression , elle affirme le droit et le devoir du gouvernement d'intervenir dans la distribution, dans l'emploi des capitaux; elle affirme que le gouvernement a pour mission, pour fonction de substituer sa volonté, qu'il tient pour la plus éclairée, à la volonté libre des individus. Si ces affirmations venaient à passer à l'état de vérités reçues et incontestées, je ne vois pas ce qu'on pourrait répondre aux classes ouvrières , à ceux qui se font leurs avocats , quand ils viendraient dire au gouvernement : Yous croyez qu'il est de votive droit et de votre devoir d'intervenir dans la distribution du capital, et d'en réglementer l'action ; pourquoi donc ne vous mêlez-vous pas de l'autre élément de la production, le salaire? pourquoi ne réglez-vous pas les salaires? pourquoi n'organisez-vous pas le travail?
1. On verra plus loin que le comte de Cavour attribuait à la centralisation une influence analogue.
En vérité, il me semble que, le prolectionisme admis, il faut admettre la plupart des idées socialistes, sinon toutes. Je prie les honorables opposants qui siègent à la droite , et qui s'honorent, comme je m'en honore moimême, du nom de conservateurs, de bien peser ces considérations ; Je les prie de bien examiner si le protectionisme n'est pas la pierre angulaire • sur laquelle le socialisme élève ses ouvrages avancés contre l'ancien édifice social ; quand ils y auront bien pensé, ils ne voudront pas lui donner l'appui de leurs votes. J'espère qu'ils se convaincront que , si la politique du ministère est franchement, résolument libérale, elle est aussi conservatrice , non pas à l'égard des parties usées de la société ancienne, mais à l'égard des principes fondamentaux sur lesquels notre ordre public et nos institutions reposent.
J'ai donc la confiance que le traité recevra l'approbation presque unanime de la Chambre. Il en résultera de grands bienfaits pour le pays; et vous aurez démontré une fois de plus, Messieurs, un grand fait qui a été notre salut dans les temps difficiles, qui fait notre force aujourd'hui, et qui nous vaudra le respect de l'Europe : ce fait, c'est que dans ce parlement" subalpin, il peut bien y avoir des divergences sur les questions secondaires, sur les moyens les meilleurs de faire le bien du pays, mais qu'il y règne une volonté unanime de marcher avec persévérance vers la liberté. (Applaudissements prolongés.)
DISCUSSION DU PROJET DE LOI POUR l'aPPROBATION