SUR LE PROJET DE LOI POUR L'ANNEXION DES PROVINCES MÉRIDIONALES
La politique du comte de Cavour dans les affaires de Naples ^ ^ j a été sévèrement jugée. On n'a voulu voir que du machiavé- ^' lisme dans les réponses qu'il fit aux offres d'alliance que MM. Manna et Winspeare avaient apportées à Turin de la part du roi de Naples : on a dit et répété qu'il eût dû les accepter ou déclarer la guerre sans délai. Ceux qui raisonnent ainsi n'ont qu'une idée très-vague de la question telle qu'elle était posée alors. Au jeune roi de Naples comme à son père, le cabinet de Turin n'avait fait entendre que des conseils amicaux de modération et de sagesse. Loin de songer à fomenter des troubles dans les Deux-Siciles, le comte de Cavour s'était abstenu, soit au congrès de Paris, soit plus tard, de suivre l'exemple de la France et- de l'Angleterre, qui ne contribuèrent pas peu, par leurs éclatantes démonstrations diplomatiques, à précipiter le cours des événements dans l'Italie du sud. Les instructions données au comte de Salmour et au marquis de Villamarina, qui ont été livrées à la publicité, prouvent que, môme après Villafranca, le gouvernement sarde désirait sincèrement voir la monarchie constitutionnelle se fonder sérieusement et s'affermir à Naples.
Mais deux conditions étaient indispensables pour cela : de
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la part du gouvernement de François II, une loyauté au-dessus de tout soupçon ; de la part de ses sujets, une confiance pleine et entière. Les deux conditions manquaient également. Les intrigues réactionnaires se nouaient sans interruption autour du jeune roi ; l'on savait que la reine douairière était en correspondance suivie avec Vienne, et que François II ne cessait de demander à Rome rabsolution du péché qu'il avait commis en octroyant une constitution. Les populations, de leur côté, ne voyaient dans la constitution et dans l'offre d'alliance avec le Piémont qu'une répétition de la comédie sanglante de 1848.
De plus, d'après certains projets formés précédemment entre le roi de Naples et la cour de Rome, et venus à la connaissance du comte de Cavour , le président du conseil avait eu des raisons de penser que, dans le cas où l'insurrection de Sicile et la descente de Garibaldi à Marsala ne fussent pas venues retarder la retraite des Français de Rome, déjà acceptée par le cardinal Antonelli, la marche des affaires d'Italie eût été probablement modifiée de la manière suivante : François H aurait donné la main au général Lamoricière, et les troupes pontificales et napolitaines auraient entrepris ensemble la conquête des Romagnes pour le compte du saint-siége.
Enfin les négociateurs napolitains n'avaient pas même le pouvoir de reconnaître le gouvernement avec lequel ils traitaient. Une lettre autographe de François II aurait été jusqu'à leur intertlire de rien faire qui pût entraîner de la part du gouvernement napolitain une reconnaissance des « usurpations » commises dans les États du pape. Dans ces conditions, les offres d'alliance ne pouvaient être regardées comme sérieuses.
Les fragments suivants d'une dépêche envoyée à Saint- Pétersbourg, le 25 juillet 1860, exposent avec vigueur le jugement du comte de Cavour sur cette situation :
« Le gouvernement napolitain se trouve dans une position
fort singulière. Après avoir persisté, avec une opiniâtreté dont on trouverait peu d'exemples dans Thistoire, dans des errements qui lui ont attiré la désapprobation universelle, après avoir refusé plusieurs fois de s'associer à nous et d'asseoir son autorité sur la large base d'une politique nationale, pressé par des dangers qu'il s'est créés lui-même, il fait un brusque virement de bord et demande notre amitié. Quelles sont les circonstances dans lesquelles se fait cette demande? Une moitié de son royaume s'est déjà soustraite à son autorité ; dans l'autre moitié le peuple, que le joug d'une police odieuse et des antécédents déplorables ont rendu méfiant môme des institutions libérales qu'on lui octroie, refuse de prêter son appui à des ministres honnêtes et libéraux, et s'attend à voir à chaque instant le canon de la réaction tonner dans les rues de Naples. C'est pour détruire cet incurable sentiment de défiance, pour combler l'abîme qui existe malheureusement entre le peuple et la dynastie, qu'on demande au roi Victor-Emmanuel de se faire garant de la bonne foi du gouvernement napolitain , de l'appeler à partager avec lui cette auréole de popularité qu'une administration ferme et libérale, et surtout le sang versé glorieusement dans de nombreux champs de bataille ont méritée à la maison de Savoie. En attendant, l'armée, la marine napolitaines hésitent entre la fidélité à leur roi et le besoin de se rallier à l'opinion nationale. Des* désertions nombreuses affaiblissent les troupes qui combattent Garibaldi , et ce général, avec une poignée d'hommes, s'empare*de Palerme, •fait reculer des masses énormes de soldats, et réalise une expédition qui paraissait téméraire et impossible... »
« Le véritable ennemi du gouvernement napolitain, c'est le discrédit où il est tombé. Même sans reposer sur des institutions représentatives, un gouvernement peut compter sur l'appui de son peuple, tant qu'il représente un principe national, qu'il administre et punit avec justice et suivant les lois établies. A ces conditions, les rois trouvent des soldats
qui se battent pour eux, surtout lorsqu'ils savent se mettiv bravement à leur tête : à ces conditions il est facile de troover des alliés empressés et utiles. Lorsque, au contraire, ar. moment où Ton fête la concession d'une'constitution, le peuple est terrifié par la vue de spectres sortant des cachots; lorsque l'armée a été rainée par l'espionnage, noise en défiance de ses officiers, avilie par des faveurs accordées à des troupes mercenaires; lorsque, surtout, les soldats, depuis deux ou trois générations, n'ont vu d'autres ennemis que leurs concitoyens, l'édifice s'écroule, non par le manque de force matérielle, mais par le défaut absolu de tout sentimem généreux, de toute force morale...
Quant à nous, s'il était en notre pouvoir de donner un pou de ressort moral à une organisation frappée d'une incurabl» sénilité, nous ne lui refuserions point notre concours, mai> nous devons tenir -comple dés diflicultés qui nous entourcm et ne pas blesser inutilement le sentiment national. II es: facile, il est glorieux même d'embrasser son ennemi sur V champ de bataille; malheureusement l'antagonisme qui a existé jusqu'ici entre les gouvernements de Sardaignc et à* Naples , n'est pas une de ces luttes où il est également gl> rieux de vaincre ou d'être vaincu. »
Mais si une alliance était impossible, d'un autre cou', comme la Russie et la Prusse insistaient pour que les offres napolitaines ne fussent pas repoussées, il était également impossible d'y répondre par une déclaration de guerre. Oivrir les hostilités contre le gouvernement napolitain avant que les populations eussent montré clairement leur aversion pour les Bourbons, c'eût été changer réellement en conquête le mouvement annexionniste italien. L'Espagne, h Prusse et la Russie ont protesté vivement contre l'entrée d»^ l'armée de Victor-Emmanuel dans les provinces napolitaines, bien que François II eût alors abandonné déjà sa capitale, et qu'il ne lui restât plus, de tout son royaume, qu'une forteresse pour dernier refuge : quelle opposition n'eût pas sou-
levée en Europe une déclaration de guerre faite au roi de Naples , au moment même où il paraissait tendre au gouvernement sarde une main qui pouvait encore être jugée capable de tenir le sceptre?
Le comte de Cavour fut donc forcé de temporiser, contre son inclination, et d'attendre que les populations napolitaines eussent choisi entre le drapeau de Victor- Emmanuel, porté par Garibaldi dans Tltalie méridionale, et la dynastie de Bourbon. Si elles eussent appuyé le moins du monde le gouvernement napolitain dans sa défense, l'entreprise de Garibaldi n'aurait pas eu plus de succès que celle de Pisacane. Il dépendait entièrement de l'attitude des populations que la descente de Marsala n'aboutît qu'à une insurrection passagère ou qu'elle devînt le point de départ d'une révolution dans le sens national.
Le comte de Cavour ne se cachait pas les inconvénients de cette politique d'atermoiements, fatalement imposée par la situation. Il savait qu'elle l'exposait à être accusé de duplicité par Garibaldi, aussi bien que par les partisans du roi de Naples. 11 savait surtout qu'on pouvait voir de la faiblesse dans une conduite où il n'y avait que de la prévoyance, et que le prestige du gouvernement du Roi dans le reste de l'Italie pourrait en être diminué au profit des hommes de la révolution pure.
L'expédition rapide des Marches et de l'Ombrie para bientôt à ce danger. Les provocations n'avaient pas manqué de la part du gouvernement pontifical : le générât Lamoricière avait annoncé publiquement que sa mission était de reconquérir les Romagnes; les massacres de Pérugia pouvaient se renouveler au premier moment, et les rapports entre les deux gouvernements ressemblaient si peu à l'état de paix, qu'on devait s'attendre de part et d'autre à un éclat de plus en plus inévitable. L'armée italienne prit les devants avec la célérité nécessaire. Rome et la Comarca étant mises hors de cause par l'occupation française, il fallait en un clin d'oeil
débarrasser TOmbrie et les Marches des zouaves pontificaux, prendre Ancône, et, après avoir de la sorte anéanti les plans de la réaction, aller à Naples empocher que le mouvement italien , abandonné à de fougueux pionniers, ne changeât de nature et de caractère.
Le danger était réel, imminent. Le cœur rempli d'amertume par la cession de Nice, Garibaldi s'éloignait de plus en plus des vues du gouvernement, tout en continuant à faire du nom du Roi le symbole de Tunité italienne. Enivré de sa victoire, le héros ne s'apercevait pas des intrigues qui se nouaient autour de lui. Il déclarait hautement qu'il ne réunirait l'Italie méridionale à celle du nord que le jour où, après avoir délivré Venise et reconquis Nice, il pourrait proclamer du haut du Capitole l'unité de l'Italie.
Dans cette situation plus qu'inquiétante, le tact politique du peuple italien, l'immense ascendant du Roi, la fermeté habile du comte de Cavour, surent prévenir la guerre civile.
Conduits par le Roi, les vainqueurs de Castelfidardo et d'Ancône franchirent la frontière napolitaine, et assiégèreni Capoue et Gaëte. Garibaldi , après avoir demandé sans l'obtenir la lieutenance générale de l'Italie méridionale pour une année, refusa les honneurs qui lui furent offerts et se rotin à Caprera. En même temps le comte de Cavour réunissait Its Chambres et les consultait sur le dissentiment survenu entr^ le dictateur et le ministère.
La question avait été posée par le dictateur dans dc^ termes très-nets. Il avait protesté publiquement, au mois de septembre, que jamais il ne pourrait s'entendre avec l'homm» qui lui avait ôté sa patrie. Il avait envoyé auprès du Roi If marquis Giorgio Pallavicini pour lui demander la démissioi: du comte de Cavour et de ses collègues. Le Roi ne s'était p «^ rendu à cette intimation peu constitutionnelle; maïs il étar du devoir des ministres de soumettre la question de cabin».'. à l'autorité compétente du Parlement.
C'est ce que le comte de Cavour expliqua dans un rapï>»ri
qu'il lut lui-môme à la Chambre des députés, le 2 octobre 1860. Ce rapport contenait l'exposé des motifs d'un projet de loi dont l'objet était d'autoriser le gouvernement à accepter l'annexion des provinces de l'Italie méridionale, et à la consacrer par des décrets royaux.
On y rappelait que depuis le vote de confiance donné au ministère en juin 1860, onze millions d'Italiens étaient venus se réunir aux onze autres millions qui formaient déjà le royaume; que les succès obtenus étaient dus à l'initiative des populations, à la valeur des volontaires, mais aussi à la politique suivie depuis 18i8 par le gouvernement du Roi ; les événements récemment accomplis obligeaient le ministère à s'assurer qu'en continuant à la suivre il avait l'appui du Parlement. L'Italie, ajoutait le rapport, est libre désormais; Venise fait exception ; mais une agression contre l'Autriche ferait naître présentement une coalition contre l'Italie. Quant à Rome, qui donc voudrait tourner contre les Français qui sont à Rome les forces que nous devons en grande partie aux Français qui étaient à Solferino? On ne peut donc actuellement rien faire pour ces deux provinces, mais on peut faire beaucoup pour les autres, qui ont besoin d'être organisées.
Les tendances de l'Italie à la modération, à la fégularité, à l'ordre, lui ont acquis les sympathies du monde. Sortir sans délai du provisoire, telle a été la première pensée de l'Emilie et de la Toscane; telle est celle des provinces du sud, qui sentent combien le désordre qui naît de l'incertitude nuirait à elles et au reste du pays. Le Roi, au nom de qui s'est fait le mouvement du sud, ne peut le laisser s'égarer et se compromettre; il ne veut point disposer arbitrairement de ces populations , mais il doit les mettre en état d'exprimer librement ce qu'elles veulent. Comme Italiens, nous souhaitons que les Napolitains et les Siciliens imitent rÉmilie et la Toscane; comme ministres du Roi, nous leur assurerons la liberté du vote. Le gouvernement vous de-
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mande donc la faculté d'accomplir Tanhexion des provinces, déjà affranchies, lesquelles, consultées par le suffrage universel, se déclareront librement pour la réunion au rest' de la famille italienne.
Des patriotes éminents veulent retarder la réunion }u> qu'après la délivrance de Venise et de Rome : c'est dir qu'on voudrait entretenir la révolution en permanence jw: affranchir l'Italie. Mais au point où nous sommes arriviquand nous pouvons former un État fort et compact vingt-deux millions d'Italiens , la période révolutionna doit finir, la période d'ordre et d'organisation doit comnif cer. Le généreux citoyen qui s'est opposé jusqu'ici à V nexion du sud ne songe pas que, si son projet s'exécin: Tautorité passerait bientôt de ses mains, à lui qui a vsur son drapeau Italie et Yictoî^-Emmanuel , dans celles hommes qui ont pris cette mystique et obscure devi Dieu et le peuple.
Un homme justement cher au pays a dit qu'il se défia nous : c'est au Parlement de décider si nous devons i retirer, ou continuer notre œuvre.
Tel était le rapport. Après une discussion de qui séances, le projet fut voté pair la Chambre à la majori deux cent quatre-vingt-seize voix contre six.
Le Sénat l'approuva par quatre-vingt-quatre voix c douze.