VI AVA.NT-PROPOS
des questions de principes. Tel voudrait être l'ouvrage que nous présentons aux lecteurs.
Une traduction française de Fœuvre parlementaire du comte de Cavour ne devait pas être un assemblage sans choix de tous ses discours aux Chambres : il en est, dans le nombre, qui portant sur des objets d'un intérêt tout local ou même tout momentané , et qui ne sont point faits pour exciter l'attention de lecteurs étrangers aux menus détails de l'administration de l'ancien royaume de Sardaigne. Il a donc fallu omettre ou réduire, avec toute la circonspection convenable, les discours ou les passages de ce genre.
Les considérations de cet ordre seules, à l'exclusion de toute autre idée préconçue, ont présidé au choix et à la mise en œuvre des matériaux de cet ouvrage. On s'est regardé comme tenu en conscience de ne rien négliger de ce qui pouvait faire mieux connaître les phases successives de la carrière de l'homme d'État et le développement progressif de ses idées. Toutes les transformations de cette pensée si peu dogmatique ont été des preuves de bonne foi et des hommages rendus à l'expérience : les mettre en pleine lumière, ce n'est qu'en faire mieux apparaître l'unité essentielle.
Nous avons joint au texte les éclaircissements et les pièces justificatives qui ont paru nécessaires. Des fragments intéressants, détachés des discours qu'il a paru inutile de reproduire complètement, ont été rapportés sous la forme de notes aux discours reproduits.
L'un des auteurs de ce travail a retracé, dans les premières pages du livre, des souvenirs qui lui sont chers. L'un et l'autre, dans des notices placées en tête des discours, ont
AVANT-PROPOS. vu
essayé de dessiner les traits principaux des situations où ces discours furent prononcés. Ils se sont gardés rigoureuse* ment de toute prédilection dans leurs jugements, sachant que les citoyens éminents veulent des historiens et non pas des panégyristes. N'ayant pas pour lâche "d'écrire les annales de ritalie moderne, ni même celles du Piémont constitutionnel, ils n'ont pu donner dans ce recueil, aux hommes qui y sont nommés, autant déplace qu'il leur en appartiendra dans l'histoire nationale; mais ils espèrent qu'on appréciera leur réserve à l'égard des vivants, collaborateurs ou rivaux estimés du comte de Cavour.
Leur but d'ailleurs n'a pas été seulement d'honorer la mémoire du ministre sous la direction duquel ils ont eu l'honneur de servir leur pays; ils ont voulu aussi rappeler combien le mouvement italien , dès l'origine de la période présente, a été juste, noble, et fécond en présages heureux pour le reste du monde.
Le vœu qu'ils forment, c'est que ce livre témoigne de la grandeur d'une nation autant que de la grandeur d'un homme.
Ruinam sarcire geaeris lapsi.
VISOILS.
Il n*appartient pas à la génération actuelle d'écrire l'histoire complète de la politique du comte de Cavour. Les quelques hommes qui jouissaient de sa confiance et qui ont pris part à ses travaux doivent garder à la mémoire de Thomme d'État le secret qu'ils auraient tenu à l'ami intime , au mattre vénéré. Bien des considérations diverses imposent soit à ses confidents, soit à sa famille, une réserve qui ne serait nullement nécessaire s'il s'agissait seulement de la réputation du comte de Cavour» destinée à grandir de plus en plus à mesure que la vérité sera mieux connue.
Mais si les mémoires du grand Italien ne doivent
être rédigés , ainsi qu'il aimait souvent à le dire , que
dans cinquante ans , par ses petits neveux , il nous a
paru que quelque chose restait à faire pour donner une
2 IM'KODUCTIOX.
satisfaction à la cunosité légitime et à la sympathie des contemporains.
Une grande partie de la vie publique du comte de Cavour s'est passée dans les luttes de tribune : c'est au sein du Parlement qu'il aimait à exposer ses idées ; c'est là surtout qu'il avait la conscience de sa grandeur morale et intellectuelle; c'est là que souvent une interruption, une attaque a fait jaillir sa pensée avec un nou- V vel éclat.
Recueillir ses principaux discours, les présenter au public français , c'est peut-être rendre à une mémoii'e que nous vénérerons toujours le seul hommage digne d'elle qui dépende de nous. Cette tâche, qui ne demandait que du dévouement et le respect consciencieux de la pensée du maitre, nous l'avons entreprise. A mesure que nous relisions pour les traduire ces pages éloquentes et pleines d'enseignements utiles , les souvenirs se pressaient dans notre mémoire. J'en réunis quelques-uns dans ce court avant-propos, en me bornant scrupuleusement aux dernières années de sa vie, pendant lesquelles j'eus l'honneur de remplir auprès de lui de modestes fonctions. Sans rappeler des faits présents à la mémoire de tous, sans prétendre apprécier ses travaux, sans même vouloir écrire sa biographie si connue, j'ai jugé utile d'ajouter quelques traits familiers à la figure imposante qui se dégage de l'œuvre qiie nous publions. J'ai dû, à regret, me mettre parfois en scène et figurer dans les entretiens que je rappelle ; on me rendra cette justice de reconnaître que je ne l'ai fait que le moins possible .
Tout le moucle connaît les qualités intellectuelles du comte de Cavour; peu de gens connaissent ses inappréciables qualités morales. Aux yeux de ses adversaires politiques il était et il passe encore pour un homme dlntrigue, de ruse et d^ambition, ne reculant pas devant des. moyens douteux pour arriver à son but; avide de pouvoir, masquant son despotisme sous des manières libérales, sceptique et corrupteur. Bien des fois, en lui traduisant les articles des journaux autrichiens, où le Seelen wid Reisverkuufer revenait à chaque instant , je voyais rindignation et le dédain passer rapidement sur sa physionomie, que déridait bientôt un éclat de rire franc et sonore. Le fait est que le prétendu Machiavel s'amusait beaucoup de la rouerie qu'on lui attribuait. 11 disait souvent : a Je suis bien moins malin qu'on ne se plaît à le dire ; je vais par les grands chemins , on croit que je marche par des sentiers de traverse ; je dis ouvertement ce que je pense, et l'on me suppose toute sorte d'arrière -pensées et de réticences. » Riche, de noble extraction, reconnu comme un politique de premier ordre, je m'étonnais souvent qu'il consentit à rester en butte à certaines attaques, lui qui n'avait aucune des vues personnelles que suppose ordinairement l'amour du pouvoir.
Un soir, au milieu de Tune des phases les plus douloureuses de la question de Nice et de la Savoie, je lui exprimai franchement ma pensée. << Certes, vous avez raison, me répondit-il. Le Roi me ferait duc de Leri, comme le répètent sottement les journaux autrichiens, que je n'échangerais pas contre ce titre mon nom de comte de Ca-
vour ; J'ai plus de fortune personnelle qu'il ne m'en faut pour mes besoins, quoique je ne sois pas aussi riche qu'on le dit; et quant à la popularité, jamais je n'en aurai une plus grande que celle que j'ai goûtée le lendemain de la bataille de Magenta et la veille de Solferino. Mais que voulez -vous? j'ai Tambition de servir l'Italie; je risque volontiers pour elle ma réputation et ma popularité. Si J'avais en vue mon intérêt pei'sonnel, au lieu d'amener l'Italie et l'Europe à admettre la cession de Nice et de la Savoie, je donnerais ma démission, et, content d'une
gloire acquise à bon marché, je me retirerais à Leri, en laissant mon pays se débattre au milieu de cette crise périlleuse. »
Le comte de Cavour aimait le pouvoir, non pour les l satisfactions qu'il procure, mais pour le but qu'il s'était lui-même proposé. L'activité fiévreuse dont il était possédé savait s'emparer de tous les genres d'occupations. « Jamais, me disait-il un jour en revenant de Gênes à Turin, jamais je n'ai connu l'ennui, ce mal qui ronge la génération actuelle. Je puis passer des heures, des nuits à lire des romans ou des articles de revue; j'ai vécu des saisons entières dans les marécages de Leri en surveillant l'exploitation de mes domaines. Dans ma Jeunesse , je passais des nuits à résoudre dans ma tête des problèmes de mathématiques. Lorsque j'aurai rempli ma tâche. Je me retirerai à Leri, je vieillirai paisiblement à la campagne ; car, Je vous l'ai dit bien des fois, le séjour de Rome ne m'attire aucunement. Je mettrai en ordre mes papiers, je rassemblerai les éléments de mes mémoires, et Je laisserai le soin de les publier à mon neveu Aynard
OU à ses enfants. » Cette faculté d'arrêter son attention sur tous les objets, de passer alternativement des plus vastes combinaisons politiques aux plus minces détails, m'étonnait souvent. Je me rappelle qu'à l'occasion de ce même vojage, il m'avait prié de lui procurer un roman pour lire en chemin de fer. Je choisis naturellement les publications les plus récentes parmi celles de France et d'Angleterre ; il fallut retourner deux fois chez le libraire, car il avait tout lu, il connaissait tout, et à la fin je dus le prier de venir faire son choix lui-même. Après s'être beaucoup diverti de mon embarras, il vint et choisit un volume qui, heureusement pour moi, ne fut pas même coupé, car notre entretien dura autant que notre rapide voyage de Gênes à Turin.
A la même époque je fus témoin d'une ovation que lui firent les Génois. Venant du palais royal, où nous étions descendus à notre retour de Florence, nous marchions par les rues Balbi, Nuova et Nuovissima. La ville était déserte ; c'était un dimanche soir, et tout le monde était à la promenade de l'Acqua-Sola. 11 voulut me conduire vers le lieu qu'il habitait à Gênes lorsqu'il était lieutenant du génie, et il me montra la fenêtre près de laquelle il travaillait à cette époque. Tout à coup un grand bruit nous arracha à ces réminiscences de sa jeunesse ; quelqu'un des rares passants, l'ayant reconnu, avait répandu la nouvelle de sa présence dans le quartier, un rassemblement s'était aussitôt formé, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il put se réfugier dans une voiture de place pour échapper à la foule qui criait : Viva Cavour! viva ritalia 1
Rentré dans son appartement, il me raconta de quelle impopularité était frappé son nom peu de temps encore avant la guerre d'Italie. « 11 m'a fallu bien des années, me dit-il, pour leur prouver que mon but n'était pas de ruiner leur commerce, de sacrifier Gênes à Turin ou à la Spezia. Il n'y a pas longtemps, une moitié de la*ville était républicaine, l'autre moitié était cléricale. Cependant, je ne me suis jamais découragé, car je savais que le temps viendrait où Gènes comprendrait quel est l'avenir que je lui prépare. » Et lorsque, pendant l'expédition de Garibaldi en Sicile, les mazziniens firent des efforts inutiles pour ameuter les Génois contre le gouvernement, ! il me disait : « N'avais-je pas raison en vous disant que '. les Génois sont maintenant trop riches pour ne pas être / conservateurs? >>
Même en Piémont, son génie avait dû vaincre bien des obstacles. Son nom, son éducation plus anglo-française qu^italienne, tout tourna d'abord contre lui. Les événements de 1849 avaient laissé partout une fermentation qui se faisait sentir aussi en Piémont. Ce fut la gloire de M. Massimo d'Azeglio de conjurer les premiers dangers de la situation en contenant les partis extrêmes, en même temps que l'éclat de son nom et sa loyauté bien connue inspiraient la plus grande confiance à tons les Italiens. A cette époque, le Parlement n'était guère favorable au comte de Cavour lorsqu'il parlait de politique intérieure ou extérieure ; bien des fois il dut essuyer les huées des tribunes. Sa parole ne commença à avoir quelque autorité que dans les questions financières. Ses connaissances profondes en matière d'économie politique, la facilité avec
INTRODrCrrON. 7
laquelle il traitait les questions d'impôts, d'emprunts, de budget, le firent appeler dès 1850 au ministère de Tagrieulture et du commerce. Il commeiiça par entreprendre la réforme de tous les traités de commerce existants entre le royaume de Sardaigne et les autres puissances. Abolition des droits différentiels, liberté de cabotage, réduction des tarifs, tous les principes que l'Angleterre avait adoptés par suite de Timpulsion vigoureuse et féconde de sir Robert- Peel furent reconnus en peu de temps par le petit royaume de Sardaigne. Devenu ministre des finances en 1851, il continua de travailler sans relâcbe à organiser le Piémont d'après l'exemple des États dont la civilisation est plus avancée; comme ces inventeurs obligés de fabrtquer eux-mêmes les outils dont ils se serviront pour exécuter l'œuvre qu'ils ont conçue, le comte de Cavour s'attacha d'abord à faire du Piémont un État qui pût servir de modèle à toutes les autres parties de la Péninsule. Ce point d'appui une fois trouvé, cet instrument docile et puissant une fois dans ses mains, il put songer à la délivrance de l'Italie.
Est-ce à dire que, dès 1850, le lendemain de la bataille de Novare , le comte de Cavour ait eu en vue l'unité deTItalie? C'est une question qu'on m'a faite bien souvent. M. de Cavour était-il, avant Villafranca, unitaire ou fédéraliste? Je n'ignore pas que dans sa jtfttnesse l'instinct de sa force intellectuelle lui donnail !e pressentiment d'être un jour le ministre du royaume d'Italie. Cependant je pense qu'avant Villafranca le comte de Cavour n'aurait pas absolument repoussé une confédération italienne. Esprit lucide et pratique, jamais
il ne visait à un but imaginaire ou inaccessible ; mais jamais aussi il ne se proposait un but moins élevé que celui qu'il pouvait atteindre. Son regard ne sortait point des bornes delà réalité; mais le réel était pour son génie un horizon bien plus vaste qu'il n'est pour le reste des hommes. Il m'a dit souvent que ce fut la paix de Villafranca qui rendit impossible l'essai d'une confédération italienne. En effet, si le programme de Milan avait pu être rempli jusqu'au bout, si l'Italie avait été libre des Alpes à l'Adriatique, les souverains de Naples et de Toscane, le pape lui-même, auraient pu être amenés à adhérer à une politique italienne, et la confédération aurait pu s'établir avec plus ou moins de chances de succès. Au contraire, l'Autriche étant restée «ampée sur le Mincio et le Pô, les Italiens ne purent nourrir l'espoir de voir se modifier la politique des anciens alliés de la maison de Habsbourg. L'instinct de la défense éloigna l'Italie de l'idée de la confédération, idée toute de transition d'ailleurs, et fit mûrir plus rapidement la conception de l'unité.
Qu'il me soit permis de faire remarquer ici en passant dans quelles erreurs peuvent tomber les plus éminents esprits lorsqu'ils parlent de faits qu'ils ne connaissent pas avec précision. Dans son livre sur l'Église et la société chrétiennes, M. Guizot, oubliant que la paix de Yillafranca n'avait nullement achevé l'œuvre de l'indépendance italienne, qu'elle avait laissé l'Autriche d'autant plus forte qu'en conservant toutes ses positions stratégiques elle avait moins de territoires à surveiller et à défendre,, accuse le comte de Cavour d'avoir, sans néces-
site et uniquemenl pour satisfaire Tambition piémontaise, dérobé à Mazzini Tidée de Tunité. C'est là, qu'on me permette de le dire, une singulière illusion. L'Italie
rélait en 1848 plutôt fédéraliste qu'unitaire, ce qui prouve , / précisément que le travail des sociétés secrètes n'avait pas abouti, puisque vingt années de conspirations n'avaient pu constituer un parti unitaire. En effet, l'unité
J de rilalie ne cessa d'être un rêve que le jour où une seule des maisons régnantes dans la Péninsule se voua
, avec une héroïque fidélité à la défense de la cause nationale. Dès ce jour la déchéance des autres dynasties fut déclarée dans le cœur de^ Italiens; le règne de Victor-Emmanuel sur toute l'Italie commença le lendemain
\ de la bataille de Novare. Possible dès ce jour, l'unité de
j l'Italie ne fut indispensable que le lendemain de la paix de Villafranca. En 1848 le comte de Càvour a pu être fédéraliste autant que Balbo, Gioberti, Rossi; après la paix de Villafranca; il est permis de croire que Rossi aurait été unitaire autant que le comte de Cavour. Quant à Gioberti, son livre del Rinnovamento civile ne laisse pas de doute à cet égard.
Quoiqu'il eût souffert plus que personne en voyant la guerre se terminer tout à coup de cette façon, M. de Cavour fut le premier à s'apercevoir des suites heureuses que la paix de Villafranca pourrait avoir pour le sort de ritalie. Lorsqu'au mois de décembre 1859 j'allai prendre ses ordres pour les préparatifs de notre départ pour Paris (on sait qu'il avait été nommé plénipotentiaire au Congrès, dont l'ouverture paraissait imminente) , je fus étonné de le trouver en d'aussi bonnes disposi-
tions. Je Tavais vu à sou retour de Villafranca pâle et dé* fait, vieilli de longues années en trois jours : un voyage en Suisse et en Savoie et quelques mois passés à Leri lui avaient suffi pour se remettre*. Mais les horizons nou-
1 . Voici quelque^) billets écrits par le comte de CaTOur à rua de ses amis intimes* M. Castelli, dans cette période de repos :
f Prissinge, près Genèye, 7 «oût 18S9.
« Cher Castelli , à mon retour de Chamonix, je trouve rintéressantc» lettre que vous m'avez écrite en revenant de Bologne. Si quelque chose pouvait adoucir la souffrance que m'a fait éprouver la malheureuse pai'c de Villafranca, c'est l'attitude admirable de l'Italie centrale. Si ces contrées parviennent à demeurer libres et indépendantes malgré la diplomatie, je dirai que l'issue de la guerre a été un avantage pour elle:^ , car cette indépendance, elles la devront à leur propre vertu, et nen pas aux armes étrangères.
« Tai reçu, en m^me temps que votre lettre, une lettre de Farini. Je suis heureux qu'il justifie pleinement l'opinion que j'ai toujours eue de lui. Saluez Rattazzi. Asstirez-le de mon concours en tout et pour tout. Je ne ressens de curiosité d'aucune espèce à l'égard des secrets de sa politique; par choix, je veux plutôt rester tout à fait étranger aux affaires du jour; toutefois, si Rattazzi jugeait utile un conseil de ma part, je suis toujours prêt à le donner avec franchise. '
« Vous savez qu'en politique je pratique largement ra\'ant-deraier précepte du Pater noster. Rattazzi, en acceptant le ministère après la paix, a fait acte de courage et de patriotisme. Il a donc droit à l'appui des citoyens honnêtes et libéraux; il aura le mien, franc, loj'al, énergique.
« J*ai été à Chamonix en passant par Bonnevillo, et je suis revenu par Taninge. Les libéraux du Faucigny m'ont accueilli avec une sympathie toute particulière. Je resterai encore quelques jours à Genève, et je ne reprendrai la route de Turin que lorsque je saurai que la chaleur diminue en Piémont. Écrivez-moi , et crovez-moi votre ami bien affectionné. »
t 10 août.
« Je vous préviens que je partirai dimanche de Genève. Ne voulant pas me rapprocher de Zurich , je vais me réfugier k Aix. Veuillez m'y écrire pour me dire si la température est supportable en Piémont. Dans le cas affirmatif , je reprendrai le chemin de Turin pour aller dans un coin donner des conseils, si l'on m'en demande, et me tenir bien tran-
veaux qui s'ouvraient à ses yeux contribuaient sans doute à lui donner cette surexcitation joyeuse dont j'étais frappé. Il était alors impatient de ressaisir le pouvoir. Réunir TÉmilie d'abord, puis la Toscane elle même, tel
quille si Ton n'a pas besoin de. moi. Si, à votre retour de Florence, Rattazzi vous laisse libre, venez me rejoindre; nous reviendrons ensemble en traversant quelque montagne à votre choix, le mont Cenis excepté. Croyez à ml sincère amitié. »
« Sans date. Probabldment novembre 1859.
« Cher Castelli, vous ne pouvez, vous ne devez pas douter que vos lettres ne me soient agréables toujours, et aujourd'hui plus particulièrement. Je n'ai pas renoncé à la politique : j'y renoncerais si lltalie était libre; 'alors ma tâche serait accomplie; mais tant que les Autrichiens sont de ce côté des Alpes, c'est un devoir sacré pour moi de consacrer ce qu'il me reste de vie et de forces à réaliser les espérances que j*ai travaillé à faire concevoir à mes concitoyens. Je suis, décidé à ne pas user inutilement mes forces en des agitations vaines et stériles; mais je ne serai pas sourd à l'appel de mon pays. »
« Leii.
•I ... La nomination du prince de Carignan à l'unanimité, son acceptation du poste périlleux où les vœux des peuples de l'Italie centrale viennent de l'appeler, l'approbation du Roi et, par suite, du ministère , sont des événements do la plus haute importance, qui exerceront, j'en sais certain, la plus heureuse influence sur les destinées de notre patrie. . .
«... A Leri on a du temps pour tout, même pour lire la prose de M"- de S. n
« Leri.
« ... Ne m'en veuillez pas si je ne vous écris pas : c'est que je ne venx pas vous entretenir dés discussions du conseil communal de Trino, dont je suis un membre assidu : ce sont les seuls événements auxquels je puisse prendre part. Pardonnez-moi donc mon silence, et continuez à me tenir informé de ce qui arrive de plus intéressant dans le monde politique. Je vous envoie sous ce pli une lettre d'un ex-pr6tre qui se plaint qu'on lui refuse un passeport. Je ne le connais point, mais s'il n'existe rien de très-gros à sa charge, je crois qu'il serait préférable de le laisser aller où il veut, afin d'éviter qu'il aille faire du vacarmo à
la INTRODUCTION.
était le programme dont la réalisation devait rendre
enfin possible Tunité italienne.
/ On sait comment il réussit à exécuter ces projets, et / j'ai déjà fait allusion aux amertumes qu'il dut dévorer 1 pour les affaires de Nice et de la Savoie. Il ne m'est pas
permis de m'étendre sur ce triste sujet. J'ajouterai ce- / pendant que ce fut à cette occasion que j'assistai pour la
première fois à l'élaboration d'un de ses grands* discours.
11 n'est pas sans intérêt de connaître quelle était sa mé-
Londres. Ne perdez pas cette lettre ; elle contient Tadresse du pliarmacien qui vend Thuile de marron contre la goutte. »
« Leri.
(( . . . Lundi matin je serai à la disposition de Rattazzi ; mais comme vous avez employé d'une manière ambiguô , contre les préceptes de don Bianco, le pronom sua, je ne sais si la commission* doit se réunir chez moi ou chez Rattazzi. Dans la première hypothèse, veuillez ordonner à mon grand Martin de mettre en ordre la salle à manger pour les travaux de la commission. J'attends demain lord Clanricarde, qui a voulu absolument venir. Aujourd'hui j'ai eu le feu chez moi ; il m'a détruit beaucoup de fourrage. Patience! Aimez-moi bien, n
< Leri, 8 décembre 1859.
« Mon cher Castelli, Nigra est arrivé hier, comme vous me l'aviez annoncé, non pour me communiquer ma nomination au congrès de Paris, mais simplement pour me dire que le ministère n'ayant encore rien reçu de Paris , D. m'engageait à prendre patience et à ne pas bouger de Leri.
« Me voilà donc relégué ici indéfiniment! Pour ce qui me .concerne, j'en prends gaiement mon parti, car la vie que je mène me convient tout à fait. Je m'amuse parfaitement tout seul ou avec les bons cultivateurs au milieu desquels je vis. Je suis tout résigné à passer l'hiver entier ici. Mais...
« Puisque je suis bien décidément un riîegatOf j'ai le droit d'invoquer de votre amitié une visite. Un de ces jours que le soleil luira comme aujourd'hui , venez me trouver, je vous prie. Cela me procurera quelques heures agréables et de précieux souvenirs. Croyez à ma sincère amitié. »
* Pour la loi électorale. M. de Cavonr en était le président.
ihode. D'ordinaire il laissait la discussion s'engager dans les chambres pendant quelques jours. Assis nonchalamment au banc des ministres, jouant avec son couteau à papier et essuyant le feu de ses adversaires avec toute Taisanco d'un lutteur. expérimenté, il avait l'air de ne prêter aucune attention à ce qui se disait : en réalité, pas une syllabe ne lui échappait. Peu à peu et par un travail intérieur dont il n'avait presque pas conscience, le plan de son discours se trouvait tout formé dans sa
^ tête. Sans jamais en écrire un mot, sans même prendre
des notes, à moins qu'il n'eût à rapporter des chiffres ou des dates, il lui suffissût de réfléchir pendant une heure ou deux, le • matin même du jour où il devait prendre la parole, pour donner à ses idées la forme convenable. Dans les dernières années il avait pris l'habitude de me faire assister à la répétition générale de ses discours. Assis vis-à-vis de moi dans un fauteuil, il épiait sur mon visage, qui jamais ne sut rien lui cacher, l'impression que faisait sur moi la trame fine \ et serrée de son argumentation. Quelquefois il m'inter- ' rogeait du regard ou provoquait par des questions mes .) / / . / / observations sur les points dont il n'était pas satisfait. Il (/ 0' J avait horreur de l'emphase et de la rhétorique : il visait J surtout à l'évidence, et à mon avis il l'atteignait. Sans jamais tomber dans l'exagération ou le paradoxe, il présentait les questions sous un jour nouveau et d'une façon si naturelle, que souvent ses adversaires de bonne foi étaient surpris d'avoir pu les envisager autrement. Il évitait avec soin les lieux communs, mais les idées qu'il exposait, tout en étant nouvelles, semblaient ap-
parienir à tout le monde, car tout le monde reconnaissait en elles la substance de la discussion, la résultante des forces réelles qui dominaient la situation. Son élocution en italien était difficile, entrecoupée, pénible à entendre ; et cependant, si on faisait le dénombrement des votes des deux chambres, on reconnaîtrait que le plus souvent la clôture était adoptée aussitôt après qu'il avait été entendu. Sans avoir les dons brillants et les attri- , buts extérieurs de Torateur, il en avait la qualité la plus { solide, un esprit délié et lumineux, déduisant Tun de Tautre ses arguments avec une simplicité victorieuse, j une clarté irrésistible. L'ordre logique de ses idées, une fois établi, ne pouvait être dérangé par aucune interruption. Bien des fois, en écoutant de Tune des tribunes de la chambre le discours qu'il avait préparé de vive voix le matin en ma présence, j'ai pu remarquer la fidélité de sa mémoire. Tantôt les mêmes mots qui m'avaient frappé venaient provoquer tour à tour l'hilarité et les applaudissements de la Chambre ; plus souvent il improvisait sa phrase, mais l'idée était constamment la même, et j'aurais pu annoncer à mes v.oisins par quelle suite de corollaires il arriverait à sa dernière conclusion. Comme je lui exprimais ma surprise pour taut d'exactitude, il me répondit : <* Je ne serais pas aussi sûr de moi, si j'écrivais mon discours. Au lieu de ne suivre que l'idée et de me fier à l'improvisation pour la phrase, je serais obligé de me tenir littéralement à des mots écrits : et même, si j'avais un souffleur comme tel de mes honorables adversaires, il m'arriverait souvent de rester à court. L'habitude que j'avais prise dans ma
jeunesse de résoudre en esprit des problèmes de mathématiques m'a mis à même d'entasser dans ma tête une longue série de théorèmes et de corollaires qui gardent toujours leur ordre de bataille et ne me donnent aucun embarras. » Il revenait souvent sur ses études de mathématiques, et il me disait que chaque question de politique ou de morale est une courbe dont il faut intégrer les éléments par une sorte de calcul infinitésimal. Un jour qu'il me paraissait donner aux mathématiques une trop grande place dans la conduite des affaires politiques, j'osai lui dire que cependant il n'aurait pas sans doute donné le gouvernement de TAngleterre à Newton, qui connaissait si bien les lois qui gouvernent les mondes. 11 eut un petit sourire de satisfaction intérieure, et il m'avoua que l'étude de l'économie politique et de l'histoire, les voyages et la connaissance des hommes lui avaient servi autant que les sciences exactes. Néanmoins il avait la prétention d'être un grand ignorant, car, di- ' sait-il, je ne connais ni grec ni latin. De plus, ajou-
; tait-il pn Hant, jfupais de ma vie je n'ai écrit de vers, et , ^' ' ' — . — — • ~* •• — -
il m^estplus facile de faire l'Italie que de composer un ] sonnet. » Poussant l'horreur du dilettantisme jusqu'à , prétendre qu'il n'avait aucun goût pour les arts, il faisait profession d'être sans oreilles pour la musique et sans yeux pour la peinture et la sculpture. Cependant il fit presque violence à Verdi pour qu'il acceptât la députation, et il disait à ce propos : « Celui qui a composé le Trovatore peut bien siéger au Parlement national. » Je le surpris à Bologne dans la galerie de tableaux s'extasiant devant la Sainte-Cécile de Raphaël, et une dis-
cussion s'engagea entre nous sur la beauté comparative de la Vierge à la Chaise et de la Sainte-Cécile. Son indifférence pour les beaux-arts était une sorte de parti pris bien plutôt qu'un défaut de sens esthétique ^
Il en était de même pour la philosophie. Il m'a dit
plus d'une fois, avec ce sourire sympathique qui animait
sa conversation : « Que pensez-vous du moi, du non
moi, du sujet et de Tobjet, du fini et de l'infini? Quelle
est votre opinion sur la thèse, Tantithèse et la synthèse?
Quant à moi, je dois laisser toutes ces choses à mon
frère ; nous avons partagé entre nous : à lui l'idéal , à
moi le réel. » Malgré ces boutades, il était loin d'être
indifférent aux grands problèmes de la destinée humaine.
\ Il croyait fermement au progrès qui, d'après lui, consis-
/ ,^ ; terait surtout dans l'éducation et l'amélioration inces-
. / r. / ] santé du peuple. Il repoussait le socialisme , le regardant
comme une négation de la liberté, qui était à ses yeux la formule souveraine de la politique intérieure. Mais il ajoutait qu'il comprenait la nécessité de la taxe des pauvres instituée en Angleterre ; car, disait-il, s'il n'existe pas de droit au travail, il y a un devoir d'assistance. Peu de jours encore avant sa mort, il donnait une preuve de sa sollicitude pour le sort des classes laborieuses. Une grève ayant éclaté parmi les ouvriers boulangers de
1. Un matin , à Pise, il vint me réveiller au point du jour, et il voulut visiter de nouveau, pendant que la ville était silencieuse et déserte, les monuments qu'il avait vus la veille à la h&te avec le Roi. Comme nous étions dans le Campo Santo , il me dit : « Qu'il ferait bon reposer ici ! » Je lui fis observer en riant que nous étions en terre sainte, et que la terre que nous foulions avait môme été rapportée de Palestine au temps des croisades. « Étes-vous sûr, répondit-il avec cette raillerie qui lui était habituelle, qu'on ne me canonisera pas un jour? »
Turin» il Gl appeler son fournisseur et s'enquil auprès de lui, familièrement et minutieusemenl, des conditions que les matfres faisaient aux ouvriei*s ; le lendemain il reçut une dëputation des maîtres boulangers, et il allait également recevoir une dëputation des ouvriers lorsqu'il tomba subitement malade. C'est que tout en pensant que Fautorité doit s'abstenir d'intervenir en pareil cas, il croyait que le devoir des hommes considérables par leur fortune et par leur position est de veiller autant que
possible au bien-être des classes inférieures. Jl parlait • / souvent de la nécessité d'affronter avec courage les crises \ % et les inconvénients inévitables qu'entraîne la liberté : il ; la voulait sans bornes et sans autre contrôle que celui qu'exige la sauvegarde du droit d'autrui. il appliquait hardiment ces idées, soit dans la sphère économique, soit dans les matières de politique, de morale ou de religion; jamais peut-être il ne s'est rencontré, parmi les peuples de race latine, un homme qui ait eu une conception aussi large, un respect aussi profond et aussi vif de la liberté. On sait qu'il refusa toujours de demander à la Chambre les pleins pouvoirs, hors des cas de guerre, et qu'il ne voulut jamais exercer une dictature que l'Italie lui aurait accordée pourtant sans hésitation. Sa conviction à ce sujet était telle qu'il répétait à toute occasion : « 11 faut que l\ l'Italie se fasse par la liberté, autrement il faut renoncer à la faire. » En pleine révolution, lorsque Naples venait à peine d'être unie aux Ktats du roi Victor-Emmanuel, il voulut qu'on y laissât subsister la liberté de la presse la plus absolue ; et lorsqu'on lui objectait que la presse en Italie, quoique absolument dégagée de toute entrave.
est rarement bonne soit sous le rapport politique . soil sous le rapport littéraire, « la presse n'est pas bonne, ^^,y .. répliquait-il, mais l'opinion publique l'est. » Son avis
^, K k\ // /^^^^ ^"®' lorsque la presse est libre, toute police politique est inutile, car là où tout le monde peut sans danger dire sa pensée, tout le monde a intérêt à la dire. Quelqu'un voulait lui démontrer un jour l'utilité de créer un journal semi-officiel qui eût pour mission de défendre la politique du gouvernement. 11 répliqua : « Voulez-vous faire prendre en grippe des idées justes et saines? présentez-les sous une forme officieuse ou officielle. Si vous soutenez une bonne cause, vous trouverez facilement, sans les payer, des écrivains qui la défendront avec plus de cœur et de talent que des journalistes salariés. » Lorsque l'on pense que l'homme qui parlait ainsi avait été depuis douze ans et était encore, pendant les derniers joui's de sa vie, en butte à des attaques d'une violence extraordinaire, on ne peut s'empêcher d'admirer la générosité de son caractère en même temps que l'élévation de son esprit.
Il regardait la liberté d'enseignement comme un juste corollaire de la liberté de la presse. Appréciant combien a été funeste à l'Italie le système d'éducation exclusivement académique et littéraire qui a prévalu jusqu'à nos jours, il aurait voulu détourner au profit des écoles techniques d'arts et métiers l'argent qui se dépense à former des avocats et des littérateurs. Pénétré de la nécessité de pousser les Italiens à abandonner l'étude des mots pour celle des faits et des idées positives, il n'eût pas hésité, une fois que des lois sages auraient pourvu
IMUODLCTION.
avec cllicacité à l'enseignement élémentaire, à supprimer le ministère de rinslniction publique , et il eftt laissé à la liberté illimitée de discussion le soin d'élever incessamment le niveau des connaissances scientifiques et littéraires.
Il méditait en outre, dans les derniers temps, deux grandes et nouvelles applications de cette conception de J la liberté, qui est la clef de voûte de toute son œuvre politique. Il voulait doter l'Italie de la liberté administra- O / ^
tive et de la liberté religieuse. Jamais il n'admit pour l'Italie un système de centralisation tel que celui qui existe en France. Sans méconnaître les avantages que présente dans certaines circonstances la concentration \ de toutes les forces nationales dans une seule main, sans se dissimuler qu'un tel régime est à peu près indispensable dans les temps de guerre et de troubles, il croyait fermement que l'Italie devait s'organiser de manière à ' jouir de toute la liberté administrative compatible avec I l'unité politique. Aussi avait-il accepté en principe l'in- ^ stitution des régions, proposée par MM. Farini et Min- j ghetti. Prêt à renoncer à ce système, si le Parlement ne s'y montrait pas favorable, il attendait que la discussion publique de cette question importante lui eût fait connaître les véritables intentions du pays, et il n'était pas fâché pour le moment de voir les députés nommés dans les parties de l'Italie les plus éloignées de* Turin se montrer encore plus préoccupés d'assurer Tunilé nationale que de ménager les libertés administratives. Il Cîipérait que devant cet exemple d'un Parlement plus jaloux que le pouvoir exécuMf de donner au gouverne-
ment central toute la force et Tautorité nécessaires , or
< cesserait enfin d'accuser le cabinet de Turin' de vouloît '* li C .^* » établir sur toute Tltalie la domination piémontaisc. Il
<' . \ s avait cependant des concessions qu'il n'était nullemeiil >. I disposé à faire : c'étaient celles qui eussent porté iin^ -' \ atteinte à la liberté administrative des communes. Il j refusait au gouvernement toute compétence dans la gestion des biens communaux, et il ne lui réservait qu^m droit de surveillance, qu'il aurait même vu avec plaisir déférer à la province qu à un autre corps administratif I intermédiaire. Je lui représentais , comme faisaient tant
< d'autres, les inconvénients qu'une liberté communale ! illimitée offrirait dans quelques contrées de l'Italie où
la population est peu éclairée; je lui citais telle villo dont l'administration était maintenant beaucoup moins bonne qu'à l'époque où le gouvernement intervenait plus
' activement dans les affaires communales. 11 me répondait : « Seriez-vous donc disposé à abandonner l'administration de votre fortune à un étranger, uniquement parce qu'il aurait une réputation de bon administrateur? 11 en doit être de même des communes. L'intérêt des contribuables est la garantie la plus sûre que l'administration sera bien contrôlée. Avec un bon système électif, avec
• une presse libre dénonçant les abus, je ne vois pas pourquoi les habitants de la commune ne pourraient pas H'iulminislœr mieux par eux-mêmes que sous la direction dnN ngonls du gouvernement. » Aussi était-il d'avis de lni*«Hi!r aux conseils communaux le libre choix des fi^ndicH, on établissant seulement quelques garanties de inpiirih' kA d(! moralité.
Ce rôle de contradicteur qu'il m'arrivait quelquefois de prendre involontairement auprès de lui avait fini par lui plaire, et il m'encourageait h la discussion avec la plus grande bonté. Saisi de la grandeur et de la valeur pratique des combinaisons politiques dont il m'entretenait, je restais parfois silencieux, pénétré d'admiralîon ei de respect. Alors il m'assiégeait de ses interrogations, et, de sa voix presque caressante, il me disait : « Faites-moi donc vos objections ! » Déjà intérieurement convaincu, je hasardais quelques remarques et quelques doutes dont sa puissante intelligence se jouait avec une facilité merveilleuse.
C'est surtout sur les affaires de Rome que nous eûmes de longues et fréquentes conversations. Je savais que dès le commencement de sa carrière politique, en 1848, il avait soutenu dans le Risorgimenlo la théorie de la se- ^ ./ paration absolue et de Tindépendance réciproque des ^ "^ y deux pouvoirs. Je le savais opposé à toute confiscation À ^ \^ des biens ecclésiastiques ; je n'ignorais pas qu'il pensait, avec M. de Tocqueville, qu'il est bon que le clergé ait, par la propriété foncière, un point de contact de plus avec la société où il vit; je savais enfin qu'il était aussi éloigné du fanatisme antireligieux que du fanatisme de la superstition, et j'avais été bien souvent l'humble instrument d'une protection que jamais il ne refusait aux prêtres dignes de ce nom qui avaient recours à lui. Cependant, et tout en partageant complètement sa manière de voir, lorsqu'il me manifesta pour la première fois son projet d'ouvrir des négociations avec la cour de Rome pour lui offrir la liberté complète de l'Eglise en échange
(le la renonciation au pouvoir temporel, je fus alarmé des (lifflcultés et des dangers de l'entreprise. Un jour que j'assistais, comme il m'arrivait souvent, à son déjeuner, j'osai lui parler ouvertement et plus longtemps qu'à l'ordinaire. 11 me paraissait que l'espoir qu'il avait d'amener la cour de Rome à accepter ses idées serait une chimère, tant que l'Autriche aurait un pied en Italie. J'ajoutai qu'il est dans la nature des pouvoirs spirituels de ne jamais dbdiquer, et que la papauté mo semblait destinée à perdre son autorité temporelle peu à peu, au milieu de l'indifférence universelle. L'appeler à une telle transformation en lui disputant un dernier lambeau de territoire, la contraindre à commencer sous une forme nouvelle le cours d'une nouvelle destinée, c'était s'exposer à faire revivre, par un semblant de martyre, une institution qui, ayant pour fondement et pour point de départ le principe d'autorité, est incompatible avec les sociétés modernes, qui ont la liberté pour base. Même en supposant que le Pape abdiquât son pouvoir temporel, je m'effrayais des conséquences que la liberté absolue de l'Église pouvait produire au milieu des populations de l'Italie méridionale, si superstitieuses , si peu avancées en fait d'instruction élémentaire. Quelle influence n'allaient pas exercer dans un tel milieu des prêtres et des moines en nombre démesuré, débarrassés de tout contrôle de la part des autorités civiles? Combien ne pourraient-ils pas être dangereux dans un pays partagé naguère en cinq ou six États , et menacé par cinq ou six prétendants intéressés à faire cause commune avec le clergé resté hostile, et à semer le désordre et l'insurrection ?
Il écoula ces observations sans m'interrompre, mais il répondit avec sa vivacité habituelle :
« Je ne partage pas vos alarmes; j'ai plus de confiance que vous dans les effets de la liberté. Concevez-vous ritalie sans Rome, et pouvez-vous assigner à Rome un autre rôle que celui de capitale de l'Italie? Ne voyez-vous pas que le moment est venu de résoudre cette question du pouvoir temporel, qui a été de tout temps la pierre d^achoppement de la nationalité italienne, et que le seul moyen de la résoudre est de rassurer le monde catholique sur le sort que Tltalie nouvelle fera à la papauté? On fait injure au catholicisme lorsqu'on prétend qu'il est incompatible avec la liberté. Ma conviction est, au contraire, qu'aussitôt que l'Église aura goûté de la liberté, elle se sentira comme rajeunie par ce régime salubre et fortifiant. Pourquoi les catholiques éclairés et sincères qui, dès l'année 1831, demandaient pour l'Église la suppression de tout privilège et de tout contrôle, c'est-à-dire le régime du droit commun, n'accepteraient-ils pas une solution qui met un terme à une situation monstrueuse? Vous dites que la papauté n'abdiquera jamais : je n'en demande pas tant, il suffit d'une renonciation tacite. D'ailleurs croyez-vous qu'elle ait à abdiquer quelque chose? Croyez-vous que le pouvoir temporel existe encore? La preuve qu'il est bien mort, c'est que l'occupation de Rome par les troupes françaises n'éveille aucune jalousie chez les autres puissances catholiques. Pensezvous qu'il en aurait été de même au xui* ou au xw^ siècle? N'est-il pas évident que le Pape a cessé d'être un prince indépendant et d'avoir une véritable influence politique
fin moment oiï il vil. (Vaumônes et où il accepte en frémissant une protection qu'il n'aime pas? Lorsque l'Europe sera convaincue que ce n'est pas au catholicisme que nous en voulons, elle trouvera naturel et convenable que le drapeau italien flotte à Rome de préfc^rence à tout autre drapeau. L'entreprise n'est pas facile, mais elle est digne d'être tentée. Ce n'est pas en vain que Tltalie a tant tardé à recouvrer son indépendance et son unité. La reconstitution de notrenationaliié ne doit pas être stérile pour le reste du monde. C'est à nous qu'il appartient do mettre un terme au grand combat engagé entre l'Église et la civilisation, entre la liberté et l'autorité. Quoi que vous en disiez, je garde l'espoir d'amener peu à peu les prêtres les plus éclairés, les catholiques de bonne foi à accepter cette manière de voir. Peut-être pourrai-je signer, du haut du Capitole, une autre paix de religion, un traité qui aura, pour l'avenir des sociétés humaines, des conséquences bien autrement grandes que la paix de Westphalie! »
C'est en exprimant ce noble et grand espoir qu'il mit fin à notre conversation. J'ai cru devoir la rapporter telle qu'elle m'est restée dans la mémoire et sans même cacher les hésitations de ma pensée , parce qu'elles font vivement ressortir la fermeté de décision du comte de Cavour. Il ne doit plus en effet être permis à personne aujourd'hui de mettre en doute la sincérité avec laquelle le comte de Cavour poursuivait cette tentative grandiose. Cependant, en Italie même et parmi des hommes qui appartiennent au parti libéral , plusieurs se sont mépris singulièrement sur les raisons qui ont décidé M. de Ca-
vourà faire déclarer solennellement par les Chambres italiennes que Rome doit être la capitale de Tltalie. A quoi bon, s'est-on demandé, cette prise de possession anticipée d'une ville occupée en même temps par la France et par le sainl-siége? Quel résultat pouvait-on attendre des négociations entreprises avec la cour de Rome? Dire qu'on veut n'aller à Rome qu'après s'être mis d'accord avec le monde catholique , n'est-ce pas renvoyer la revendication de notre capitale à l'accomplissement d'une condition inexécutable? Ainsi, même pour quelques-uns des partisans du comte de Cavour, cet acte n'était qu'un stralagème d'une valeur douteuse. Ne pouvant, disait-on, renoncer à jamais à réunir Rome au reste de l'Italie, et ne voulant pas en réalité dépouiller Turin du privilège d'être la capitale du royaume, on remettait pompeusement la solution de la question à l'époque d'une transaction que rien ne faisait prévoir comme prochaine.
Les intentions , les vues du comte de Cavour étaient bien différentes. Certes, il lui en coûtait d'ôter à Turin son éclat et son rang de capitale : mais jamais il n'a hésité un instant entre ce sacrifice, qui lui était en quelque sorte personnel, et la conviction qu'il avait de la nécessité absolue que Rome devint la capitale du nouveau royaume. Il était si persuadé de l'abnégation patriotique des habitants de Turin, qu'il m'a plusieurs fois répété, après son premier discours sur Rome, qu'il pouvait donner sans risque sa démission de député, si cela lui plaisait, certain que ses électeurs de Turin lui accorderaient leurs suffrages avec la même unanimité. Aussi, lorsque parut la brochure de M. Massimo d* Azeglio contre
le choix de Home, j'ai pu remarquer qu^aucune des considérations exposées par l'éloquent publiciste n'avait ébranlé la conviction du président du conseil. En provoquant le vote émis par les Chambres il se proposait d'atteindre immédiatement un double but. D'abord il apaisait les agitations intérieures et tranchait d'un coup les discussions sur le choix de la capitale , discussions qui, en 1848, lorsqu'il ne s'agissait que de choisir entre Turin et Milan, avaient eu déjà les suites les plus fà- I cheuses. En même temps il associait le Parlement à la ligne politique qu'il s'était tracée à l'égard du saint-siége, en faisant sanctionner d'avance le grand principe de l'Église libre dans l'État libre. Réduisant ainsi à néant j toutes les fins de non recevoir que le cardinal Antonelli f paraissait devoir opposer aux offres de négociations , lui enlevant par des déclarations publiques et solennelles tout prétexte pour élever des doutes sur la bonne foi du cabinet de Turin, le comte de Cavour voulait mettre le saint-siége en demeure de choisir entre la liberté religieuse qu'on lui offrait et les restes du pouvoir temporel. Enfin, et pour tout dire en un mot, ces déclarations étaient un appel au monde catholique, elles devaient provoquer un jugement de l'opinion universelle sur la séparation des deux pouvoirs et amener les âmes sincèrement religieuses à donner ouvertement leur adhé- * sion au système proposé par M. de Cavour.
Je touche ici à l'un des traits les plus remarquables du caractère du grand homme que l'Italie a perdu ; je veux parler de sa déférence extrême envers l'opinion publique. Celle-ci était à ses yeux la véritable souveraine
INÏIIODUCTION. '27
(lu inonde à notre époque, et il pensait qu'aucun changement n'était durable en fait s'il n'avait été auparavant mûri dans les esprits. J'ai dit quel était son respect pour la liberté de la presse, et certes il est superflu de faiie mention de l'importance qu'il attachait aux débats parlementaires. Ainsi qu'il l'a déclaré plus d'une fois à la Chambre des députés, Je plus grand nombre de ses notes diplomatiques étaient adressées aux populations encore plus qu'aux gouvernements. Il livrait à la publicité tout ce qui n'était pas compromettant pour les cabinets avec lesquels il traitait, et c'est par ses appels fréquents à l'opinion générale qu'il est parvenu à substituer, dans les rapports diplomatiques, à la notion païenne ou féodale de VÉtat l'idée de nationalité, immense révolution de laquelle est née l'Italie. Il sentait surtout la nécessité d'avoir l'opinion pour alliée dans cette question de Rome, question brûlante s'il en fut, que la force était impuissante à trancher, question de conscience et de haute moralité historique. Le vote du Parlement devait exercer sur les esprits cette influence élevée à laquelle, malgré son respect pour les opinions individuelles, le comte de Cavour n'a jamais voulu renoncer : ce vole rendait impossible les demi-solutions , les expédients de fantaisie : il calmait d'un côté les alarmes sincères ou affectées du parti catholique, de l'autre les impatiences naturelles ou calculées du parti avancé; il indiquait enlin aux aspirations nationales un but sublime, qu'on ne pouvait atteindre qu'en donnant à l'Europe des gages de concorde, de modération et de sagesse. Telles étaient les idées du comte de Cavour, et bien
que sa mort ait suivi de près, hélas! les discussions solennelles qu'il provoqua sur ce sujet, il a vécu assez pour en pressentir le Iriomphe. Chargé de dépouiller sa correspondance réservée, j'ai pu m'assurer par moimême des adhésions nombreuses qui arrivaient de tous côtés à son programme : J'Église libre dans l'État libre. Aussi me parlait-il avec un véritable enthousiasme des chances qu'il entrevoyait de réussir dans ses projets. Sa parole touchait alors à l'exaltation, à la poésie, et je restais frappé d'étonnement en voyant cet esprit si positif, cet économiste, ce politique consommé, s'exprimer avec tant de chaleur sur l'alliance possible et même prochaine du catholicisme et de la liberté.
C'est qu'il était aussi grand par le cœur que par l'esprit, et qu'à une logique inflexible se joignait en lui une nature pleine de confiante générosité. J'ai parlé longuement de son tempérament libéral; un autre trait le fera connaître encore mieux. Son premier mouvement était toujours plein de bienveillance. Même avec les hommes qu'il voyait pour la première fois, sa manière d'être respirait une aimable confiance. On voyait qu'il lui en coûtait de croire les hommes méchants, et qu'il ne se mettait en garde contre eux qu'à contre-cœur. Chez un homme qui avait une si grande expérience des hommes et des choses, cette disposition, qui ne saurait être attribuée à un défaut de sagacité, dénote à mon avis une bonté supérieure. Il était sujet à de véritables accès d'admiration enthousiaste pour tel ou tel de ses amis : aussi Ta-t-on souvent accusé à Turin de ne pas assez connaître les hommes, de ne pas savoir choisir son
eiilourage. 11 ne m'appartient pas de le défendre de ce reproche ; je dirai seulement qu'il avait au contraire la prétention de savoir juger les hommes, et qu'il se réjouissait des succès de ses amis comme de son propre ouvrage. Il n'épargnait pas son admiration aux hommes qui la méritaient de quelque manière. 11 reconnaissait avec la même impartialité les qualités de ses adversaires politiques et prenait vivement leur défense lorsque des maladroits les attaquaient devant lui. Visant avant tout à atteindre son but, il n'admettait pas la rancune en politique, et ses adversaires de la veille devenaient quelquefois ses instruments ou ses aides du lendemain. Cette conduite a donné lieu à bien des accusations de versatilité, à bien des doutes sur la solidité de ses principes. Il est des hommes qui ne lui ont point pardonné d'avoir, lui, ancien membre de la droite, contracté en 1833 une alliance avec le centre gauche de la Chambre dont il associa le chef, M. Hattazzi, à ses travaux. C'est encore ainsi qu'on lui a reproché d'avoir appelé en 1859 le général Garibaldi à former un corps de volontaires, à se mettre à leur tête, et à prendre part avec les armées régulières de la France et de la Sardaigne à la délivrance de l'Italie. — Il faut l'avoir vu pendant les mois d'avril, mai et juin 1859, pour se faire une idée de la dévorante activité dont il était doué. Tout à la fois président du conseil, ministre des affaires étrangères, de l'intérieur, de la guerre et de la marine, il avait transporté son lit dans les bureaux du ministère de la guerre, et il se promenait la nuit en robe de chambre, passant d'un ministère à l'autre, donnant tour à tour des ordres
:J0 INTUODUCÏION.
relatifs à l'artillerie, à la police, ou h la correspondance diplomatique. Tout entier à l'œuvre d'affranchissement, que lui importaient alors les dissidences qui le séparaient de Garibaldi? Ils voulaient tous deux délivrer l'Italie; le reste n'était rien. Une nuit [e général vint s'asseoir au chevet du comte de Cavour, et accepta le rôle dans lequel il devait, peu de temps après, accroître avec tant de bonheur sa juste renommée. Quant au comte de Cavour, il ne songea pas même aux embarras , aux préoccupations que devait lui attirer ensuite cette alliance avec le parti avancé. Et lorsque, au milieu des crises des deux années suivantes, on le blâmait d'avoir prêté des forces à ce parti en rappelant sur le théâtre de l'action le héros de Montevideo , il répondait nettement qu'il était loin de s'en repentir, si grande était la nécessité de transformer en armée d'Italie la brave armée du roi de Sardaigne, et de faire que le plus grand nombre possible d'Italiens prît part à la guerre nationale. C'est ce qu'il rappela en peu de mots le 20 avril 1861, dans la mémorable séance où le général Garibaldi parut à la Chambre en accusateur et en accusé tour à tour. J'assistais à cette scène grandement dramatique, et jamais je n!oublierai ce choc de deux âmes d'une trempe si différente , enflammées également de l'amour de l'Italie, mais séparées par des souvenirs douloureux ; celle lutte entre une intelligence supérieure façonnée de longue main à toutes les exigences de la politique, et l'instinct impétueux de l'homme primitif n'écoutant que sa passion d'autant plus aveugle et irrésistible qu'elle était .plus généreuse. D'un tempérament irascible autant que celui du général
INTRObUCTION. U
Garibaldi, joignant les nerfs délicats d'une femme a une puissante constitution physique, le comte de Cavour lit alors un effort suprême sur lui-même * ses brèves paroles s'élevèrent jusqu'à ces régions de l'émotion auxquelles il n'avait jamais osé atteindre auparavant, par une crainte exagérée de la rhétorique. Il fut noble et pathétique , fier et modeste en même temps : c'est qu'il disait ce qu'il sentait, ce qu'il me répétait bien souvent dans ses entretiens confidentiels.
Lorsqu'on embrasse d'un coup d'œil cette étonnante carrière politique, bien des contradictions qui ont semblé inexplicables disparaissent et se trouvent justifiées par un amour sans limites pour la liberté. Traité à la fois de clérical par les républicains, d'athée et de révolutionnaire par le parti clérical, le comte de Cavour suivait imperturbablement sa route. Impartial sans cesser de prendre à toutes les questions le plus vif intérêt, sa défiance des utopistes ne l'entraînait pas jusqu'à l'idolâtrie (lu sfdlu quOy de même que son mépris pour la routine ne le disposait point à s'éprendre de toutes les idées nouvelles. II encourageait de ses conseils, quelquefois même de son argent, les industries qui venaient s'établir pour la première fois dans le pays : il accueillait avec empressement tous les capitalistes étrangers qui venaient l'aider dans l'exécution des immenses travaux publics auxquels il a donné une impulsion si vigoureuse : il effrayait les hommes de finance par la hardiesse avec laquelle il poussait le Piémont à entreprendre le percement du Mont- Cenis, l'installation des arsenaux militaires à la Spezia, les fortifications de Casai et d'Alexandrie , mille autres
travaux qui dépassaienl la portée et les ressources d'un petit royaume de cinq millions d'habitants. Mais lorsqu'on venait proposer à*la Chambre de substituer à l'armée ^ régulière des milices volontaires telles qu'elles existent aux Etats-Unis; lorsqu'on demandait l'abolition de tous les impôts indirects et la création d'un impôt unique sur le revenu, ou bien d'un impôt progressif sur le capital, il repoussait avec une verve intarissable ces théories fâcheuses ou intempestives qui eussent pu empêcher le Piémont d'accomplir sa mission de libérateur de l'Italie. Le comte de Cavour avait ce qui a manqué jusqu'ici à un trop grand nombre d'hommes d'État : l'instinct et la ^ience de la liberté. Il repous^it toutes les théories qui, libérales en apparence, sont absolutistes en réalité. Bien souvent, en parlant de M. Mazzini et des républicains, il me disait : « J'admire leur dévouement h uni».
idée, mais j'ai horreur de leur fanatisme. » II aimait le système représentatif et parlementaire, parce qu'il le croyait le plus capable de mettre continuellement en mouvement toutes les intelligences, de faire par un échange incessant d'idées et par une discussion inépuisable l'éducation des classes inférieures de la société. Il ajoutait que pour que ce mouvement continuel ne devint pas un tourbillon et ne donnât pas le vertige à l'esprit public, il fallait qu'il existât au centre de la machine politique un pivot destiné à en régulariser et à en diriger l'action, une dynastie placée au-dessus de toutes les discussions, mais dont les intérêts demeurassent inséparables des grands intérêts nationaux. Le pouvoir exécutif ne devait, selon le comte de Cavour, jamais aller
à la remorque des pensées et des besoins du peuple, mais prendre au contraire les devants lorsqu'il s'agissait de mesures généreuses et réalisables, afin de pouvoir s'opposer avec une autorité suffisante au courant des passions populaires lorsque la foule obéirait à des entraînements dangereux et funestes. « Aucune république, disait-il souvent, ne peut se trouver en état de donner une somme de liberté aussi réelle et aussi féconde que celle que peut comporter la monarchie constitutionnelle , pourvu ^u'on n'en fausse pas Jesrouages par des jalousies mesquines^et des défiancea malheu-
luses. La forme répubA:aine adaptée aux besoins et aux mœurs de l'Europe moderne est encore h découvrir... Elle supposerait, en tout cas, déjà achevée cette grande tâche de l'éducation populaire qui sera l'œuvre de notre siècle. » Aussi n'admettait-il le suffrage universel que dans ces occasions extraordinaires où, tout étant mis en cause, la nécessité de tout reconstruire oblige à faire appel à la volonté de tout le monde. Bien qu'étant assez disposé à abaisser progressivement le cens électoral , il aurait combattu énergiquement toute proposition tendante à établir d'une manière permanente et définitive le suffrage universel en Italie, car à ses yeux, la première garantie de la liberté de l'électeur, c'était sa capacité.
Au reste, le comte de Cavour n'aimait pas les pro-
fessions de foi, et il avait la plus grande antipathie polir ^ ; ce qu'on a appelé V esprit doctrinaire. Tout dogmatisme répugnait à sa nature, et il avait l'habitude de dire que . la conclusion la plus claire à tirer de l'histoire est que ^ toute société ne vit que par la combinaison de plusieurs
34 I^TRODUCTIO^^
principes, Téquilibre de plusieurs forces. Loin de prétendre à rinfaillibilité , il avouait souvent qu'il s'était trompé, soit dans ses jugements sur certains hommes, soit dans l'appréciation de certains faits. « Un de ces Jours, me dit-il une fois, je vous dresserai la liste de mes erreurs politiques ; ce ne sera pas la moins instructive de mes leçons. » Dans une autre occasion il disait en riant : « Les hommes qui sont au pouvoir ne s'aperçoivent jamais qu'ils sont impopulaires; car il y a une grâce d'état pour les ministres comme pour les maris, n On sait que la conscience de ce qu'il valait et de la grandeur de son rôle historiquej^'avait pas ôlé au comte de Cavour cette simplicité , cetle sorte de bonhomie spirituelle qui donnait un charme si séduisant à sa conversation. Rien n'était trop petit pour lui : il s'intéressait à votre personne, à vos habitudes, à vos affections. Son regard perçant devinait sur votre visage les sentiments qui naissaient dans voire cœur, et ses questions, sans jamais être indiscrètes, faisaient assez voir qu'il péncHrail jusqu'au fond des intentions de son interlocuteur. II arrivait souvent qu'après avoir passé quatre ou cinq heures de suite à s'occuper des affaires de la marine, des finances ou de l'intérieur, il passait dans le cabinet où je travaillais, et là, sautant et courant dans la chambre comme un écolier qui a fini sa lâche, il s'entretenait quelques instants avec moi pour se reposer. Il donnait alors pleine carrière à son esprit : les épigrammes sur ses adversaires, sur les orateurs boursouflés de l'extrême gauche et de l'extrême droite pleuvaient avec une fellc abondance qu'il semblait qu'il prît sa revanche de la
IM'RODLCTION.
réserve qu'il s'était habitué peu à peu à garder dans ses discours à la Chambre. Souvent il plaisantait sur luimême, surtout lorsqu'il était obligé de paraître en grand uniforme dans les fêtes officielles. Hormis les occasions où il ne pouvait s'en dispenser, il ne portait jamais de décorations, et il avait peu de goût pour ceux qui aiment à se parer de rubans. Comme on était venu lui conseiller l'inatitution d'un ordre destiné à remplacer ceux qui existaient dans les différents États de la Péninsule, il s'y refusa. « Ne voyez-vous pas, dit-iU que l'esprit de la société actuelle est contraire à ces sortes de choses? Pourquoi créer des causes nouvelles d'inégalité lorsqu'une force irrésistible pousse toutes les classes vers l'égalité? Je gage quenians cinquante ans il n'y aura plus d'ordres de chevalerie en Europe. » J'ignore ce qu'il adviendra de cette prophétie, mais ces paroles d'un homme qui était revêtu de presque tous les ordres existants en Eu- / rope m'ont paru pouvoir être rapportées.
Il n'accordait pas à la naissance une importance plus grande. Il m'est arrivé un jour de lui demander comment il se faisait qu'une devise allemande Gott will Recht lit partie de ses armoiries. « On prétend, me répondit-il,
originaire de la Saxe, et qu'un pèlerin du nom de Benz est venu en 1080 en Piémont. De là les coquilles que vous voyez sur mes armes, et la devise qui les décore. Y croyez-vous? Non. Ni moi non plus. » Et il partit d'un éclat de rire si bruyaqt que la chambre en résonna longtemps. Dans une autre circonstance quelqu'un s'opposait à ce que le cordon de l'Annonciade fût donné à un éminent personnage, et rappe-
36 kNTKODUCTlOiN.
lait que les statuts de Tordre exigeaient que les chevaliers eussent une noble généalogie. Il répondit : « Ne voyezvous pas que vous condamnez ainsi Tordre de TÂnnonciade à ne se recruter désormais que parmi les hommes qui ont plus d'ancêtres que d'esprit? » Cependant il pensait que l'aristocratie pourrait jouer encore un beau rôle en Italie. Noblesse oblige était un de ses mots, et il répétait souvent que ceux qui ont des aïeux illustres ^ ^ doivent racheter h force de bienfaits, au fnoyen de ser-
vices rendus à leurs compatriotes, ce privilège de la naissance, qui devient si souvent un objet de haine et d'envie. « L'égalité des droits, disait-il, ne fera cesser jamais l'inégalité des conditions : aussi n'y a-t-il qu'un moyen de prévenir le socialisme , c'est que les classes supérieures se dévouent au bien des classes inférieures , sinon la guerre sociale est inévitable. » C'est à ce rôle
. bienfaisant exercé par l'aristocratie et la haute bour-
) ' ^ geoisie qu'il attribuait surtout la prospérité de l'Angle-
/ '\ \ / ' ^ terre, pour laquelle il professait une admiration sans
: égale. Dès le début de sa carrière politique il s'^appliqua à modeler le Piémont sur les institutions anglaises. Le
1 genre d'éloquence de ses discours était anglais plutôt que français, et il visait bien plus à être un parfait debatcr qu'un grand orateur. Par son sens pratique, par ses connaissances économiques et industrielles, enfin par son respect extraordinaire pour toutes les libertés, le comte de Cavour eût pu prendre rang parmi les hommes d'État anglais. Il en avait le patriotisme, et, quoiqu'on ait prétendu le contraire, la fierté; car la souplesse de son caractère n'alla jamais jusqu'à l'oubli de l'honneur
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national, et, s'il m'était permis d'entrer dans le champ de sa politique extérieure, je pourrais citer maint exemple du courage qu'il sut déployer dans ses rapports avec les grandes puissances. À la suite de la cession de la Savoie et de Nice , il plut aux partis extrêmes d'altribuer à M. de Cavour toute sorte de projets de cessions territoriales. C'était un Jour la Sicile, le lendemain la Sardaigne ou la Ligurie qui devait cesser d'appartenir au royaume d'Italie. Comme si c'eût été la peine d'arracher dans plusieurs grandes batailles la Lombardie à l'Autriche, de rallier par des miracles de patriotisme et d'habileté les populations du midi de l'Italie autour du roi Victor-Emmanuel, pour défaire d'un côté ce qu'on avait fait de l'autre, pour détacher telle ou telle des plus belles, des plus fortes, des plus véritablement italiennes parmi les provinces de la Péninsule! Le bon sens public a fait Justice de ces imputations ; mais qu'il me soit permis de l'afiirmer encore une fois, bien que cette affirmation soit sans doute superflue , jamais le comte de Cavour n'aurait consenti à séparer du royaume d'Italie une seule de ses provinces actuelles. Mon devoir est d'ajouter aussi que jamais il n'a été question d'aucun projet de ce geiH*e, et qu'après la cession de Nice et de la Savoie, jamais le moindre symptôme n'a pu donner à croire que le gouvernement de l'empereur Napoléon III songeât à des acquisitions de ce genre.
Est-il besoin au reste de donner des preuves du courage du comte de Cavour? J'ai vu son calme plein de grandeur lorsqu'au printemps de 1859 il remit au baron de Kellersperg la réponse à l'ultimatum autrichien ; je
Fai vu donner sans sourciller Tordre d'inonder les vastes plaines placées entre le Tessin, la Doire et le Pô, opération savamment préparée d'avance et qui a tant contribué à la défaite du général Giulay. Enfin j'ai admiré son énergique tranquillité lorsque, par suite d'un mouvement des Autrichiens vers Biella, Turin fut un moment menacée d'invasion. Aussitôt, bien que la stratégie conseillât d'abandonner Turin, le ministre, ne voulant 'à aucun prix que l'ancienne capitale des rois de Sardaigue fût livrée aux étrangers, fit des préparatifs pour une défense énergique. Une commission fut nommée pour pfésîder à la formation des barricades; des ordres furent expédiés par le télégraphe pour appeler aux armes toute la population des environs, et tout cela fut fait sans parade, sans proclamations, sans que les rues et les places de Turin témoignassent le moins du monde de l'émoi de ces heures solennelles.
En parlant de l'Angleterre, le comte de Cavour aimait à répéter qu'un changement analogue à celui qui s'est produit dans la politique commerciale de la Grande-Bretagne devait s'opérer peu à peu dans sa politique extérieure. « Déjà, disait-il, l'Angleterre n'est phis le champion de l'absolutisme sur le continent, et il ne serait pas facile à un ministère anglais de s'allier avec l'Autriche pour l'oppression de l'Italie . S'il n'est pas dans le rôle des ministres anglais d'exercer la brillante et généreuse initiative qui semble réservée à la France, il n'en est pas moins vrai que le patriotisme britannique tend à se transformer, qu'il commence à être moins exclusif, moins égoïste, et que de plus en plus il placera la prospérité de
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r Angleterre non dans l'abaissement systématique des autres puissances, mais dans rétablissement de rapports internationaux fondés sur la Justice et sur Thumanité. « Toutefois, malgré l'estime qu'il ressentait pour l'école de Manchester, il ne croyait pas que des congrès de la paix pussent avoir une grande influence sur l'avenir de l'Europe. <( Certes, disail-il souvent, les guerres, surtout les guerres injustes, tendent à devenir toujours plus rares I on Europe; elles seront du moins de plus en plus courtes ;. et moins désastreuses ; mais la paix universelle me parrftt » une sorte d'idéal dont on doit se rapprocher constam- ; ment sans pouvoir se flatter de l'atteindre. » J^^i^--^ ^^
n était surtout une éventualité à laquelle le comte de /\ ^r ^ Cavour refusait obstinément de croire : la guerre entre ? — ^ y. la France et l'Angleterre. L'hypothèse d'un tel événe- ' ^ '
ment l'effrayait comme celle d'une ère nouvelle de bar- / • - ' ''
barie s'étendant sur l'Europe. La France et l'Angleterre étaient pour lui les deux pôles de la civilisation, le cœur et le cerveau de l'Europe ; les voir sincèrement unies et alliées à l'Italie était son rêve favori. Aussi revenait-il souvent avec bonheur sur cette alliance de Crimée qui fut sa première grande conception diplomatique, et qu'il au^it voulu voir renouvelée non pas contre la Russie, mais contre rAutriche.
Sa reconnaissance pour la France dépassait encore, s'il se peut, son admiration pour l'Angleterre. Il déplorait seulement que les Français, si libéraux par l'instinct, le soient si peu par les idées, et que cette nation qui aime le plus passionnément la liberté, ait été jusqu'à présent dans rirapossibilité de cultiver et de faire fleurir cette
plante précieuse. 11 en accusait surtout Texcessive centralisation, et il espérait qu'en France aussi le progrès commencerait dans le champ économique. 11 voyait avec le plus grand plaisir la réforme que la volonté énergique et éclairée de FEmpereur commençait à introduire dans
j le régime douanier. Peu de jours encore avant sa mort il me recommandait de réunir les numéros du Moniteur qui contenaient le compte rendu des débats des assem-
! blées françaises sur l'abolition de l'échelle mobile, qu'il
. espérait, inutilement, hélas ! pouvoir lire aussitôt entré
i en convalescence.
Ainsi c'était toujours vers la liberté que se tournait ce grand esprit. Il n'est pas facile d'énumérer les services que M. de Cavour a rendus à la cause libérale. Ils sont loin d'être limités à la Péninsule italienne. L'Autriche, arrêtée par une diplomatie supérieure à la sienne, obli-
gée d'en appeler brutalement au sort des armes , s'est changée, sous l'empire de la nécessité et du malheur, en un gouvernement constitutionnel. A çé point de vue encore, les batailles de Magenta et de Solferino ont exercé l'influence la plus bienfaisante. Ces défaites de l'Autriche ont été , pour les races slave et hongroise ,
de véritables victoires. Toutes les populations du centre
et du nord de l'Europe ont ressenti le contre-coup des événements qui se sont accomplis en Italie. Les Allemands commencent à éprouver ce besoin énergique de force et de grandeur qui transforme une race privée de cohésion politique en une nation vivante. La Prusse, quelles que soient ses hésitations, ne reculera pas toujours devant la tâche qui lui est assignée par la Provi-
flence : il y a dans Texemple du Piémont un prestige qui agira sur elle et un enseignement qu'elle comprendra.
Les libéraux français, nous Tespérons du moins, trouveront eux aussi quelque raison de s'accorder à rendre pleine justice à Thomme qui a tant fait pour Talliance définitive de leur pays avec le nôtre. Lorsque le temps aura effacé les ressentiments personnels et enseveli dans Toubli les petites manœuvres des partis / on reconnaîtra que la politique extérieure de la France n'a pas été sans influence sur sa politique intérieure; que la première n'a pu être large, réformatrice, libérale sans que le régime intérieur se modifiât peu à peu dans le même sens et dans la mesure que rendait possibles la condition faite à la France par soixante ans de révolution. On saura gré au comte de Cavour d'avoir énoncé la seule solution véritable de ce grand problème des rapports entre l'Église et l'État, qui s'impose de plus en plus à la génération actuelle. Le concordat de 1801 a été une trêve habile, il n*a pas été une solution. La France, cette nation qui est à la fois voltairienne et catholique , révolutionnaire et cléricale, devra s'élever enfin au-dessus des antinomies entre lesquelles elle s'est débattue jusqu'à présent, et donner à l'Église la seule liberté dont elle ait besoin , la liberté dans le droit commun.
Ainsi, pour la première fois depuis bien des siècles, un Italien s'est trouvé en état d'exercer sur l'Europe une grande influence politique. Cette idée de la nationalité italienne dont la littérature avait gardé depuis Dante la magnifique tradition, n'avait pu encore se personnifier dans un homme qui eût la taille et les facultés d'un
homme d'État. Alfieri, Foscolo, Manzoni, Balbo» Gioberti, d'Azeglio eux-mêmes étaient des littérateurs et des philosophes plutôt que des politiques. Il fallait un homaie qui, au patriotisme de ritalien» joignit la connaissance réelle et positive de l'état de l'Europe , et des moyens d'action qu'exigent les progrès modernes ; qui cherchât la délivrance de l'Italie , non dans une révolte sauvage contre toutes les traditions européennes, mais dans l'union intime avec les puissances qui marchent à la tête de la civilisation. Tel fut le comte de Cavour. Tel a été son rôle providentiel.
— C'était au mois de mai 1860. Le comte de Cavour revenait de Tune de ces couî*ses rapides qui interrompaient à de rares intei^valles la féconde série de ses travaux. A quelques milles de Turin, il regarda à la portière du wagon et me dit : « Voyez-vous là-bas cette flèche à demi cachée dans les arbres? C'est le clocher de l'église de Santena, là est le château héréditaire de ma famille. C'est là que je veux reposer après ma mort. » Qui m'eût dit alors qu'un terme si proche était marqué à cette puissante existence que je me plaisais souvent à me figurer arrivée à la verte vieillesse des Palmerston et des Ilussel ! Qui m'eût dit alors qu'un an à peine api'ès ce voyage je devrais, accomplissant jusqu'au bout un triste devoir, accompagner à Santena la dépouille funèbre du grand ministre ! Ce lugubre pèlerinage ne sortira jamais de ma mémoire. Je voyais pour la première fois ces grands arbres , ces jardins , ce vaste manoir dont il m'avait parlé bien souvent et qu'il avait réservé pour sa dernière demeure, préférant se rendre, dans ses courts
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moments de loisir, à sa ferme de Leri , où les larges prairies, les vastes rizières se prêtaient mieux à ses habitudes laborieuses. Quoique les habitants de toutes les communes voisines se fussent empressés de se rendre à Santena, c'était un humble convoi que celui que nous suivions : mais dans tout le cortège, sur le visage de tous une douleur sincère et profonde. Arrivés au caveau de la famille, il se trouva que la niche creusée dans le mur à la place que le comte de Cavour avait lui-même désignée était trop petite, et il fallut Tagrandir. Ces coups de marteau reteqtissaient dans mon cœur ; il me semblait entendre la fatalité qui poursuit Tltalie depuis tant de siècles s'acharner avec une persistance impie contre l'œuvre splendide presque achevée par le grand Italien. C'est à nous cependant, c'est aux Italiens qu'appartient le soin de sa gloire, car elle est inséparable de l'avenir de notre pays. L'homme qui, au milieu de redoutables épreuves, s'écriait dans la sohtude de son cabinet : (t Périsse mon nom, périsse ma réputation, mais que l'Italie soit! » celui-là est bien digne que son souvenir vive éternellement dans le cœur des Italiens. Le rôle des véritables grands hommes ne finit pas dans la mort. Modèles de dévouement et de patriotisme , ils deviennent dans leur tombeau le type de la nation pour laquelle ils ont vécu. La conduite des Italiens s'inspirera du souvenir du comte de Cavour. Ils sauront comme lui concilier la largeur des idées avec un esprit positif et pratique, joindre l'impartialité des jugements à un amour passionné du bien. Comme lui, ils seront également éloignés de l'apa-
(hie et du fanatisme, tolérants pour toutes les convictions.
inexorables pour toutes les hypocrisies ; ils éviteront de mettre jamais les intérêts de la patrie en opposition avec les grands intérêts de la justice et de Thuroanité. Alors ritailie , composant enfin un corps homogène , librement réunie autour de son roi, développant ses immenses ressources en vue du progrès et de la civilisation , sera un magnifique témoignage de ce que valait Thomme qui lui a ouvert la voie de ses destinées nouvelles.