‹ OEuvre parlementaire du comte de Cavour; traduite et annotéeChapitre 22 sur 69 · Massimo d'Azeglio · texte numérisé non relu

Massimo d'Azeglio

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légal, mais aussi dans leurs rapports avec l'état de choses existant, avec la nature des abus et l'influence de ces abus sur le pays. Dans cette conviction, le ministère a étudié la question relativement, soit aux affaires de l'intérieur, soit aux affaires étrangères.

En ce qui concerne la politique intérieure, il a acquis la certitude que les abus et les excès de la presse n'avaient point causé d'inconvénients assez graves pour donner lieu à une répression plus efficace. Ce lait est tout naturel : dans une situation normale, celle où un peuple, parvenu à un certain degré de civilisation, n'est pas agité par des passions extraordinaires et ne se trouve pas à la merci d'événements exceptionnels, les excès de la presse n'ont pas grande influence.

Je crois d'ailleurs que la répression, quand elle dépasse certaines limites, entraîne des conséquences contraires à celles qu'on en attend. Les erreurs de la presse, ses excès, je parle toujours de ce qui regarde les alfaires de l'intérieur, trouvent comme un antidote dans l'expérience de chaque jour, dans le bon sens des populations, qui jugent, par elles-mêmes si les appréciations de la presse sont exactes ou inexactes, justes ou injustes, raisonnables ou exagérées; chacun de ses égarements lui l'ail perdre une partie de son crédit; quand un homme est attaqué tous les jours par la presse et que tous les jours les faitfi démentent ces accusations, la presse perd beaucoup de son pouvoir sur les réputations. Ainsi, dans les temps dil'liciles que nous avons traversés, la presse, partageant l'agitation générale, s'est montrée sévère, souvent même injuste envers les hommes qui ont passé au

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pouvoir; pourtant je ne vois pas que l'opinion publique ail changé pour eux : ou ils sont restés 'pop ni aires, ou ils ne sont pas devenus plus impopulaires qu'auparavant.

Valerio. C'est que la défaite de Novare a paru leur donner raison,

Cavour. J'en dirai autant des actes des gouvernements : quand une certaine presse les attaque avec violence, les présente sous un faux jour, leur attribue des tendances perverses, et que les faits viennent ensuite prouver la fausseté de ces imputations, j'affirme que cette presse perd le pouvoir de nuire à ces gouvernements.

La presse qui représente les partis extrêmes est plus dangereuse que jamais, selon moi, quand une loi répressive la contraint de masquer ses opinions, de les déguiser sous des voiles qui les rendent plus difficiles à juger par la multitude. Je tiens pour certain que les partis excentriques ne sont jamais formés que d'une partie minime de la population, et qu'ils ne deviennent redoutables que lorsqu'ils savent se faire les simples organes des besoins, des désirs de la majorité des citoyens, et se présenter au public non pas en révélant leurs véritables intentions, mais seulement comme les apôtres les plus ardents des réformes que la généralité réclame. Si vous leur laissez une pleine liberté, ils ne pourront pas se contenir, se borner au rôle de défenseurs des droits de la majorité ; ils se dévoileront, le public les connaîtra, et ils ne seront plus à craindre.

En effet, Messieurs, si la répression reste dans la sphère de la légalité, si la loi définit les délits et ne laisse point à l'arbitre humain le pouvoir de les déler-

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miner, elle ne parviendra jamais à empêcher la pensée (le se manifester; elle ne saura qu'en faire changer l'expression, la forme. Or les partis extrêmes, je le répète, seront d'autant plus dangereux que les formes dont ils s'envelopperont seront plus modérées; ce qui s'est passé dernièrement dans notre pays et dans toute l'ïlurope le prouve.

Après la bataille de Novare, il est hors de doute qu'il (ixistait dans le pays des germes de républicanisme épars ç.i et là. Les maux soufferts par la nation l'avaient tellement endolorie et troublée, qu'une partie des populations eût pu, si ces germes se fussent développés, en ressentir l'action. Le parti républicain trouva des organes dans le royaume (dénégations à gauche); il n'en trouva que peu ou point, si l'on veut, à Turin, mais il en trouva à Gênes. (Murmures.) Je ne sais comment on peut le contester; ces organes se vantaient chaque jour et sans mystère d'être les émissaires et les interprètes de Mazzini. Au lieu d'être un mal, leur franchise fut à mon sens une- chose excellente. Si le gouvernement ne leur eût pas laissé pleine liberté, s'il se fut inquiété de leurs attaques, s'il en eût comprimé l'élan, ce parti aurait sans doute aujourd'hui une force qu'il est bien éloigné d'avoir, .le crois que ce qui a le plus contribué à diminuer l'importance de l'opinion républicaine, a été beaucoup moins la polémique de la presse opposée que les exagérations (!t les turpitudes des journaux républicains de Gênes. (Très-bien.)

L'expérience a été faite de même par la Belgique; par la France également, mais dans le sens inverse. Dans

ces deux pays, après 1830, la presse jouissait d'une grande liberté: elle en abusa; les feuilles du parti républicain firent au pouvoir une guerre des plus violentes. En France, après l'attentat de Fieschi, l'on voulut étoulTer la presse républicaine, et les lois de septembre furent publiées; en Belgi([ue, l'on ne fit absolument rien. Les législateurs français réussirent à empêcher les journaux de prononcer les mots de république ou de révolution, mais les journaux propagèrent leurs idées sous des phrases voilées et par des insinuations indirectes qui les rendaient plus dangereuses; de telle sorte que le parti républicain grandit en France, tandis qu'en Belgique il diminua peu à peu et finit par disparaître.

Je répète que, selon ma ferme conviction, selon celle du ministère, les inconvénients de la liberté de la presse, dans des temps qui n'ont rien d'anormal, ne peuvent exiger réellement des mesures de répression extraordinaires. (Marques d'adhésion.) Il n'est donc point à propos de changer radicalement la loi; et si une proposition restrictive est faite, nous la combattrons énergiquement^ (Très-bien.)

1. Le 7 janvier précédent, un député savoisien ayant émis une proposition qui tendait à imposer aux journaux l'obligation de la signature des articles, le comte de Cavour répondait en français (l'usage de la langue française était facultatif dans les discussions) r

« Je ne crois pas qu'il existe de mesure plus contraire aux intérêts de la liberté de la presse, de mesure qui ait plus pour effet de diminuer l'action utile de la presse, que celle que vient de proposer l'honorable Bastian. Cette mesure tend à diminuer de beaucoup l'importance des journaux, elle tend à réduire les journaux à être .l'expression d'opinions individuelles, au lieu d'être ce qu'ils sont aujourd'hui, les organes des partis , les organes des grands principes. (Adhésion à gauche.)

« Quand l'assemblée française a voulu restreindre la liberté de la

Cette déclaration pourra être jugée imprudente; car après l'avoir faite, le ministère doit s'attendre à perdre l'appui de l'honorable Ménabréa et de ses amis politiques. (Mouvement.) Mais le ministère a déclaré dès le début de cette discussion que, dans une circonstance aussi grave que celle où nous sommes, il est du devoir des hommes politiques de manifester franchement leurs vues, de révéler sans détour au Parlement et à la nation le but qu'ils poursuivent, la conduite qu'ils veulent tenir. Pénétré du sentiment de ce devoir, je supprime toute réserve à ce sujet, au risque de me priver de l'aide puissante des députés dont je viens de parler, et de m 'attirer leur hostilité. (iVpprobation.) Je m'y résigne. Déjà en 1848 j'ai eu à lutter avec l'honorable Ménabréa, qui était alors dans un parti plus avancé que n'était le mien; je suis prêt à recommencer aujourd'hui que les idées conservatrices le préoccupent au point de lui faire négliger les grands principes de liberté.

Ménabréa. Je demande la parole pour un fait personnel ^

Cavour. Le gouvernement, en fait de questions intérieures, n'a pas cessé de se préoccuper sérieusement des

presse , elle n'a pas trouvé de moyen plus efficace que celui qui vient d'être proposé par M. Bastian. En Angleterre, une loi semblable nonseulement n'a jamais été adoptée, mais elle n'a môme jamais été proposée. Et vous voyez, Messieurs , qu'en Angleterre la presse a acquis un degré d'importance que la presse française n'a jamais pu atteindre. » 1. M. Ménabréa établit, dans sa réplique, qu'il n'avait jamais varié sur les questions de principes; mais que dans la question présente, qui était toute d'opportunité, son sentiment était que les excès de la prcLse, qui avaient du être tolérés en 1848, pouvaient et dcvaien être enfin réprimés.

Hm , OEUVRE PARLEMENTAIRE

intérêts religieux. 11 désire voir la religion respectée et aimée de tous , il déplore les excès auxquels la presse a pu se porter contre elle, mais il ne voit pas ce qu'on peut faire pour les prévenir. La loi actuelle sur la presse est , en ce qui regarde la religion, celle de toutes les lois connues qui établit les pénalités les plus sévères. Elle a conservé les dispositions du code pénal, édicté longtemps avant la Constitution, à une épocfue où le gouvernement ne pouvait certes être accusé de tiédeur religieuse.Sicile n'a pu empêcher les abus dont on se plaint, c'est une preuve que jamais des lois répressives ne supprimeront entièrement les abus de la liberté de la presse. J'avoue avoir été étonné des inquiétudes de M. Pernigotti à l'endroit des effets de la liberté sur la religion. . Je trouve qu'il a été injuste envers la religion elle-même, dont les fondements sont assez solides pour résister à de bien autres attaques que celles de notre presse. Laissons de côté les arguments théologiques, et considérons ce qui s'est passé dans les pays voisins à cet égard.

Si M. Pernigotti compare la France actuelle à la France d'avant 1789, il constatera ceci : au dernier siècle, la France n'avait jamais joui et ne jouissait pas de la liberté de la presse; les offenses à la religion y étaient rigoureusement punies de châtiments pécuniaires et même personnels, puisqu'on allait jusqu'à couper la langue aux blasphémateurs; avec tout cela, la religion avait disparu presque entièrement du sol français : tandis que de 1789 à 1852, période où la presse a toujours été plus ou moins libre, et toujours très-hostile à la religion, le sentiment religieux a incontestablement grandi.

L'exemple des autres nations européennes achève de prouver que le sentiment religieux est plus fort là où la liberté de la presse est mieux assurée en matière religieuse. Il suffit de noter ici un fait qui ne doit offusquer personne, c'est que la libre Angleterre est de beaucoup la plus religieuse des nations; dans le même temps où nous clierclions à diminuer le nombre des fêtes et à adoucir l'obligation d'observer celles qui ne peuvent être supprimées, l'Angleterre tend sans cesse à rendre plus rigoureuse la loi du dimancbe, et il se fait chaque année des propositions dans ce sens, appuyées par bon nombre de membres du Parlement.

Mais bornons-nous à la religion catholique : je crois que nulle part ses ministres n'ont autant d'influence sur les populations que dans les pays où règne une pleine liberté, et où d'autres religions l'attaquent journellement par la presse et par la parole. Il en est ainsi en Irlande, en Belgique et dans quelques cantons suisses. ,J'ai hal)ité pendant plusieurs années le canton de Genève, et je puis assurer qu'en dépit des journaux qui s'y escriment contre le catholicisme, le clergé catholique y est beaucoup plus influent qu'il ne l'était chez nous avant la liberté de la presse.

Je conclus, non pas qu'il faut renoncer à empêcher les attaques contre la religion, mais qu'on exagère beaucoup lorsqu'on dit que ces attaques la mettent en péril ; je crois, au contraire, qu'elles auront pour résultat d'amenei' les ministres du culte ;i réfoi'tuei' qu('!(îues abus chez eux, et de rendre meilleures leurs mœurs cl leui' conduite. (Très-bien.) Elles feront ainsi à la religion plus de bien que de mal.

Tout ceci suffira, je pense, à indiquer pourquoi le ministère n'a point jugé convenable de proposer une réforme de la loi sur la presse en ce qui concerne l'intérieur du pays. 11 ne s'est point dissimulé pourtant les défauts de la loi existante quant à l'institution du jury.

De tous les systèmes de jurys. en vigueur sur les deux continents, le nôtre, aux yeux du ministère, est le pire. Nous avons donc beaucoup pensé à le modifier entièrement. Mais en nous rendant compte des difficultés, des discussions sans fin que cette réforme devait soulever, de la nécessité de bien peser toutes les considérations diverses, nous avons pensé que cet important objet ne pouvait être traité incidemment et à Toccasion d'une loi partielle. Cette réforme, qui doit être l'un des éléments les plus décisifs de notre libre régime, ne doit pas être préjugée et compromise par une mesure secondaire ^

Le ministère a donc remis à d'autres temps la réforme de la loi sur la presse en ce qui regarde les affaires intérieuri's, et il s'est borné à proposer des mesures pour la répression des abus relatifs aux affaires de l'extérieur. Je ne serai pas moins franc sur ce point que sur celui dont je viens de m'occuper. (Ecoutez!)

Le ministère a reconnu que la presse est un bienfait dans la politique intérieure, mais il n'a pas une aussi bonne opinion d'elle quand elle traite à sa fantaisie les affaires étrangères. La presse, à mon sens, peut faire

1. La législation sur le jury a été compli'tement réformée par la loi présentée à la signature royale le 13 novembre 1859 par le ministre garde des sceaux, M. Rattazzi.

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l)eaiicoup de mal quand elle tranche les questions du dehors.

En premier lieu, le public ne peut pas corriger aisément les jugements qu'on lui suggère sur des événements lointains; il n'a pas d'observations personnelles à opposer aux appréciations qu'on lui insinue. Ensuite, sur ce terrain des affaires extérieures, la presse, dans son zèle, nuit le plus souvent à ceux qu'elle voudrait servir. Quand nos journaux attaquent un gouvernement étranger pour défendre un peuple qu'ils croient opprimé, ils n'apportent ni soulagement ni consolation aux victimes, qu'on empêchera de les lire; la seule chose à laquelle ils puissent aboutir, c'est à irriter ces prétendus oppresseurs et à les rendre moins cléments encore. Enfin le journaliste, l'écrivain qui attaque le pouvoir, les hommes politiques de son pays, fait acte de courage en ce qu'il affronte des personnalités plus ou moins puissantes ; mais attaquer, à l'abri de tout péril, un souverain étranger qui ne i)eut rien contre son agresseur, ce n'est pas également honoi-able. (Murmures.)

Ces excès ont d'ailleurs de graves conséquences dans les rapports internationaux. Je ne dis pas qu'il en résulte souvent des ruptures; mais on ne dira pas que j'exagère quand je constate que du moins les insultes prodiguées pai' la presse contre des souverains étrangers disposent fort mal ceux-ci envers les pays d'où elles partent.

Nous n'avons pas avec nos voisins des rapports dii)lomaticjues seulement, mais aussi une infinité de rapports privés. Un grand nombre de nos compatriotes se trouvent dans les pays qui nous avoisiuent; il yen a cinquante

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