‹ Œuvre parlementaire du comte de CavourChapitre 56 sur 69 · M. Rattazzi · texte numérisé non relu

M. Rattazzi

2. Le comte de Cavour disait à ce sujet, dans la s<^ance de la Chambre du 29 mai :

H Non-seulement l'union de rÉmilie et de la Toscane aux anciennes provinces du royaume n*a pas été garantie par la France en retour de la cession do la Snvoîp ot do Nice , mais je d<Srlaro que si coito garantie

52t2 OEUVBË PARLEMENTAIRE

Je pourrais* dire que celte compensation, nous Tavo»; eue dans le traité de Zurich, car nous ne pouvons méconnaître que les concessions arrachées à rAutriche Tonl été par les soins de la France ; je pourrais dire que nous l'avons eue lorsque l'empereur des Français, reconnaissant l'impossibilité d'une restauration en Toscane, dans les duchés et dans les Romagnes, a osé déclarer au pape avec respect, mais avec résolution, dans celte lettre du 30 décembre qui ne sera jamais assez célébrée, que sa domination sur les Romagnes était finie. Oui» Messieurs, cette lettre marque une époque mémorable dans l'histoire de l'Italie; en l'écrivant, l'empereur Napoléon s'est acquis, selon moi, un titre non moins grand h la reconnaissance des Italiens qu'en ballant les Autrichiens sur les hauteurs de Solferino. (Sensation.) Oui, car cette lettre mettait fin à la domination des prêtres, laquelle est peut-être aussi funeste pour l'Italie que la domination autrichienne. (Applaudissements.) Et cet acte de Tempereur était d'autant plus généreux, que pour aider l'Italie, pour mettre un terme à la tyrannie sacerdotale, il n'hésitait pas à s'aliéner un parti puissant en France et qui lui avait donné jusqu'alors, au moins en apparence, tout son appui.

Je maintiens que ce sont là de grandes compensations. . Néanmoins, M. Rattazzi a raisou de dire que, dans le traité de Zurich et dans les conférences qui l'ont pré-

nous eût été offerte, nous l'eussions refusée. Une garantie eût comportt' un contrôle, uae domination de la part de la France. H nous a paru trèssufïisant que la France eût déclaré solennellement à r£uro|>e qu'elle fierait respecter en Italie If^ principe de non-inter\'ention. »»

cédé, il n'a pas été question de la cession de la Savoie et de Nice, et que dès lors, au {Joint de vue diplomatique, on ne pouvait pas nous la demander pour prix des services qu'on nous avait rendus dans ces négociations. Quelle est donc la raison d'être de ce traité ?

Cette raison d'être est celle que Thonorable Rattazzi, dans la dernière partie de son discours, a cherché à détruire; cette raison, c'est que le traité est une partie intégrante de notre politique, une conséquence logique, inévitable de la politique passée, une nécessité absolue pour la continuation de cette politique dans l'avenir. Je me propose, Messieurs, de vous prouver que le traité est réellement une conséquence de notre passé, une condition de notre avenir.

Je ne veux pas vous tracer le tableau de la marche que nous avons suivie depuis l'avènement du roi Victor- Emmanuel au trône. Vous savez. Messieurs, que cette i marche a toujoui*s eu deux buts : le développement des principes de liberté à l'intérieur, la revendication, dans les limites du possible, du principe de nationalité au dehors. Cette double tâche a exigé des sacrifices graves et continuels. A peine le pays s'était-il remis de la secousse de Novare que les hommes qui siégeaient au pouvoir se regardèrent comme obligés de réorganiser l'armée et d'accroître nos ressources offensives et défensives. Et ici, je m'associe cordialement à l'honorable préopinant pour rappeler les immenses services rendus par le général Alphonse Lamarmora qui, prenant la direction de l'armée désorganisée et démoralisée, travailla pendant des années à la raffermir, sans se laisser arrêter par les ca-

lomnies, par les accusations les plus injustes. (Approbation.)

•Il fallait du courage alors, Messieurs, pour persévérer dans une telle voie. Les difficultés n'étaient pas au dehors, mais au dedans du pays; pour renforcer l'armée, pour organiser la défense, il fallait accroître les ressources du trésor; il fallait demander sans cesse au pays de nouveaux sacrifices pécuniaires, charger de nouveaux impôts une population frappée par le fléau des mauvaises saisons , éprouvée par des épidémies , serrée de près par la disette.

/ Les ministres de ce temps-là ont eu ce courage. Ils ont I su, dans certaines circonstances, engager leur propre responsabilité, s'exposer au sort de lord Clarendon, à ' être mis en accusation par les Chambres pour avoir dé- | I crété des dépenses pour la défense de TÉtat sans la perj mission du Parlement. Et je ne prononce pas ici de vaines .' paroles, car il s'en est fallu d'une seule voix que l'ou- 1 vrage qui a rendu le plus de services dans la dernière i i guerre n'ait été condamné : je parle des fortifications de '( Casai.

Pendant quelque temps, cette politique, tout en ne perdant pas de vue son but suprême, le bien de Tltalie, resta bornée à Tintérieur de l'État. Mais une fois notre édifice social consolidé, une fois Tarmée recomposée, l'Europe ayant vu que cette partie de l'Italie était capable de vivre de la vie de la liberté, nous cherchâmes à passer à une phase d'existence plus active ; la guerre d'Orient nous en fournit l'occasion; et alors encore. Messieurs, il fallut du courage à ceux qui signèrent le traité qui en-

DU COMTE Dt CAYOLMA.

voyait nos soldats en Crimée ; car le traité souleva d'abord une désapprobation générale. Cependant la discussion amena un bon nombre de représentants à Taccepter, et ceux-là, n'ayant pas tardé à voir ce dont il s'agissait, ajîpuyèrent dès lors avec ardeur le ministère.

Au retour de Crimée, nous avions conquis le droit de parler de Tltalie à l'Europe; mais pour en parler avec efiicacité, pour que notre faible voix ne se perdit pas au milieu de celles des grandes puissances, il fallait que nous fussions soutenus par nos alliés. Nous avons fait alors tous nos efforts pour serrer à Paris les nœuds de solides et bonnes alliances; nous trouvâmes, en effet, la France et rAngleterre favorablement disposées, sympathiques à nos vues, désireuses de nous aider, avec cette différence pourtant que TAngleterre se préoccupait particulièrement de Tun des deux buts de notre politique, la liberté intérieure; l'Angleterre se montrait extrêmement amie de notre régime constitutionnel et disposée à empêcher, non-seulement par des protocoles , mais mémo par les armes, tout attentat contre nos libertés; tandis que sur la question de la nationalité, des intérêts de la Péninsule, l'Angleterre était beaucoup moins explicite ; ce n'est pas qu'elle ne ressentît une inclination marquée pour ce beau pays, mais son respect superstitieux pour les traités de 1815 empêchait cette inclination de se traduire par des actes extérieurs. (Hilarité; approbation.)

Je crois que ce respect des traités, que cette répugnance contre toute infraction à leur texte avait été singulièrement excitée par les circonstances spéciales où l'Angleterre se trouvait depuis la guerre. Elle avait réussi à

QELVRË PAHLEMËNTAIR£

arrêter la Russie en Orient, et les accords sanclioniiés au congrès de Paris élevaient une barrière contre les projets d'envahissement qu'elle prêtait au cabinet de Pétersbourg : voulant voir ces pactes religieusement obsenés, elle était naturellement portée à souhaiter qu'il en fut de même des traités antérieurs.

En France, oU, pour mieux dire» dans Tesprit de Tenh pereur des Français, nous avons trouvé une sympathie sincère pour notre État, pour l'Italie entière, un vif désir d'en améliorer les destinées, d'en soulager les maux , dans la mesure compatible avec les intérêts qui doivent lui être le plus chers, ceux de la France. Il était donc naturel que, sans nous éloigner de l'Angleterre, si bienveillante pour nous, nous missions un soin plus spécial à cultiver l'alliance française.

Ainsi, Messieurs, dans la seconde phase de notre politique, c'est-à-dire à partir de la guerre d'Orient, nous avons procédé par un système d'alliances , et paiiiculièrement par l'alliance française.

Vous savez quels ont été les fruits de cette politique. L'honorable Rattazzi vous l'a dit : elle nous a valu la délivrance de la Lombardie, elle nous a conduits à Parme , à Modèuc , à Bologne , à Florence.

Je ne crois pas que les observations faites par l'honorable préopinant sur la prétendue autonomie administrative de la Toscane puissent diminuer à vos yeux ces avantages. A quoi, en somme, se réduit cette autonomie? quel engagement avons-nous pris envers la Toscane? un seul : nous avons admis que* l'union pût s'opérer sans qu'immédiatement l'on étendit à la Toscane toutes nos

lois anciennes, et, que l'honorable Ratlazzi me permette de le dire, toutes les nouvelles. (Hilarité. )

C'est un fait qu'en arrivant au ministère nous avons trouvé la Lombardie fort mécontente du procédé dont on avait usé envers elle , en lui donnant en quelques semaines une quantité considérable de lois, de règlements et d'employés où tout pour elle était nouveau. Ayant vu le mauvais effet produit par ce mode d'unification en Lombardie , nous avons voulu agir autrement pour la Toscane. Dans l'Emilie , le gouvernement local avait procédé à l'union avec beaucoup de résolution; en Toscane, on avait marché avec plus de réserve; l'Emilie fut acceptée telle qu'elle s'était constituée , la Toscane telle qu'elle était. On nous demande si nous conserverons toujours eu Toscane des lois particulières, une administration séparée; non certes : nous avons dit tout le contraire. Nous avons dit : « L'intention du gouvernement (et vous savez que le gouvernement, lorsqu'il parle, suppose toujours qu'il a le concours du Parlement) est de modifier en partie ces lois qui ont été mal accueillies en Lombardie, de les rendre plus favorables à la liberté locale, à la décentralisation. Nous n'appli- ({uerons donc ces lois à la Toscane qu'après qu'elles auront été modifiées, parce qu'alors,. étant plus larges, elles donneront , avec les bénéfices de la liberté et de la décentralisation, les avantages de l'autonomie : car, enfin, les bienfaits de l'autonomie administrative se réduisent à laisser h chacune des parties du corps social une grande latitude d'action. » Si donc nous pouvons arriver, — et j'espère que nous y arriverons bientôt,

.Vis OEUVRE PAHLEMENTAIRE

avec votre concours , — à organiser l'administration sur les bases d'une grande liberté locale , nous aurons conservé à la Toscane le bénéfice de Tautonomie, en lui donnant une législation commune aux autres provinces.

Chaque jour d'ailleurs nous vous marquons assez que notre intention est de procéder à l'unification législati\e et administrative. Il ne se passe pas de semaine où le minisire de grâce et justice ne vienne vous proposer d'étendre à la Toscane quelqu'une de nos lois. Tout ce que nous disons, tout ce que nous écrivons témoigne que ce ne sont point là des actes isolés, mais les déductions constantes d'un système invariablement poursuivi.

J'espère que vous partagez tous la pensée que je viens de développer dans cette première partie de mon raisonnement, savoir que la politique des alliances nous a été profitable ; le député Rattazzi , qui pendant de longues années a tant contribué au succès de cette politique, ne saurait me contredire. (Mouvements en sens divers.)

Maintenant , avant d'examiner à quelles condiGons le même système peut être continué , je dois me demander si d'aventure il est possible, s'il est opportun de le modifier, soit par rapport au but h nous proposer, soit par rapport aux moyens à choisir.

Peut-être pourrait-on discuter la question de savoir si, au lieu de poursuivre une marche si active» si militante, il n'est point le cas de faire halte, de nous recueillir, de donner tous nos soins à l'organisation intérieure, à la constitution d'un royaume fort sur des bases libérales. Mais, en vérité, je ne crois pas que le pays soit disposé à s'en tenir là. En considérant l'immense sympathie qu'ex-

citent dans les cœurs de tous nos concitoyens les entreprises les plus aventureuses en faveur des autres provinces d'Italie , je suis amené à penser qu'une politique timide et égoïste, quelque libérale qu'elle pût être à Tintérieur, ne serait pas supportée par les populations. Je suis sûr que vous recevriez fort mal le ministre des finances, si, au lieu de vous demander des crédits supplémentaires comme il est obligé de le faire à chaque instant , il venait voué proposer de larges économies sur les budgets de la guerre et de la marine.

D'ailleurs, quand je me tromperais sur le sentiment national , sur vos dispositions réelles , ma conviction est qu'au fond il nous est absolument impossible de changer de politique. Lors même que nous le voudrions, Tétat do ritalie, celui de TlLurope, je le dis hautement, ne nous le permettraient pas.

L'Italie est-elle donc constituée de manière ù rendre possible une politique comme celle dont je viens de parler? Pouvons-nous bannir toute préoccupation des affaires extérieures pour nous consacrer exclusivement aux choses du dedans? Nous aurions beau le faire, nos adversaires ne nous imiteraient pas, et nous nous placerions dans une situation bien fâcheuse.

Je ne veux pas exagérer les périls qui nous entourent ; mais je dois vous faire remarquer quelle est notre position en face de rAutriche. (Écoutez!) L'Autriche a accepté les conditions de Zurich, et cela de bonne foi, je veux le croire ; mais elle n'a pas accepté de même l'annexion de l'Kmilie et de la Toscane; elle a, au contraire, protesté contre ce fait et réservé tous ses droits. Elle a

530 OEOVRE PARLEMENTAIRE

I bien déclaré qu'elle ne nous attaquerait pas pour le mo- ' ment si nous n'usions pas de procédés agressifs; mais I ce n'est pas là une garantie pour Tavenir. Si rAutriche ne nous menace pas aujourd'hui, elle est entièrement libre de le faire demain sans violer les pactes jurés, s^ns manquer au droit des gens. Nous sommes donc, à Fégard de notre puissante voisine . dans une situation assez difficile pour ne pouvoir changer de ^politique sans imprudence.

Mais ce n'est pas seulement à l'orient et au nord qu'oa nous menace; c'est aussi au midi. Le pape, vous le savez, a repoussé avec ressentiment toute tentative de conciliation, et déclaré qu'il ne traiterait que sur les bases d'une restauration de son pouvoir dans les Romagnes. désormais réunies à nos États. Le pape, en outre, a associé sa cause d'une manière absolue à celle des princes déchus. Tout cela nous place, à l'égard de notre voisin du sud , dans une position tout à fait anormale.

Il ne faut pas, Messieurs, considérer cette position comme exempte de dangers. Si le saint-père n'avait pas d'autres forces que celles qu'il tire de ses possessions.ses menaces seraient peu à craindre ; mais vous savez qu'il n'a pas hésité à faire appel à tous les catholiqut^ du monde, et qu'il n'a négligé aucun moyen de révoilier les sentiments qui ont produit, ù une époque heureusement éloignée de nous, les croisades contre l'islamisme el contre les malheureux Albigeois. Sans grossir les résultats qu'a obtenus le souverain pontife, nous sommes bien forcés de constater que sa voix n'a pas été sans écho ; et. je le dis avec douleur, il a été surtout écouté chez des

peuples qui ont ressenti les bienfaits de la liberté , et qui auraient dû répugner d'autant plus à seconder une entreprise dont le but a\oué est de réduire en servitude une nation noble et chrétienne. (^Très-bien!)

Oui, Messieurs, il est douloureux de dire, il est douloureux de pense'r que la passion puisse conduire des populations entières à rinconséquence, à l'ingratitude; il est douloureux de dire que la voix du pape-roi a trouvé plus d'échos en Belgique et en Irlande qu'ailleurs; que la Belgique, qui se levait fièrement il y a quelques années pour reconquérir sa nationalité, pour briser les chaînes hollandaises, se montre disposée aujourd'hui à prêter au pontife les moyens d'écraser une grande nation, de river des chaînes bien autrement lourdes que n'étaient celles de la Hollande; il est douloureux de lavoir fournir au pontife de l'argent et des hommes, ce prélat, entre autres, qui a quille la mitre pour les armes. (Hilarité et marques d'approbation.)

11 est triste de voir l'intéressante Irlande, qui, dans notre jeunesse, fit battre nos cœurs de tant de sympathie, elle qui a du son émancipation aux eflbrîs constants du parti libéral en Angleterre, envoyer aujourd'hui ses fils combattre non pas pour cette liberté à laquelle elle doit la vie, mais pour le despotisme civil et religieux.

Et par malheur aussi, la France ne s'est pas soustraite à celle influence ; la France a donné au pape le chef de sa nouvelle armée; chose déplorable, il est sorti de cette France généreuse un soldat illustre, couronné encore de ses lauriei*s d'Afrique, qui est allé se mettre à la tète de bandes d'aventuriers !

CeUVRE PARLEMENTAIRE

Tout ceci est un sujet de réflexions sérieuses. Messieurs. Si vous ajoutez au péril qui nous guette au nord celui que nous prépare le sud, vous comprendrez bien vile pourquoi je vous dis qu'il ne nous est pas possible de changer de politique.

Je ne porte pas mes regards au delà des Étals du pape ; la réserve qui appartient à ma charge me le défend, et je sens trop l'impossibilité où je serais de concilier dans mon langage Témotion vive que me font éprouver les souffrances de cette partie de Tltalie avec la prudence que m'imposent mes devoii's. Qu'd me suffise. Messieurs, de vous nommer ces contrées, pour vous faire souvenir que de là encore peuvent venir sur nous des menaces et des dangers.

Mais, comme je vous l'ai dit , outre l'étal de l'Italie, l'état de l'Europe elle-même nous interdit de changer de politique. Il ne m'appartient pas de vous exposer toutes les causes qui peuvent troubler gravement l'ordre public européen ; comme ministre des affaires étrangères, mon devoir n'est pas de mettre en lumière les périls, mais plutôt de couvrir d'un voile les éventualités qui pourraient alarmer les populations. Toutefois, il n'est pas besoin que je traite devant vous les affaires générales pour que vous sachiez que des causes sérieuses de perturbation existent à l'orient et au centre même de l'Europe. Diplomates et ministres s'étudient, dans leurs dépêches, dans leurs discours, à prouver aux Parlements, au public que ces dangers sont illusoires. Mais l'altitude des gouvernements mêmes auxquels ils appartiennent ne dément que trop leurs paroles ; tandis que celles-ci sont toutes à la

paix et à la tranquillité, les armements sont partout à Tordre du jour. Si vous examinez les derniers budgets des pays constitutionnels, vous serez eflrayés des sommes qui y sont aflectées aux armements. Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les Parlements, loin de blâmer ces dépenses, qui souvent ont nécessité de nouveaux impôts, se sont plaints au contraire que les préparatirs de guerre fussent trop lents et trop timides. En présence de tels faits, un changement de politique serait chose insensée.

11 reste à voir si notre*politique, sans changer de but, pourrait être conduite par d'autres moyens, c'est-à-dire autrement que par des alliances. Croyez-vous, Messieurs, que ce soit praticable?

On pourrait dire: continuons la politique d'alliances, ^ , ^^irmais changeons d'alliés. Mais il ne faut pas de longues ' phrases pour démontrer qu'une résolution de ce genre serait aussi inhabile que honteuse. L'immoralifé. je le dis avec )!. Guerrazzi, ne sert de rien en politique; et en changeant d'alliés, en nous rendant coupables dMngratitude envers la France, nous attirerions en même temps sur nous un désastre et le déshonneur.

On peut dire avec moins de déraison : passons-nous d'alliés ; ce ne sera pas manquer de gratitude envers la France, ce sera seulement cesser de demander do nouveaux sacrifices, de nouveaux secours a Tallié qui nous eu a été prodigue. — C'est la politique de l'isolement.

Je ne nie pas qu'on ne doive attendre beaucoup d'un peuple de onze millions d hommes animés d'un sentiment unique et puissant, relui de rindépendance de leur pays;

si des circonstances que nous n'aurions pas faites nousmêmes nous réduisaient à marcher sans appuis, certes je ne désespérerais pas pourcela du sort de l*Italie, et, dans ces instants suprêmes, si je me trouvais au pouvoir, je ne reculerais. Messieurs, devant aucun parti décisif, même le plus audacieux et le plus risqué. Mais est-il sage, est-il raisonnable de choisir de notre propre gré risolement? Nous pourrions l'accepter comme une nécessité : nous y placer volontairement serait un acte de folie dont aucun ministre ne voudrait se rendre coupable.

Je n'ai nulle envie de méconnaître les services que peuvent rendre dans une guerre les forces irrégulières, révolutionnaires. Je n'ai jamais été et je ne suis pas devenu un homme de révolution (on rit), et pourtant je ne balancerais pas, en cas de nécessité, à employer c^ sortes de ressources. Je crois avoir donné des preuves incontestables du cas que je fais de Taide que des volontaires sont capables de prêtera l'armée; je sais ce que peuvent des hommes que l'amour de la patrie enflamme tout entiers, et qui poussent jusqu'à l'héroïsme la vertu du sacrifice ; je sais quels résultats merveilleux on en peut espérer. Mais enfin, dans l'hypothèse d'une guerre à laquelle de granries puissances prendraient part, il faudrait, pour la bien taire, avoir à notre disposition des corps réguliers nombreux, et pourvus de tous les moyens d'attaque et de défense que fournit l'art moderne. Les grandes batailles comme Magenta et Solferino, les grandes forteresses comme Mantoue et Vérone, ne peuvent être gagnées, ne peuvent être prises que par des armées régulières, nombreuses et fortement disciplinées.

DU COMTK DE CAVOUK. &35

Aussi je repousse la politique d'isolement, en tant qu'objet d'un libre choix de la part du gouvernement.

Si donc , comme je crois l'avoir prouvé , nous ne pouvons changer ni de but ni de moyens , il faut persévérer de toute manière dans la même politique. Il ne me reste plus dès lors qu'à vous démontrer que le traité sur lequel nous discutons est une condition essentielle de la continuation de cette politique, c'est-à-dire de Talliance française. Ici, ma tôche devient difficile, car j'ai à parler de l'état des esprits dans la généreuse nation française ; je vous demande donc toute votre indulgence. (Écoutez!)

Il n'est pas douteux que la France, considérée dans son ensemble , ne soit sympathique à la cause italienne, et que ses nobles instincts ne la portent à aider l'Italie, sa sœur dans la grande famille latine. Néanmoins, Messieurs, si cela est vrai de la France en général , il faut convenir aussi qu'il existe en France des partis nombreux et puissants qui nous sont ouvertement hostiles. Si dans les masses l'Italie est aimée , dans les classes plus élevées elle n'est que trop souvent l'objet de sentiments tout autres. Je pourrais citer à l'appui de ce que j'avance plusieurs organes de la presse française , qui représentent des partis influents; mais il suftira.du témoignage de ceux des membres de cette assemblée qui, dans ces dernières années, ont visité ou habité la France. Quiconque d'entre eux est resté à Paris pendant quelques semaines, a été certainement frappé du nombre, de l'autorité des ennemis de l'Italie et de la véhémence qu'ils montrent.

Et ces ennemis déclarés, nous ne les comptons pas

seulement dans le vieux parti qui conserve un culte spécial h la légitimité, nous les rencontrons dans d'autres régions politiques ; il n'est pas besoin d'avoir longtemps observé la société de Paris pour être obligé d'affirmer, et avec tristesse, que parmi les plus anciens et les plus illustres chefs du libéralisme, parmi ceux que nous étions habitués dans notre jeunesse à vénérer comme les , pontifes de la science et de la philosophie , et encore parmi les historiens des fastes de la grande révolution, et jusque chez les apologistes des drames de 1793, il se rencontre des hommes qui se sont faits cléricaux et papistes, tant ridée qu'ils se font de nous est fausse, tant ils ont d'aversion pour la cause italienne. (Mouvement.)

Ce fait déplorable s'exph'qne par l'état des partis en France. Je n'ai pas à vous entretenir des légitimistes et des ultramontains. Qu'ils soient contraires à notre indépendance, au remplacement de gouvernements absolus par un régime libre, au pacte scellé entre des populations longtemps courbées sous le despotisme et un roi qui est un modèle de droiture et de loyauté, cela ne peut surprendre personne.

Il y a l'orléanisme. Ici encore, à quelques nobles exceptions près , nous trouvons les mêmes antipatliies, les mêmes hostilités.

On n'en saurait dire autant de l'ancien parti républicain modéré; quoiqu'il se soit montré jadis peu favorable à l'Italie, nous pouvons croire ou espérer qu'il s'est en grande partie ravisé. Si, en effet, nous tenons compte des démonstrations affectueuses qu'il a adressées à l'Italie en diverses circonstances, depuis la sous-

cription pour les canons d'Alexandrie, depuis les hommages rendus à la mémoire de Manin, jusqu'aux preuves d'amilié qu'il nous a données pendant la dernière campagne, nous devons reconnaître que ce parti a rectiGé grandement ses anciennes opinions sur indépendance italienne. Loin de nous la pensée de le rendre solidaire de la conduite de Tun de ses anciens chefs, le général Lamoricière : il est impossible que les hommes de Cavaignac reconnaissent encore Tun de leurs amis d'autrefois dans le commandant des troupes du pape.

En dehors de c«s trois partis , dont deux nous sont positivement hostiles , tandis que le troisième est modérément notre ami, il existe en France un grand nombre d'individus qui n'appartiennent pas à un parti plutôt qu'à l'autre, mais qui placent au-dessus de toute chose les intérêts matériels. Ceux-lù ne sont pas tous des ennemis déclarés, beaucoup d'entre eux désirent même voir Tltalie libre et prospère; mais par malheur tous sont contraires aux moyens qui ne sont que trop nécessaires pour arriver h ce résultat. C'est qu'ils jugent une politique non pas d'après les principes qui la gouvernent, d'après les effets généraux qu'elle produit, mais d'après son action temporaire sur la Bourse , sur le cours des fonds publics. (On rit. ) Ainsi , en parlant d'un ministre , ils disent : un tel est un bon ministre , parce que la rente hausse quand il est au pouvoir; un tel est un ministre détestable, car à sa chute les fonds monteraient de six francs. (Nouvelle hilarité. )

Eh bien , Messieurs , tous ces partis , tout cet ensemble d'hommes ouvertement opposés sinon à la cause de l'ita-

lie, du moins aux moyens indispensables pour la faire triompher, constituent une coalition d'intérêts qui a une énorme influence sur le gouvernement, et qui jusqu'à un certain point donne le ton à Topinion publique. Aussi les dispositions favorables des masses en France à regard de ritalie seraient-elles demeurées stériles je ne sais pour combien d'années, s'il ne se fût heureusement trouvé à la tête de cette nation une intelligence supérieure, hautement sympathique à l'Italie, qui a compris combien nos intérêts s'accordent admirablement avec ceux de la France. C'est à cette circonstance, je le dis nettement et sans craindre qu'aucun Français, ami ou ennemi du gouvernement impérial, me contredise, c'est à cette circonstance que nous devons d'avoir vu la France à noire côté; autrement nous n'aurions eu qu'une simple alliance diplomatique, inspirée par une amitié d'un platonisme pur. (Hilarité.)

Mais si l'empereur, grâce à l'immense puissance qu'il exerce, et avec raison, sur la France, a pu* dans de graves conjonctures mettre en mouvement et faire ai:ir les éléments favorables à l'Italie; s'il a pu conduire, aux applaudissements de la multitude, 150,000 Français dans nos plaines, cette puissance néanmoins a des limites. Si à l'hostilité des partis venait se joindre, je nt» dis pas l'hostilité des masses, mais seulement leur indifférence, l'empereur des Français, nous gardèt-îl tout son bon vouloir, et restàt-il persuadé que l'alliance de ritalie est utile à la France, ne pourrait plus agir en conformité de cette persuasion, car son pouvoir aussi a des bornes. (Approbation.)

DU COMTE i)E CAVOUR. 539

Or, je le dis avec une conviction profonde, la cessiort de la Savoie et de Nice était indispensable pour maintenir les masses françaises dans de bons sentiments envers rilalie. A tort ou à raison, je ne veux pas le discuter, . elles croient que ces provinces appartiennent naturelle- \ ment à la France. Ce peut être une erreur, mais qui-i conque connaît bien la France, doit convenir de bonne ; \ foi que c'est une idée arrêtée.

Dès lors, et cette cession nous avant été demandée , si nous eussions répondu par un refus, Topinion française n'aurait pas tenu compte des difficultés qu'un tel projet pouvait rencontrer de la part de l'Italie; on nous aurait accusés d'ingratitude et d'injustice, on nous aurait dit que nous ne voulions pas appliquer d'un côté des Alpes les principes que nous invoquions de l'autre , les principes pour lesquels la France a répandu son sang et son or. S'il était besoin de vous apporter un témoignage à l'appui de ce que je dis, je citerais une lettre que m'écrivait un des chefs du parti républicain, un homme qui a refusé, pour conserver son indépendance, un portefeuille offert par le chef du gouvernement français, qui a envoyé deux de ses enfants combattre pour nous, et qui peut-être en ce moment pleure un frère tombé pour la cause de l'Italie * ; Alexandre Bixio m'écrivait, peu de jours avant la signature du traité : « Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de l'Italie, signez, signez, si vous voulez l'alliance française; car à tort ou a raison,

1. Le bruit 8*était répandu qae M. Nino Bixio avait été tun en Sicile.

If

540 OËL^RE PARLEMENTAIRE

si VOUS hésitez, votre pays ne trouvera plus de sympa- Ihies en France. »

En présence de ces faits, Te ministère ne devait-il pas accéder à la demande de Terapereur, demande faite, — oui, je puis le dire, — non-seulement au nom des intérêts français, mais au nom de Talliance de la France avec rilalie? Messieurs, Je tiens à grand honneur d'y avoir consenti, je tiens à grand honneur d'avoir pris sur aïoi celte terrible responsabilité de conseiller à mon souverain la cession de deux nobles et antiques provinces; car il le fallait pour consolider Talliance française, qui nous est nécessaire pour arriver au but où nous aspirons tous*. (Sensation.)

1. Le comité de Cavour disait un autre jour à la Chambre, dans le même ordre d'idées :

«... Le vrai , le seul bénéfice du traité pour nous , c*cst la consolidation deralliance, non pas tant des deux gouvernenipnts, mais des deux peuples. Vous donc. Messieurs, qui êtes le peuple italien, neToas mettez pas en opposition avec les intérêts français. S'il doit y avoir des froissements, des contestations, laissez-les tomber tous sur le gouvernement; vous pourrez ensuite le bl&mer s'il fait mal. Un député a dit quMl viendra un jour où le ministère sera mis en accusation pour ce traité. Si ce jour doit être celui de la délivrance finale de Tltalie (avec énergie), plaise au ciel qae nous soyons accusés et condamnés dcmaio!

« ... Le député Mellana, s'adressant aux ministres, s'écrie : a Vous avei donc bien peur de vous compromettre devant votre puissant allié? Mais vous pouvez mettre le Parlement entre vous et lui, et votre responsabilité à couvert derrière notre vote! » — Messieurs, suivre un tel conseil, ce serait trahir la nation. Il importe peu que les ministres se compromettent à l'étranger ou à l'intérieur; il importe peu qu'ils appAllenisur leur tète de formidables inimitiés; mais il serait désastreux, il serait irréparable que ces inimitiés fussent attirées sur les représentants de U nation.

« Dans un pays constitutionnel , les ministres doivent savoir se sacrifier aux intérêts généraux; jamais, tant que nous occuperons ce poste, jamais nous ne mettrons à couvert notre responsabilité derrière un vote

Je crois avoir pleinement démontré, comme je Ta vais entrepris, que notre politique a été bonne, que nous ne pouvons pas la changer, et que le traité du 24 mars est une condition indispensable pour la poursuivre. »

Je pourrais terminer ici, mais je dois encore vous demander la permission de vous soumettre deux considérations d'une importance extrême.

Tous les orateurs qui ont parlé contre le traité ont supposé qu'il était parfaitement en notre pouvoir de céder ou de ne pas céder Nice et la Savoie; ils n'ont pas songé aux suites graves que notre refus pouvait avoir, même à l'intérieur.

De plus, ils se sont montrés frappés de cette considération, que le traité pouvait être un jour invoqué comme un précédent funeste à l'appui de cessions nouvelles et plus douloureuses encore.

Je m'expliquerai en même temps sur ces deux sujets, qui se lient l'un h l'autre; car si je puis vous convaincre, Messieurs, que du moment où l'empereur avait demandé la réunion de Nice et de la Savoie au nom des principes

du Parlement. Nous prenons Tentière responsabilité du traité; s'il a quelque chose d^odieux, que ce quelque chose retombe sur nous (avec force), j*y consens. Nous aimons la popularité autant que personne, et souvent, mes collègues et moi, nous avons bu à cette coupe qui euivrc*; mais nous savons n us en éloigner quand le devoir Texige. Nous savions, en signant, quelle immense impopularité nous attendait; mais nous savions aussi que nous travaillions pour Pltalie, pour cette Italie qui n'est pas le corps sain dont parlait le député Bottero.

« L*ltalie (avec émotion), Tltilie a encore do grandes blessures dans son corps. Regardes du coté du Mincio, regardes au deK\ de la Toscane, et dites si ritalio est hors de danger! »

appliquée par nous en Italie, nous ne pouvions plus empêcher longtemps cette réunion de s'effectuer, vous concevrez par là même qu'il n'est aucunement à craindre que la cession actuelle puisse être invoquée comme précédent, puisqu'aucune autre province du royaume ne se trouve dans des conditions analogues à celles de la Savoie et de Nice.

Les préopinants ont parlé comme si jamais il n'avait été question de réunir la Savoie et Nice à la France, comme s'il n'avait jamais existé de parti français dans ces provinces. Je ne puis comprendre qu'on nie sérieusement qu'il existe en Savoie un parti qui désire la réunion à la France. Nous avons eu. Messieurs, au niilieu de nous, et pendant des années, bien des députés de la Savoie : en dépit de leur serment , ils cachaient mal ce désir. Vous l'avez pu constater souvent. Cela peut vous paraître surprenant; pourtant les rapports commerciaux, la communauté de langue, la facilité des communications étaient des forces qui poussaient la Savoie vers la France. Intellectuellement, la Savoie vit de la vie française; on trouve difficilement, à Chambéry et à Annecy, des journaux italiens; les libraires n'y vendent que des livre^ français, et ^i, comme moi, vous eussiez observé \t> trains de chemins de fer à la station de Chambéry, vous auriez vu que ceux qui se dirigent vers la France sont toujours remplis, tandis qu'il ne part pour l'Italie qu'un petit nombre de voyageurs, réduits à un chiffre minime à l'arrivée à Saint-Jean-dt-Maurienne. Du jour. Messieurs, où Chambéry, grâce aux chemins de fer, s'est trouvé à douze heures de Paris, tandis qu'il restait à

vingt OU vingt-quatre heures de Turio^ de ce jour Tannexion a été faite.

Dans le pqssé, le parti français en Savoie s'est borné à une oppQsition plus ou moins légale; enhardi aujourd'hui par les demandes du gouvernement français, il se serait étendu et manifesté avec plus d'énergie; croyez- vous qu'il aurait été facile à gouverner? Les élections provinciales, faites en Savoie sous le ministère Rattazzi, alors qu'on ne parlait que vaguement de cession, ont donné à Chambéry et à Annecy des conseils provinciaux composi^s presque entièrement de partisans déclarés de la France. Comment se fût-on tiré d'affaire? peu à peu il eut fallu arriVer aux voies de répression; une lutte se serait établie entre le gouvernement et la majorité des Savoisiens, et peut-être en serait-on venu à devoir gouverner ce pays comme gouvernent certaines puissances que nous n'avons, certes, jamais songé à louer. (Mouvement.) Et si quelque événement européen, quel qu'il fût, s'était produit pendant que la Savoie eût été dans ces dispositions, croyezvous que nous l'aurions conservée?

C'est une idée à laquelle on ne peut s'arrêter. La cession, si nous nous y étions refusés aujourd'hui, ne se serait pas moins faite plus tard ; seulement, au lieu d'être un élément de consolidation pour l'alliance française, elle se serait faite dans de telles conditions que celte alliance en eût été moins facile et moins sincère.

J'arrive à la question de Nice. On a parlé de l'acte volontaire de réunion de Nice aux États de la maison de Savoie en 1388; mais les Niçois, a cette époque, n'ont pas entendu se donner à un prince italien ; la maison de

544 GEUVRE PARLEMENTAIRE

Savoie, il faut bien le di/*e, n'était pas encore devenue italienne, elle avait encore sa résidence principale en Savoie; Amédée VI, dit le comte Rouge, à qui les Niçois se donnèrent, tenait sa cour à Chambéry, du même côté des Alpes où se trouvent les Niçois.

Mais considérons ce qu'est Nice aujourd'hui. Nice, a-t-on dit, est italienne; Nice, — et je ne nie pas la valeur de cette raison, — Nice a donné à l'Italie des citoyens illustres, dévoués, héroïques. Je le reconnais avec bonheur, à la gloire de ces hommes qui ont voulu persuader au reste de l'Italie que leur pays natal est italien, en compensant par leur amour du pays et par leurs services ce qu'il y a de douteux dans leur nationalité. Nice a donné le jour à bien des Italiens, mais Nice n'est pas italienne.

Des faits d'un ordre tout matériel l'indiquent assez. La moitié peut-être du comté de Nice, c'est-à-dire une grande portion des vallées du Sperone , du Var» de la Yesubia et de la Tinea, n'a pas de communications aisées avec la ville même ; les habitants de celle contrée pouvaient au contraire, en peu de temps et avec toute facilité, se transporter en France. Cette partie de la province s'appelle la France rustique; ce nom, sous lequel on la désigne depuis des siècles , montre que la conscience de la nationalité italienne n'y est pas trèsvive. Les intérêts matériels de cette partie de la province l'attirent vers la France; c'est en France que les habitants de ces vallées font tous leurs achats, jusqu'au pain et au vin que leurs terres ne produisent pas, et ils vendent en France tous leurs produits, qui consistent prin-

cipalement en bois et en bétail. Cette partie au moins du comté de Nice n'est donc pas italienne.

Mais la ville de Nice? Ici encore je ne veux me servir que de raisonnements vulgaires. La nationalité d*un peuplé ne se constate point par des arguments philosophiques, par des recherches trop savantes ; c'est un fait qui appartient au sens commun et que chacun peut apprécier. Nos Étals, Messieurs, comptent deux villes de Nice : Tune en Piémont, qu'on appelle Nice-de-Monferrat; Tautre au bord de la mer, et que tous, dans notre jeunesse au moins, nous avons été habitués à nommer Nice^en-Provence. J'ai habité Nice; j'y ai reçu une grande quantité de lettres dont la suscription portait Nice-en-Provence. Cette locution serait-elle devenue populaire, vulgaire, si Nice était une ville italienne? (Murmures. )

Mais quel est l'indice le plus concluant de la nationalité? C'est la langue. Le langage niçois n'a qu'une analogie lointaine avec l'italien , c'est à peu près celui de Marseille, de Toulon, de Grasse. Quand on parcourt la rivière de Gênes, on y trouve la langue italienne dans ses diverses modifications jusqu'à Ventimiglia. Au delà, il y a comme un changement de scène; c*est tout une autre langue. Je ne conteste pas qu'à Nice les gens bien élevés ne sachent l'italien; mais dans la vie ordinaire, c'est le provençal ou le français qu'ils parlent. Un assez grand nombre de nos anciens collègues, les députés niçois parlaient italien, il est vrai, dans cette Chambre ; mais, remarquez-le, ces députés étaient d'anciens employés, des membres du barreau ou de la magistrature, familia-

risés avec la langue italienne par leurs occupations. Quand Nice nous a envoyé comme députés des propriétaires et des commerçants, ils ont été dans la nécessité de parler français. Je puis assurer la Chambre que tous les députés niçois avec lesquels j'ai eu des conversations particulières se sont toujours servi de la langue française. Je fais une exception pour le député Bottero : quand il me fait l'honneur de causer familièrement avec moi, il parle le dialecte du pays ou Titalien ; mais, si je ne me trompe, M. Bottero, dans une occasion où il eut à me présenter une députation de commerçants de la ville qui l'a élu, ne se servit pas de l'italien, qu'il parle pourtant fort bien ; se trouvant à la tête d'une députation de Niçois, il fut entraîné à parler français. (On rit.) Cela serailnl arrivé si Nice eût été véritablement italienne ?

On dira : le même fait se retrouve dans tous les pays de frontières. Messieurs, si jamais des circonstances que je ne puis prévoir amenaient au milieu de nous des dépûtes du haut Frioul et de l'extrémité de la Sicile, croyezvous qu'ils parleraient les uns l'allemand, les autres l'arabe? Je ne le pense pas.

Non, Messieurs, Nice n'est pas italienne. Comme dans toute région voisine d'une frontière, il y existe des nuances : ces nuances se succèdent insensiblement de Nice au col de Tende; mais les communes les plus rapprochées du col ont elles-mêmes protesté par des adresses de leur désir de partager la destinée des autres.

On ne peut pas dire que ce soit là une impulsion factice et anormale, déterminée par le traité du 2^ mars. Le premier journal qui parut à Nice après 18^8, celui

qui pendant plusieurs années compta le plus d'abonnements, VAi'enir de Nice^ n'a jamais cessé de prêcher ouvertement, et parfois avec violence, la réunion de Nice à la France. Et cette tendance n'était pas une forme

prise par une opposition ministérielle, puisque l'appui de ce parti français fut souvent d'un grand secours, dans les élections, aux libéraux amis du ministère, contre les candidats cléricaux. £e n'était pas non plus le fait de 'journalistes achetés par la France, puisque ce journal a fait longtemps une guerre très-vive au gouvernement français, si bien que nous fûmes forcés d'éloigner de Nice l'un des rédacteurs, professeur distingué d'économie politique et réfugié français.

On a dit : « Le vote a été si peu libre, que loin d'avoir aucune autorité, il prouve le contraire de ce qu'il exprime. )> Le raisonnement me parait singulier. Mais, à propos de la votation, je dois expliquer comment il se fait qu'après avoir établi que le suffrage, en Savoie et à Nice, aurait lieu d'après des règles que la Chambre déterminerait, le gouvernement a consenti que le vote eût lieu avant la délibération du Parlement.

Quand on négocia le traité , le gouvernement du Roi proposa le suffrage universel. Cette idée ne fut pas immédiatement accueillie par le gouvernement français, et c'est alors que nous fîmes savoir que le mode de votation serait réglé d'avance par le Parlement. Mais quand le gouvernement français se fut décidé à accepter le suffrage universel, sur les bases et d'après les règles établies dans l'Italie centrale, nous avons cru ne pas pouvoir repousser cette proposition raisonnable.

Le vole, dit-on, a été surpris à Nice ; il y a eu coacUon morale ; il y a eu la proclamation du gouverneur ; des agents ont été envoyés dans chaque commune. — Mais le zèle trop vif des agents, qui ont voulu se faire bien voir du gouvernement français, a entravé la réunion des deux pays au lieu de la faciliter. 11 a été procédé au scrutin, dans toutes les communes, sous la présidence du syndic et de quatre conseillers ou adjoints communaux. Que les agents français aient fait ce qu'ils ont pu pour mettre en relief les avantages de l'union à la France, je ne le nie pas ; il n'est que trop vrai qu'ils avaient de véritables raisons à faire valoir. Ils ont prouvé aux curés et aux instituteurs primaires que leurs traitements seraient augmentés; ils ont dit aux émigrants qui vont chaque année en Provence qu'ils n'auraient plus besoin de passeport ; ils ont pu mentionner, à côté de ces bénéfices réels, des bénéfices imaginaires; de grandes élections, dans quelque pays que ce soit, ne manquent jamais d'être ac* compagnées de faits semblables. On en voit bien d^autres en Angleterre, en Amérique et chez nous-mêmes. Je ne parle pas des derniers votes émis en Italie sous l'impression d'une grande émotion universelle, d'un sentiment national; mais rappelez-vous les élections de 1857 ; d'un côté, le parti clérical criait : « Si vous nommez des amis du ministère, la religion est perdue, les autels seront renversés, le pays sera ruiné; » de l'autre, les amis du ministère disaient : « Si vous nommez des cléricaux, des modérés, la constitution est perdue, nous allons avoir une réaction absolutiste. » Tous les peuples libres sont sujets à ces anomalies, à ces exagérations. Je veux bien

qu'à Nice on en ait fait un usage plus étendu qu'à l'ordinaire; mais de pareils moyens auraient-ils pu donner à la France la presque unanimité, si les vœux réels du pays eussent été contraires? Qu'on fasse l'expérience quelque part en Italie : on ne trouvera pas même une minorité qui se prête à la séparation de la moindre parcelle d'une province italienne. (Bien.) D'ailleurs, les soldats niçois qui se trouvaient sur notre territoire ont, eux aussi, voté pour la France.

Si donc le traité nous impose les sacrifices les plus douloureux, s'il nous prive de deux nobles provinces I qui nous ont été et pouvaient nous être encore larges de secours en forces et en argent, nous n'avons pas enfreint le principe de nationalité sur lequel notre politique repose. Je regretterais comme M. Ratlazzi le traité, si je pouvais penser que la cession de Nice viole ce principe sacré. Nous pouvons avoir commis une erreur, c'est possible, quoique je ne le croie pas; mais notre bonne foi a été complète. Nous avons voulu , par le traité, rendre au principe de nationalité un éclatant hommage; et celte conviction est si vraie en nous, que les pactes les plus avantageux qui nous seraient proposés à la condition de le violer, nous les repousserions absolument. Dieu sait combien le sort de Venise émeut notre cœur, Dieu sait quel cruel moment a été pour nous celui où nous avons dû renoncer à l'espoir de la délivrer. Eh bien, Mcssicui*s, je le déclare 5 haute voix devant vous et devant l'Rurope, si, pour avoir Venise, il nous fallait céder le moindre morceau de terre en Sardaigne ou en Ligurie (avec chaleur), je repousserais sans hésiter la proposition.

550 OEUVRE PAHLEMENTAIRE

Je termine ici. Je ne sais si je puis me flatter d'avoir fait passer dans vos âmes la conviction profonde qui m*anime, de vous avoir démontré que notre politique est sage, généreuse, féconde; que nous ne pouvons pas la changer ; que nous devons donc nous résoudre à céder la Savoie et Nice.

Si j'ai réussi, venez, l'âme attristée, mais la conscience tranquille, déposer dans l'urne un vote favorable au traité, et l'histoire louera cet acte comme un tcmoignago de la sagesse éclairée, du patriotisme véritable de ce premier Parlement italien.

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