AVEC L'ANGLETERRE POUR UN EMPRUNT
Séance de la Chambre des députés du 26 janvier 1853.
Messieurs,
La guerre d'Orient, en mettant en conflit sur le champ de la politique des intérêts nouveaux, a rendu indispensables des alliances nouvelles.
Le cours des anciennes traditions diplomatiques a été
tout d'un coup interrompu ; en présence de circonstances inattendues, en présence d'un avenir dont une prudence suprême peut seule écarter les dangers, chaque gouvernement a dû se sentir obligé de s'attacher à un système qui lui permît de faire face à des éventualités exceptionnelles.
L'Angleterre et la France ont donné les premières le généreux exemple du plus complet oubli de leurs rivalités séculaires; elles sont descendues ensemble dans la lice pour la défense de la justice et du droit commun des nations.
Les autres gouvernements , tous attentifs à la marche rapide des événements, se disposent à y prendre part selon les nécessités ou les convenances de leur politique.
Dans un état de choses si grave, et au milieu des préparatifs universels, le gouvernement du Roi aurait manqué à son devoir s'il n'eût pas examiné, lui aussi, quel était le meilleur parti à prendre pour le bien du Roi et de l'État, et si, une fois son plan arrêté, il ne l'eût pas résolument mis à exécution.
Il y avait l'un de ces deux partis à prendre :
La neutralité, c'est-à-dire l'isolement;
L'alliance avec les puissances occidentales.
La neutralité, quelquefois possible aux puissances de premier ordre, l'est bien rarement aux puissances secondaires, à moins qu'elles ne soient placées dans des conditions politiques et géographiques toutes spéciales. L'histoire rappelle peu de neutralités heureuses. Le résultat le moins factieux en est de faire de l'État neutre le point de mire des défiances et des ressentiments
des parties belligérantes. Le Piémont , que le grand cœur de ses rois a accoutumé à une politique résolue, a eu souvent à se louer de ses alliances , jamais de la neutralité.
Si le Piémont est arrivé à compter en Europe beaucoup plus que ne semblerait le comporter son étendue limitée, c'est qu'aux jours du péril commun il a su toujoui-s affronter la destinée commune; c'est aussi que, dans les temps de tranquillité, les princes de Savoie ont eu la rare sagesse de mettre par degrésHes lois civiles et politiques en rapport avec les nouvelles aspirations et les besoins nouveaux, conséquences naturelles des conquêtes incessantes de la civilisation.
Le Piémont a pu» il est vrai, être momentanément en proie à la fureur des événements, mais quand il est tombé, il s'est relevé; jamais il n'a été dédaigné ou laissé à l'écart, jamais le lien qui l'unissait à ses rois ne s'est rompu, et il a toujours trouvé son salut dans la confiance et l'estime qu'il avait su inspirer.
C'est un nouveau témoignage de cette confiance et de cette estime que la proposition d'alliance faite au gouvernement de Sa Majesté par ceux de la reine Victoria et de l'empereur des Français.
Les exemples historiques, la prévision de l'avenir, les nobles traditions de la maison de Savoie, tout contribuait à dissuader le ministère d'une politique timide, paresseuse; tout nous poussait vers les chemins suivis jadis par nos pères, qui savaient bien que la sagesse véritable consiste à rechercher l'honneur des sacrifices et des dangers encourus pour la justice, afin de partager ensuite
la renommée et les bénéfices que donne la victoire.
Sur Tordre du Roi, nous avons formellement accédé au traité du 10 avril- 1851, et nous avons formé deux conventions pour régler le concours que la Sardaigne prêtera dans la guerre d'Orient.
Fruit de cette vraie prudence qui s'inspire de sentiments de hardiesse et de générosité, ce traité, nous en avons la confiance, sera bien mieux reçu de vous que si une prudence timorée et à courte vue en eût dicté les dispositions. Représentants d'un peuple dont le cœur n'a fait qu'un avec celui de ses princes toutes les fois qu'il s'est agi de les suivre sur le chemin des sacrifices et de l'honneur, vous ne pouvez pas avoir une pensée autre que celle de ce peuple.
La croix de Savoie , comme celle de Gênes , connaît le chemin de l'Orient. Toutes deux ont brillé victorieuses sur ces rivages qu'elles vont revoir ensemble aujourd'hui. Notre drapeau national, mêlé aux glorieux étendards de l'Angleterre et de la France, saura se montrer digne d'une si haute compagnie , et sera béni de ce Dieu qui depuis huit siècles protège la dynastie de Savoie.
Séance do la Chambre des députés du G février 1855.
Messieurs,
Mon dessein était d'attendre que la liste des orateurs inscrits contre le traité fût près de s'épuiser, avant de
demander la parole, afin de n'être pas forcé d'abusôr de votre bienveillance en parlant deux fois ; cependant, les attaques contre le traité ont été telles , les insinuations contre la politique ministérielle d'une telle nature, les interpellations et les demandes si nombreuses, que je croirais manquer à mes devoirs si je tardais davantage h défendre la politique du ministère et à repousser les accusations dont elle a été Tobjet.
Pour que la'Chambre puisse porter sur cette politique un jugement fondé , je ferai d'abord une brève et succincte relation des négociations , je vous exposerai ensuite les motifs qui ont engagé le ministère à accéder au traité, enfin j'examinerai les objections des opposants.
Peu après qu'il eut été conclu, le traité du 10 avril fut officiellement communiqué, par les représentants des puissances qui l'avaient signé, au gouvernement du Roi ; la communication n'en fut accompagnée d'aucune invitation h adhérer à cet acte ; ce ne fut qu'un procédé de courtoisie tel qu'on en use entre cours amies, et qui entretiennent de bonnes relations. Dans cette circonstance, le gouvernement manifesta son entière sympathie pour la cause que les puissances occidentales entreprenaient de soutenir ; il exprima les vjoeux qu'il formait pour le triomphe de leurs armes, mais il s'abstint de prononcer une seule parole qui pût être interprétée comme un désir d'entrer dans Talliance; il garda une attitude réservée et digne, comme il convient à une puissance telle que la nôtre, quand elle a affaire aux premières puissances du monde. Après cette communication -officielle, plu-
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sieurs mois s'écoulèrent sans que notre gouvernement reçût aucune ouverture de la part des puissances occidentales : il a été parlé, il est vrai, dans diverses occasions de la possibilité de notre entrée dans Talliance , mais il ne s'est produit aucun acte officiel, ni officieux, qui y eût trait.
Vers la fin du mois de novembre, Tordre fut expédié de Londres au ministre d'Angleterre d'interpeller le gouvernement en voie officieuse, je dirai presque amicale, — car les lettres émanaient non-seulement des ministres, mais de personnes qui se déclaraient et qui étaient des amis de notre pays, et, qu'il me soit permis de le dire, des amis des ministres de la reine,—^ le ministre d'Angleterre, dis-Je, reçut l'ordre d'interpeller notre gouvernement sur les dispositions qu'il pourrait avoir à entrer dans l'alliance, ou à fournir un corps de troupes au gouvernement anglais. Une circonstance que je ne sais pas bien m'expliquer, fit que les lettres qui contenaient ces invitations se perdirent en route, et, au lieu d'arriver directement, allèrent à Marseille, de là dans le sud de l'Italie, et n'arrivèrent à Turin que vers le 10 ou 12 décembre. En même temps les ministres de France et d'Angleterre, recevaient des dépêches officielles, écrites longtemps après ces premières lettres officieuses, et qui leur ordonnaient de demander formellement au gouvernement du Roi son accession au traité d'alliance.
A ces invitations, officieuses et officielles, reçues presque au même instant, le gouvernement répondit qu'il n'accepterait jamais aucune proposition qui eût pour objet de faire mettre à la disposition du gouvernement
anglais un corps quelconque de troupes, mais qu'il était disposé à traiter d'une accession à l'acte du 10 avril.
Sur ces déclarations, des négociations furent ouvertes pour un acte d'adhésion au traité; cet acte entraînait naturellement deux conventions, l'une militaire et l'autre financière, déterminant le mode et les conséquences de notre accession.
Me bornant maintenant au rôle de narrateur, je ne parlerai pas de la partie militaire ni de la partie financière de nos accords ; je dirai seulement que , dans les premières ouvertures qui m'ont été faites et dans tout le cours des négociations, il n'a pas été dit une phrase, un mol, une syllabe qui aient pu donner à croire que les puissances se soient déterminées d'après les motifs indiqués hier par le comte de Revel dans son discours * ; je puis assurer la Chambre que, loin de paraître vouloir exercer sur nous une pression, les puissances n'ont pas cessé de nous adresser, les protestations les plus affectueuses et les plus amicales. L'honorable comte de Revel a supposé que l'acte par lequel le ministère dont il faisait partie vers la fin de 1851 s'est séparé de lui et de ses amis politiques, que cet acte, dis-je, a été l'occasion de suspicions et de défiances de la part des cabinets européens, et spécialement des puissances occidentales : mais j'ai eu, depuis cette rupture, beaucoup de relations of-
1. M. de Revel avait dit que, dans son opinion, l'Angleterre et la France, voyant la Sardaigne persévérer dans une politique qui avait deux fois allumé une guerre contre l'Autriche, n'avaient pas voulu, en portant leurs forces sur l'Orient, laisser cette cause de complications en arrière, et avaient exigé en quelque sorte que la Sardaigne entrât dans l'alliance.
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ficielles et particulières avec les personnages politiques les plus éminents des pays dont on parle, et je n'ai jamais rien aperçu qui pût me faire imaginer rien de semblable. La Chambre peut être assurée que tels ne sont point les motifs qui ont engagé les puissances occidentales à nous inviter à entrer dans la ligue. Je pourrais citer, pour Ten convaincre, les paroles prononcées par le ministre de France et par celui d'Angleterre; mais on m'objecterait que ce sont là des phrases diplomatiques et officielles sans grande autorité à ce point de vue. En voici, en tout cas, une preuve incontestable : c'est une lettre que lord Clarendon, minisire des affaires étrangères, écrivait le 31 janvier dernier au ministre d'Angleterre à Turin, dans le moment même où lord Derbv ayant été appelé au pouvoir par la reine , il se préparait à rentrer dans la vie privée ; l'illustre homme d'État que j'ai nommé écrivait alors à sir Iludson une lettre dont je suis autorisé à lire le passage suivant :
« Mon cher monsieur, je me rappellerai toujours avec plaisir que le dernier acte de mon ministère a été d'apposer ma signature aux ratifications de notre traité avec la Sardaigne, traité que je crois essentiellement avantageux aux deux pays : au nôtre, dont un beau corps de troupes accroîtra les forces ; à la Sardaigne , en la plaçant plus haut dans l'échelle des nations et en l'élevant à la position à laquelle le souverain, le Parlement et le peuple de ce pays ont acquis un juste droit.
4( Vous pouvez assurer le comte de Cavour » — je suis fâché d'entrer en scène, mais cela est indispensable (hilarité) — « que le traité est populaire ici dans toutes les
grandes villes, je dirai presque dans les villages mêmes; populaire, à un point dont il pourrait à peine se faire une idée chez ce peuple qui, en général, ne s'intéresse guère aux affaires des pays étrangers. Il existe en effet, dans toute l'Angleterre » — je lis ces paroles de lord Clarendon en surmontant lé sentiment que j'éprouve, mais il s'agit de la nation — « tant d'admiration pour la sagesse et le courage dont la Sardaigne a fait preuve dans des circonstances difficiles, faut de sympathie pour les heureux efforts faits pour établir une liberté raisonnable, que toute mesure qui tend à lier plus étroitement les deux pays est accueillie ici avec un sentiment voisin de l'enthousiasme. )) (Sensation.)
Ce document suffit, je crois, pour éloigner absolument l'idée que l'Angleterre et la France aient prétendu exercer sur nous une pression et nous forcer à accéder au traité d'alliance. Yoilà tout ce que j'ai à dire sur les négociations. Je vais maintenant vous faire connaître. Messieurs, les motifs qui ont engagé le gouvernement à formuler son accession.
Avant tout, Messieurs, le gouvernement a du considérer en quel sens la guerre d'Orient pouvait influer réellement sur l'état de nos affaires, et si vraiment nos intérêts matériels et politiques nous conseillaient d'y prendre part. Une chose est incontestable : si cette guerre a une issue heureuse pour la Russie, si le résultat en doit être l'entrée des armées du czar à Constantinople , la Russie acquerra une prédominance absolue dans la Méditerranée, une prépondérance irrésistible en Europe. Eh bien, Messieurs, l'une et l'autre de ces conséquences ne
pourraient qu'être fatales aux intérêts du Piémont, de l'Italie.
La Russie, maitresse de Constantinople, le serait aussi de la Méditerranée^ La mer Noire deviendrait un lac russe ; tombée au pouvoir d'une nation qui compte 70 millions d'habitants, elle deviendrait sous peu le plus grand arsenal maritime du monde et constituerait à la Russie une position si forte, que toutes les autres puissances réunies ne pourraient peut-être la tenir en échec. La mer Noire devenue russe par la fermeture du Bosphore, dont les clefs seraient dans les mains du czar, deviendrait, pour ainsi dire , une rade de Sébastopol agrandie dans de gigantesques proportions.
On dira : peu nous importe que la Russie ou telle autre puissance règne sur la Méditerranée : celle-ci n'appartient pas à l'Italie, à la Sardaigne, elle est au pouvoir de l'Angleterre et de la France ; au lieu de deux maîtres, la Méditerranée en aura trois. De tels sentiments ne sauraient être accueillis par la Chambre ; ils équivaudraient à l'abandon de nos aspirations vers l'avenir, et ce serait nous résigner aux malheurs dont l'Italie a été affligée par les guerres continentales, malheurs éloquemment rappelés par notre grand lyrique moderne', qui a dit.
1. Le comte do Cavour disait à ce sujet au Séuat : « Dans le nombre
des bâtiments qui abordent chaque année à Constantinople ou dans les ports de la mer Noire, les bâtiments sardes tiennent le troisième rang parmi ceux de toutes les nations de TEurope. Nous avons beaucoup plus dMntérêts engagés dans la navigation de la mer Noire que n*en a toute autre puissance; nous en avons certainement pHis que TAngleterre, et immensément plus que la France. »