‹ Œuvre parlementaire du comte de CavourChapitre 22 sur 69 · Le maréchal de Latour · texte numérisé non relu

Le maréchal de Latour

la force; cela signifierait quelque chose si la Belgique fût restée soumise à la domination française, ou qu'elle eût eu une dynastie hostile au catholicisme; mais chacun sait que la révolution de 1830 a été l'œuvre surtout du parti catholique; que ce parti fut en majorité dans le congrès élu après la révolution pour délibérer sur la destinée du pays ; que les membres du gouvernement étaient alors les Mérode et les autres chefs, aujourd'hui encore reconnus, du parti catholique. Ce parti fit de nombreuses réformes en faveur du catholicisme ; il assura l'indépendance de l'Église , lui donna la liberté et une sorte de monopole dans l'enseignement; il la confirma dans la possession de ses biens et lui constitua une dotation trèsconsidérable ; mais il ne pensa jamais à changer la législation relativement au mariage, et ni ce parti, ni l'Église, ni un seul des ecclésiastiques qui siégèrent dans le congrès belge ne prit la parole contre le mariage civil.

L'honorable maréchal et le général All)crto Lamarmora ont dit que nous verrons probablement bientôt la loi actuelle sur le mariage abolie en France; je n'en crois absolument rien. J'ai passé, il y a peu de temps, quelques jours en France; j'y ai vu des hommes qui av^iient modifié leurs opinions libérales, mais aucun de ceux qui peuvent exercer quelque influence sur le gouvernement ne m'a paru disposé à revenir à l'ancienne législation sur le mariage ; et s'ils faisaient un reproche à mon honorable ami le garde des sceaux , c'était non point de n'avoir pas proposé une loi assez catholique, mais de n'avoir pas proposé la loi française. D'ailleurs ce qui se passe en France ne fait pas supposer que le

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clergé y soit contraire à la loi du mariage civil. L'auteur de celte loi, en effet, c'est le grand empereur dont le nom eût été immortalisé rien que par le code Napoléon , s'il ne l'eût été encore par de merveilleuses victoires. Si la législalion qu'il a donnée à la France était contraire, je ne dis pas au dogme, mais aux tendances des catholiques, comment le clergé français aurait-il témoigné récemment tant de sympathies, tant de dévouement à l'héritier de son nom?

Rien ne subsiste donc des raisons qu'on a tirées de l'histoire pour combattre le projet. Reste la question morale et politique. Quelques-uns des honorables adversaires de cette loi la repoussent, parce qu'elle doit avoir, selon eux, pour effet d'attiédir dans les populations le sentiment religieux , le respect que nous voulons tous voir rendre au culte de nos ancêtres. Ils veulent que du moins la loi civile sanctionne les prescriptions de la loi ecclésiastique en matière matrimoniale. Ici, Messieurs, la question grandit beaucoup : il ne s'agit plus du mariage seul , mais d'un système entier de législation; il s'agit de savoir ce qui doit être le plus avantageux pour l'Église , de la liberté absolue 'ou de la protection du pouvoir civil. Si nous adoptions sur ce point le principe que je viens d'indiquer, et que recommande le vénérable archevêque de Verceil, nous nous trouverions tout simplement ramenés à la législation du moyen âge. Si l'intérêt de la religion veut que ses prescriptions soient sanctionnées par le pouvoir civil en ce qui touche au mariage, pourquoi ne pas demander qu'une sanction pénale soit aussi attribuée à ses autres préceptes en ce qu'ils ont de relatif aux actes

extérieurs de Thomme? On raisonne ainsi : — Tautorité civile commande le respect de Tl^^lglise, elle peut donc commander le respect de la loi de l'Église sur le mariage. — Des assimilations de ce genre mèneraient loin. Et puis, si le gouvernement fait respecter TÉglise, c'est que les citoyens qui font partie de T Église ont le droit de n'être pas troublés dans les cérémonies religieuses par ceux qui n'en reconnaissent pas la sainteté; car il n'y aurait plus de liberté, si une catégorie de citoyens pouvait violer le droit d'une autre. Mais c'est à un point ! de vue plus haut qu'il faut se placer pour juger entre . ceux qui veulent que le pouvoir civil se fasse l'exécuteur . des lois de l'Église et ceux qui veulent que l'Église, dans I son propre intérêt, soit laissée à son entière libert<\

Regardez l'Europe : dans quelle situation était le catholicisme au commencement du siècle, dans quelle situation est-il aujourd'hui? Le progrès religieux est immense. Il y a progrès religieux en Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans une grande partie de l'Allemagne, en France ; le seul pays où il n'y en ait pas, je le dis avec regret, c'est l'Italie. Et s'il y a eu progrès dans les idées religieuses en Angleterre, w Hollande, en Belgique, en Allemagne et en France, c'est que dans tous ces pays le catholicisme est plus ou moins séparé du pouvoir civil, et que le principe de la liberté de conscience y est plus ou moins appliqué. J'invoque à l'appui de mon opinion une autorité qui ne sera suspecte à aucun des préopinants, à aucun des amis les plus tendres de la cour de Rome; j'invoque le témoignage d'un écrivain qui a professé des doctrines que je n'admets certes pas, mais qui

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a montré un talent élevé et une grande éloquence : le comte de Montalembert. Je l'appelle à mon aide avec d'autant moins de scrupules qu'il m'a adressé de dures I et sévères paroles. Dans un livre qu'il a récemment publié sous ce titre : Des intérêts catholiques au xix^ siècle ^ le comte de Montalembert démontre que le catholicisme est en progrès de nos jours par rapport aux deux siècles derniers, et que ce progrès se fait voir partout où la liberté règne. Quelles que soient sur tout le reste les opinions de cet écrivain , nous préférons son autorité, ' qui est celle d'un homme de cœur et de courage, à celle de tels membres obscurs de la Société -de Saint-Vincent de Paul (hilarité prolongée) qui ne visent qu'à nous ramener aux heureux temps du moyen âge.

Quelques honorables sénateurs ont condamné la loi non pas comme injuste, mais comme inopportune en présence de l'état d'agitation où la question religieuse a mis les esprits. Si, en retirant cette loi, le ministère avait le pouvoir de faire cesser l'agitation , il aurait le courage peut-être de renvoyer à des temps moins difficiles une réforme qu'il considère pourtant comme extrêmement désirable. Mais nous savons tous. Messieurs, que la nation attend cette réforme, que ses vœux se fondent sur des considérations de la première importance, qu'elle veut, disons -le franchement, voir cesser un état de choses qui l'humilie. Personne ici ne saurait me contredire lorsque j'affirme que notre législation sur le mariage est la plus défectueuse qui soit en Europe ; eh bien, la nation le sait, et sa juste susceptibilité en est offensée. Après s'être montrée si mûre, si apte aux progrès civils, poli-

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tiques, économiques, elle ne voit qu'avec répugnance

au milieu de sa législation, et dans Tune des parties les

plus essentielles, un absurde débris du moyen âge, une

institution dont se sont débarrassées depuis longtemps

I les nations les moins avancées, Naples, par exemple.

Cette réforme est réclamée par les intérêts, bien plus,

; par la dignité et par l'amour-propre national ; le pays

I n'y renoncera pas facilement; le vote de la chambre

j élective, les manifestations des conseils communaux sont

là pour le prouver.

C'est en votant cette loi que vous calmerez les esprits,

/ tenus depuis longtemps en suspens à ce sujet. Loin de

! mettre obstacle ainsi à un accord avec la cour de Rome,

comme on l'a prétendu, vous aurez pris le seul moyen de rendre cet accord possible. La nation demande des réformes dans les rapports de l'Église et de l'État : parmi ces réformes , il en est qui peuvent être l'ouvrage du pouvoir civil seul, il en est d'autres qui ne peuvent s'accomplir sans le concours de l'autorité ecclésiastique. Or je dis avec sincérité, je dis avec douleur que vous ne pourrez obtenir ce concours, en tant qu'il est permis de l'espérer, que lorsque vous aurez accompli les réformes qui dépendent uniquement du pouvoir civil. Jusque-là, le pays n'étant point satisfait dans ses justes désirs en ce qui appartient purement à Tautorité de l'État, sera mal disposé à reconnaître dans toute son étendue cette part d'autorité que nous sommes les premiers à vouloir attribuer à l'Église.

Et ici. Messieurs, je parlerai sans détour. Dans l'opposition extrêmement vive qui s'est élevée contre ce

projet, toutes les armes employées n'ont pas été légales, ni même loyales. Derrière un grand nombre de personnes que j'honore infiniment, se sont mis en ligne les hommes les plus actifs d'un parti extrême qui essaye, par des menées obscures, par des machinations coupables, d'attenter à nos lois constitutionnelles, qu'il regarde comme la source de ces réformes si détestées. Une telle conduite a indigné le pays; l'irritation est profonde, et comme un excès en appelle naturellement un autre, voici qu'un mouvement très-prononcé d'opinion réclame Xincaméra" lion des biens ecclésiastiques. Ce mouvement, le fait me semble incontestable, a été une suite de la guerre déloyale et factieuse que certains membres exaltés du parti clérical ont faite au mariage civil. Je le répète. Messieurs, il est certain pour moi que tant que nous n'aurons pas mené à bonne fin les réformes que réclament les temps nouveaux et les institutions nouvelles, toujours une partie notable des citoyens sera portée à des tendances exagérées.

Je répète, d'ailleurs, et sans avoir besoin de développer ce second aperçu, que quant aux réformes pour lesquelles le concours de Rome nous est indispensable, nous n'en viendrons pas à bout tant que nous n'aurons pas su accomplir celles qui ne dépendent que de nous.

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