‹ Œuvre parlementaire du comte de CavourChapitre 23 sur 69 · CONTRE LA RUSSIE · texte numérisé non relu

CONTRE LA RUSSIE

On a dit avec justesse que l'alliance du Piémont avec les puissances occidentales pour la guerre de Crimée était l'un des exemples, rares de nos jours, d'une politique prévoyante et qui sait où elle va. Ajoutons que c'est aussi un exemple de ce que peut le génie d'un homme sur l'opinion. II faut avoir habité Turin en 1855 pour savoir avec quel étonnement mêlé d'incrédulité l'on apprit que le Piémont allait se mêler à la guerre de Crimée et envoyer 15,000 hommes contre la Russie. C'était six années à peine après le désastre de Novare : l'équilibre entre les dépenses et les recettes n'avait pas été atteint; le pays était agité par les intrigues cléricales et révolutionnaires; la cour de Rome venait de publier les pièces diplomatiques échangées avec la Sardaigne dans des négociations qui n'avaient abouti qu'à une rupture; l'Autriche avait séquestré les biens des émigrés lombards devenus sujets du Roi de Sardaigne; de tous côtés l'on se récriait contre les violences de la presse piémontaise ; de tous les cabinets d'Europe les conseils de prudence pleuvaient sur le ministère piéraontais. Il fallait un certain courage, en de telles circonstances, pour parler d'envoyer près de moitié de l'armée active sur le rivage lointain où les forces de la France et de l'Angleterre combattaient depuis plusieurs

mois sans avoir obtenu aucun succès décisif. Au sein môme du cabinet l'hésitation fut grande; le généralDabormida, ministre des affaires étrangères, donna sa démission. Le comte de Cavour, dont la résolution paraissait prise et le plan arrêté, prit pour la première fois le portefeuille de l'extérieur, tout en conservant la présidence du conseil et le portefeuille des finances ; M. Rattazzi dut se charger de deux ministères, celui de l'intérieur et celui de la justice.

Lorsque, au mois de novembre 1854, l'Angleterre fit à la Sardaigne les premières ouvertures pour l'engager à prendre une part active au traité du 10 avril 185/i, — dont elle avait, d'accord avec la France, donné communication à tous les États, — toutes les considérations qui servent communément de base à la politique conseillaient au cabinet de Turin de se borner à une simple adhésion. C'est ce qu'avaient fait tous les États secondaires : la Belgique s'était retranchée dans sa neutralité, le roi de Naples avait déclaré que des obligations antérieures lui défendaient d'armer contre la Russie. La tentation était grande de suivre ces exemples, ou de temporiser comme la Prusse jusqu'au dernier jour, pour échapper à la responsabilité d'une décision. Mais le Piémont constitutionnel était un nouveau venu sur la scène européenne; son activité libérale, au milieu de la somnolence qui avait succédé dans les autres États à la crise de 1868, avait attiré l'attention sur lui ; il avait besoin de faire ses preuves , de se relever de ses dernières défaites, et de le faire d'autant plus promptement que l'Italie ne pouvait plus espérer qu'en lui, et souffrait depuis trop longtemps pour être patiente. Le comte de Cavour le sentit; son tempérament d'ailleurs ne le portait guère aux tergiversations. Depuis qu'il était entré aux affaires, il s'était proposé un grand but: unir plus étroitement le Piémont aux deux puissances qui, malgré des apparences contraires et de nombreuses défaillances , représentent au fond la cause libérale en Europe ; et se servir de leur aide pour déjouer les menées envahissantes de l'Autriche

et contrecarrer sa politique en Italie, Une occasion se présentait de rendre service à ces deux puissances, de leS engager moralement dans la partie qu'il jouait; il en profita avec empressement. Il devina qu'on était arrivé à l'un de ces instants décisifs où l'obole du pauvre vaut autant qu'en d'autres circonstances le don fastueux du riche; il comprit qu'un hasard providentiel offrait enfin à l'Italie ce point d'appui grâce auquel , à l'aide d'un levier médiocre mais laborieusement utilisé, Ton peut remuer un monde. Puis , pour tout dire , le plaisir de tirer parti des embarras de l'Autriche avait pour l'esprit allègre et délié du comte de Cavour une séduction à laquelle il n'essayait pas de résister. Évidemment, malgré l'air d'habileté et d'importance que prenait sa diplomatie, l'Autriche se trouvait en présence de deux impossibilités. Sauvée en 18ii8 par le czar Nicolas, elle ne pouvait, malgré tout le courage dont elle avait fait preuve dans ce genre, pousser l'ingratitude jusqu'à combattre ouvertement contre lui. Elle ne pouvait pas davantage faire cause commune avec la Russie et renoncer à ses propres vues sur l'Orient. Le résultat à peu près infaillible de cette situation était qu'elle devait mécontenter tout le monde et tomber dans l'isolement. Le comte de Cavour eut le mérite de s'en apercevoir des premiers ; il fit plus, il soutint que, môme dans le cas où l'Autriche prendrait parti pour les puissances occidentales, il valait mieux pour le Piémont faire la guerre à côté des trois puissances réunies que de s'effacer dans une stérile neutralité. Quelque service en effet que l'Autriche pût rendre à la France et à l'Angleterre, il éUiit tout h fait impossible qu'elle s'en fît payer aux dépens du Piémont, si celui-ci, agissant de son côté dans la mesure de ses forces, ne lui cédait pas en bon vouloir. Si, au contraire, l'Autriche se rangeait du côté de la Russie , la guerre de Crimée se transformait en une guerre des nationalités opprimées; l'alliance du Piémont avec les puissances d'Occident était le commencement de la résurrection de l'Italie.

Ce fut par une active et infatigable propagande de ces idées, par des conversations de toutes les heures avec les hommes marquants des différents partis, que le comte de Cavour réussit à gagner à ses vues un assez grand nombre de journalistes, de députés, de sénateurs. Son intimité avec sir /

James Hudson, les rapports qu'il entretenait avec plusieurs hommes d'État français et anglais lui donnèrent bientôt l'autorité morale nécessaire pour la direction des affaires extérieures, dont il s'occupait ostensiblement pour la première fois. Néanmoins, dans le cours des négociations qui précédèrent l'accession formelle, il rencontra des écueils de plus d'un genre.

La première idée de l'Angleterre avait été de prendre à "^

ses gages un certain nombre de soldats piémontais et de les envoyer en Crimée à ses frais, pour renforcer le corps commandé par lord Raglan, lequel avait été cruellement éprouvé parles maladies et par le manque d'objets de première nécessité. Le comte de Cavour, par l'entremise du gouvernement français, fit substituer à ce plan inacceptable celui d'une alliance où le Piémont entrerait de pair avec les deux puissantes nations , avec les mômes droits et en courant les mômes chances; et l'aide financière de l'Angleterre fut agréée à titre non pas de subside, mais d'emprunt pur et simple. On vit bientôt que le comte de Cavour avait bien interprété les sentiments du pays, car lorsque la signature du traité d'alliance fut connue, le bruit s'otant répandu qu'un subside avait été reçu , il s'éleva dans l'armée une répulsion très-vive; les officiers supérieurs écrivaient que s'il en était ainsi, les soldats ne partiraient que la tête basse et le cœur froissé ; la rumeur ayant été démentie, les demandes pour prendre part à l'expédition affluèrent aussitôt et en grand nombre.

11 fut donc convenu que la reine de la Grande-Bretagne , en considération de l'engagement pris par la Sardaigne d'envoyer 15,000 hommes en Crintée, et de maintenir constam-

ment son corps d'expédition à ce chiffre, proposerait au Parlement de prêter au gouvernement sarde un million de livres st. à 4 %» dont 3 d'intérêts et 1 d'amortissement. Un second million de livres st. devait être prêté au Piémont si la guerre durait plus d'une année.

En dehors de ces stipulations, le comte de Cavour aurait désiré poser dans des articles secrets quelque conditions qui raffermissent la situation du Piémont vis-à-vis de l'Autriche. Pour donner une satisfaction au sentiment national, il aurait voulu voir la France et l'Angleterre employer leur influence pour la levée du séquestre mis par l'Autriche sur les biens des émigrés italiens. Mais le cabinet de Vienne, ayant eu vent des négociations engagées au sujet de la guerre d'Orient entre la Sardaigne et les puissances occidentales, se montra plus roide que jamais à l'endroit des séquestres, afin de contrarier autant qu'il était en lui la conclusion de l'alliance. Le comte de Cavour flaira le danger, et cessa immédiatement d'insister sur les engagements écrits qu'il avait d'abord demandés pour l'affaire des séquestres à sir J. Hudson et au duc de Guiche. Le protocole d'accession et les deux conventions (militaire et financière) furent signés le 26 janvier 1855.

Avant même que ces stipulations fussent soumises au Parlement, une certaine opposition se prononça contre elles dans le pays. Vingts députés présentèrent au gouvernement une pétition des commerçants génois contre le traité, qui anéantirait, disait-on , le commerce florissant de Gênes avec Odessa. Le parti exalté répandit parmi les sous-officiers et les soldats une protestation où il était dit : « Aucun gouver- (c nement n'a le droit de disposer de citoyens, de soldats ita- « liens pour une guerre antinationale, dans laquelle l'Autriche « est entrée par le traité du 2 décembre, dont les annexes lui « assurent le maintien de sa prépondérance en Italie... Sou- « levons-nous; jurons de ne combattre que pour l'unité de «ritalie, et pour les peuples qui aspirent à revendiquer

« leur nationalité. » Malgré ces manœuvres, la population resta tranquille; quant à la discipline de l'armée, elle eût défié de bien autres assauts.

Le traité fut présenté à la Chambre le jour même de sa signature. La discussion commença aussitôt dans les bureaux. Le député Lanza (plus tard ministre des finances et de l'instruction publique), nommé rapporteur, présenta des conclusions favorables au projet, dans la séance du vendredi 2 février; la discussion publique commença le lendemain. Vingt-six orateurs étaient inscrits. Des explications furent demandées d'abord sur les causes de la crise ministérielle. Le comte de Cavour répondit que le général Dabormida avait donné sa démission parce qu'il avait tenu à ce quç la France et l'Angleterre prissent l'engagement de faire lever le séquestre mis sur les biens des émigrés lombards ; mais que du reste il était d'accord avec ses anciens collègues sur Ja convenance du traité. Sur le fond de la question, la gauche soutint que la Sardaigne n'avait aucun profit à entrer dans le « concert » européen , du moment où l'Autriche en était le principal exécutant {principale concerlatore è VAustria, disait M. Broflerio) ; que tout rapprochement même indirect avec l'Autriche serait funeste à l'Italie; que le Piémont mettait en danger, par cette alliance, sinon son territoire, au moins ses institutions, le libéralisme de la France et même de FAngleterre ayant peu brillé depuis 1848 dans la politique de l'Europe. Mais le général Durando, dans un discours qui fit la plus grande sensation, démontra que la neutralité était dangereuse, impossible à garder, contraire à la politique dynastique de la maison de Savoie et aux intérêts de l'Italie; il parla des changements que la guerre devait amener dans le système des alliances, des éventualités qui pouvaient surgir, du profit que l'Italie pouvait en tirer, de la nécessité de racheter l'échec de Novare ; et il finit éloquemment par ces mots : « Si vous vous renferme mez dans une lâche neutralité, si vous refusez vôtre main

« à l'Europe qui vous la demande, vous vivrez peut-être... u mais vos enfants et les fils de vos enfants mourront sans « honneur, oubliés au pied des Alpes, et ils enseveliront (( avec eux les espérances de T Italie I »

M. de Revel parla contre le traité; son avis était que l'on devait attendre, et en tout cas accepter les subsides de l'Angleterre. Le pacte d'alliance fut défendu par M. Ménabréa, qui critiqua néanmoins dans leurs détails les conventions militaire et financière, et par M. Farini, qui expliqua que la guerre de Crimée détruisait l'essence même des traités de 1815, en empêchant le renouvellement de la saintealliance. Se séparant de l'extrême gauche dont ils faisaient partie, un Lombard, M, Correnti, et un petit nombre de ses amis, séduits par la largeur des vues du comte de Cavcjur, donnèrent leur approbation au traité. Le discours de M. Correnti fut très-remarque ; le public se dit que la politique du comte de Cavour était bien profondément italienne, puisque un émigré connu par ses opinions presque radicales votait avec le ministère à. cette occasion. Le traité fut enfin approuvé dans la séance du 10 février, à la majorité de 101 voix contre 60.

Au Sénat, MM. Ricci, Sclopis, Colli, Doria, Latour, Cataldi, . Castagneto et Musio parlèrent contre le traité , qui fut défendu par les sénateurs Rôberto d'Azeglio, Giacinto Collegno, Sauli et Defornari, et par les ministres. La loi fut approuvée par 63 voix contre 27.

Le général La Marmora partit aussitôt pour Paris, afin de prendre avec le gouvernement français les dispositions nécessaires, et dansies premiers jours d'avril le corps d'expédition piémontais débarquait à Balaclava. Cordialement reçus par les Français et les Anglais, nos soldats furent appréciés, l'histoire nous oblige à le dire, pour leur tenue excellente, pour leur système infaillible d'approvisionnement, et pour la constance avec laquelle ils endurèrent la fatigue et les rigueurs du climat. Les premières épreuves furent cruelles :

arrivés pendant les premiers travaux du siège deSébastopoI, ils n'eurent d'abord à lutter que contre le choléra. Les bulletins étaient reçus en Pjimont avec anxiété, et avec une certaine impatience d'entendre annoncer que le feu s'était ouvert pour les nôtres. Vint enfin le jour désiré ; le corps sarde avait vaincu à Traktyr. Le peuple piémontais, essentiellement militaire , cessait de souffrir dans son amour-propre comme il avait fait depuis Novare, et cette satisfaction virile fut partagée par toutes les populations de l'Italie. Une souscription pour élever un monument à l'armée sarde s'ouvrit à Milan , au moment même où l'empereur d'Autriche visitait cette ville pour la dernière fois; quelques mois à peine séparent le jour où ce monument fut inauguré à Turin de la date de la bataille de Magenta.

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