RÉUNION DE LA SAVOIE ET DE L'ARRONDISSEMENT DE NICE A LA FRANCE
Nous dirons peu de chose sur ce sujet. Ni les négociations qui précédèrent le traité du 24 mars 1860, ni les circonstances qui en accompagnèrent Texécution ne sauraient être exposées ici. Il suffira de noter que la cession de la Savoie et de Nice s'imposait à Tesprit du comte de Cavour comme une nécessité fatale, qui laissait peu de champ libre à la délibération. Nos ennemis pouvaient revendiquer d'un jour à l'autre, les armes à la main, les stipulations de Zurich ; TAnglc*terre condamnait d'avance toute intervention autrichienne, mais sans nous donner aucune garantie effective ; la Franc** seule pouvait être amenée à préserver l'Italie de toute violence extérieure, en la couvrant du principe de non-intervention pendant ce rapide et immense travail de transformation qui était déjà fort avancé d'une extrémité à l'autre de la Péninsule. Tandis que M. Mazzini prêchait que l'Italie serait invulnérable une fois qu'elle se serait plongée dans le torrent de la révolution, tandis que le général Garibaldi méditait ses expéditions sans songer à se demander quelles précautions diplomatiques pouvaient les rendre possibles, tandis qu'enfin les bruits de ceSvSion excitaient en Piémont la répugnance de la population et les objections d'hommes d'État éminents, M. de Cavour pesait dans sa conscience, au péril de sa propre renommée, la gravité de cet acte et les
motifs impérieux qui lui faisaient une loi de Taccomplir. LMtalie étant pour son malheur le point où viennent s'entrecroiser et se combattre les principaux intérêts européens, il fallait, selon lui, attacher définitivement à notre cause la puissance qui, par son esprit d'initiative et par ses forces militaires, est prépondérante sur le continent; il fallait donner une sanction diplomatique, fût-ce à nos dépens, au principe de nationalité, et briser les pactes de 1815 même en ce qu'ils avaient d'avantageux pour le royaume. La cession de Nice et de la Savoie, dans la pensée du comte de Cavour, était le prix nécessaire et la garantie morale de l'unité de l'Italie.
Lui-même, le 20 avril 1861, expliqua, mieux que nous ne saurions le faire, le choix qu'il avait fait de la politique d'alliance, à laquelle la cession se liait, par préférence à la politique du parti d'action, plus séduisante sur quelques points, mais moins praticable. C'était à propos de l'interpellation du baron Ricasoli sur l'armée méridionale. Vigoureusement posée par l'illustre toscan devant une Chambre pleine des émotions qui agitaient le général Garibaldi et le comte de Cavour, la question se développait dans une suite de répliques ardentes où il faut recueillir les paroles suivantes du président du conseil :
(( Nous avons fait connaître à tous notre but final.* La question italienne ne sera terminée, nous l'avons dit et redit, que lorsque les grands problèmes de Rome et de Venise seront entièrement résolus. Mais nous avons dit aussi que la question de Rome ne pouvait avoir qu'une solution pacifique, et que nous ne regardions point les Français à Rome conmie des ennemis. De même, pour Venise, nous avons dit avec modération, mais sans détour, que l'état actuel de la Vénétie est incompatible avec une paix stable, mais que, dans la situation où se trouve aujourd'hui l'Europe, nous ne nous croyons pas en droit d'allumer une guerre générale. Fn un mot, nous avpns dit que notre politique à l'égard de
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Rome repose sur Talliance française, et que pour Venise nous tenons compte des grands intérêts européens, des conseils des puissances amies qui nous ont grandement aidés dans les moments difficiles.
« Voilà notre politique.
« J'admets qu'on puisse en suivre une autre, qu'on puisse déclarer que Tltalie est dans un état de guerre modifié par une sorte de trêve tacite quant à Rome et à' Venise. La conviction profonde du ministère est que la première de ces deux politiques est la meilleure, la plus capable de réaliser les vœux de la nation. La seconde pourtant est praticable ; elle est très-dangereuse, hérissée de périls, mais elle peut être mise à exécution. Ce qui serait fatal, ce qui nous perdrait inévitablement, ce serait de pratiquer un jour une politique et le lendemain l'autre. Il faut choisir, et, après avoir choisi, persister, afin qu'aucune incertitude ne plane sur nos résolutions aux yeux de Tliurope.
« Quelle que soit la décision de la Chambre, nous l'accepterons. N'étant plus ministres, nous combattrons la politique qui n'est pas la nôtre, jusqu'au jour où elle sera entrée en action; ce jour venu, nous aiderons de toutes nos forais ceux qui conduiront les affaires. Oubliant les anciennes dîï>cussions, nous ne serons plus que des soldats, .et quiconque aura Tâge de porter les armes payera de sa personne pour cette politique qu'alors nous n'appellerons plus téméraire, mais généreuse. »
Ces mots, prononcés un an plus tard, montrent clairement l'alternative où le pays s'était déjà trouvé au moment de In discussion sur le traité du 24 mars.
Ce qui achève d'expliquer comment la France a pu demander la cession et comment le Piémont l'a consentie, c'est l'état tout à fait anormal où se trouvait la Savoie en 1859. Avant 1848, il avait existé en Savoie un parti séparatiste, dont les tendances étaient républicaines plutôt que françaises; pour mieux le dominer, le gouvernement avait naturellement aidé
le clergé et la petite noblesse de ce pays à y acquérir une grande influence. Cette influence demeura presque absolue après la promulgation de la constitution, grâce aux sociétés cléricales, auxquelles les libéraux ne surent pas opposer d'autres sociétés, comme firent les Belges après 1830. Seulement, le drapeau de la séparation, le drapeau de la France avait passé, depuis I8/18, en d'autres mains : les libéraux, satisfaits des institutions nouvelles, l'avaient abandonné, et le parti clérical, qui l'avait honni jusqu'alors, l'arborait par aversion contre ces institutions mômes. A chaque pas que faisait lentement le Piémont dans la voie des réformes ecclésiastiques, où la législation française nous avait devancés de si loin, ce parti, qui avait des échos irrités jusque dans la députation savoisienne au Parlement, invoquait le nom de la France comme une vengeance et une menace. 11 s'exaltait contre les réformes piémontaiscs, si mesurées et si incomplètes pourtant, et il était séduit par cette réaction passagère qui s'était étendue sur la France après 18i8 et dont l'Kmpire se dégage peu à peu de nos jours; ces deux impressions seules le guidaient; il ne prévoyait, ne pressentait aucunement le terme de cette réaction, qui était la seule chose qu'il eût jamais aimée de la France. L'agitation qu'il avait réussi à soulever en Savoie avait fini par être assez bruyante pour que la France songeât à réclamer la réunion de ce pays à son territoire, et surtout pour mettre le Piémont dans l'impossibilité de se refuser à cette réclamation.
Si donc on laisse de côté ce qu'il a pu y avoir de naturel, de nécessaire, d'historiquement et ethnographiquement logique dans l'annexion de la Savoie et de Nice, et si l'on s'attache à ne considérer que ce qui a dépendu, dans cet événement, de la libre délibération des hommes, on y trouve ce fait étrange et pourtant incontestable : le cléricalisme aveuglé contribuant de ses propres mains et sans le savoir à fonder l'unité de l'Italie. Ainsi, dans ce petit royaume où tout conspirait pour la grande œuvre, il n'est pas jusqu'à la minorité enots
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mie de la cause nationale qui n'ait aidé malgré elle, dans ses rancunes étourdies, à la faire triompher. L'annexion de Nice et de la Savoie n'a fait que favoriser la haute entreprise en haine de laquelle une faction rétrograde l'avait préparée ; l'Italie prospère et grandit, et elle confond aujourd'hui la Savoie et Nice avec la France dans un même sentiment de gratitude pour les services rendus et de confiance pour l'avenir.
Quant au comte de Cavour, cet acte fut le seul de sa vie politique où il n'apporta pas cette sorte de sérénité héroïque qu'il déployait dans les situations les plus graves. Il en prit résolument la responsabilité; mais ce ne fut pas sans souffrance. Peu de semaines avant sa mort, il se trouvait, à la Chambre, face à face avec l'un de ces Italiens auxquels il avait dû ravir leur terre natale, le général Garibaldi. Le cceur du comte de Cavour se laissa voir à ce moment tel qu'ont pu l'apprécier les Savoisiens et les Niçois qui ont été en rapport avec lui après la cession de leur pays à la France. « Jamais, s'était écrié le général dans son fier ressentiment, jamais je ne tendrai la main à ceux qui m'ont fait étranger en Italie î » Le comte de Cavour, s'inclinant devant cette juste douleur, répondit d'un accent ému que n'oublieront jamais ceux qni étaient présents : « Un fait a creusé des abîmes entre le général Garibaldi et moi. J'ai cru remplir un devoir, un devoir cruel pour moi, le plus cruel que j'aie eu à accomplir de ma vie. Ce que j'ai ressenti me fait comprendre ce que le général a dû éprouver; et s'il est au-dessus de ses forces de me pardonner, je sens que je ne puis lui en faire un reproche,. . î»
DU COMTE DE CAVOUR. ôM