‹ OEuvre parlementaire du comte de Cavour; traduite et annotéeChapitre 25 sur 69 · SUR LE MARIAGE CIVIL · texte numérisé non relu

SUR LE MARIAGE CIVIL

Depuis le discours précédent, bien des choses s'étaient passées lorsque la question du mariage civil fut mise sur le tapis. Soit que le ministre Cavoar , par son alliance avec le centre gauche, eût rompu de sa propre autorité un équilibre de forces que le président du conseil, M. d'Azeglio, tenait à maintenir dans la Chambre, soit que ce défi si hardiment porté à la réaction encouragée par les événements du dehors eût provoqué une revanche momentanée des conservateurs purs, le ministère avait dû se reconstituer le 22 mai 1852. Le comte de Cavour avait été remplacé par M. Cibrario dans la gestion des portefeuilles du commerce et des finances ; M. d'Azeglio était resté à sa place, ainsi que le général Lamarmora, ministre de la guerre, M. Paleocapa, ministre des travaux publics, et M. Pernati, ministre de l'intérieur; M. Boncompagni avait remplacé M. Galvagno au ministère de grâce et de justice, et avait été chargé de l'intérim du ministère de l'instruction pid^lique, confié auparavant à M. Farini. Le comte de Cavour employa ses loisirs à un voyage où il alla voir de ses yeux ce qu'étaient devenus

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les hommes et les choses en Europe depuis le coup d'État du 2 décembre'.

1, Voici quelques fragments de lettres écrites à cette époque par le comte de Cavour à son ami M. Castelli : •

« Bruxelles , 7 juillet 1852.

«... M. Thiers a raison. Il y a de certains vents qui s'élèvent tout à coup dans l'atmosphère politique et auxquels on ne sauiait résister. Ces vents, grâce au ciel, ne sont pas éternels, ils perdent bientôt de leur persistance; mais il y a un moment où ils brisent tout ce qu'ils trouvent sur leur passage. Je ne sais si ce moment est venu pour le Piémont. Peut-être l'éviterons-nous, si nous savons être en même temps prudents et habiles. »

« Londres, 13 juillet 1852.

« J'ai reçu votre bonne lettre du 7, et les détails que vous me donnez sur notre politique intérieure ne sont pas rassurants. J'espère toutefois que vos plus sinistres prédictions ne se réaliseront pas. La loyauté du Roi et le bon sens du pajs nous sauveront. Quant à moi, je suis prêt à faire mon possible pour empêcher que notre barque constitutionnelle ne chavire, bien décidé à avoir patience et à supporter toute espèce de contrariétés. M. Thiers m'a dit en me quittant : « Si, après vous avoir fait <( manger des couleuvres à déjeuner, on vous en ressert à dîner, ne vous « dégoûtez pas. » M. Thiers parle par expérience. S'il avait avalé ([iidques couleuvres de plus, la France peut-être ne serait pas réduite à l'état où elle se trouve.

« Tâchez de prêcher la patience à nos amis. Soyez certain que pour le moment c'est la politique la plus habile.

(1 Je ne puis pas hâter mon retour. En ce moment, ma présence serait un embarras en Piémont

« Je vous ai annoncé de Bruxelles la chute du cabinet Frère-Rogier. Ma prédiction s'est bientôt réalisée. Cette chute est fâcheuse pour nous, car elle augmente l'audace des cléricaux.

« Je ne puis pas encore vous entretenir du résultat final des élections anglaises. (]e qu'on en connaît cependant suflit pour qu'on puisse prédire que lord Derby n'aura pas la majorité. Toutefois, malgré l'avis contraire de quelques libéraux, je ne crois pas que son parti sorte affaibli de l'arène électorale. Le pays ayant prononcé un verdict définitif sur la question du free Irade, le parti conservateur sera débarrassé du bagage protectioniste qui l'empêchait de marcher, et il aura des allures beaucoup itlus dégagées. Je doute en conséquence c[u'un ministère puisse se

Le k novembre 1852, il fut nommé président du Conseil et ministre des finances, de l'agriculture et du commerce. Ses collègues furent le général Dabormida aux affaires étran-

constituer solidement, s'il lui est décidément hostile. L'Angleterre est éminemment conservatrice. Lord Palmerston l'a dit d'une manière charmante aux électeurs de Tiverton , et je crois qu'il a tellement raisbn que, sans la question du free trade , qui n'est pas soutenable pour tout homme de bon sens, lord Derby aurait eu la majorité. »

« Londres , 17 juillet 1852.

« Dans ma dernière lettre je vous disais que le ministère avait remporté plusieurs victoires : depuis lors, ces victoires se sont multipliées , et maintenant il est certain que, quand même il n'obtiendrait pas la majorité, ce qui est encore probable, il serait assez fort pour que l'opposition ne pût songer à le renverser dès le début de la prochaine session. L'existence du gouvernement de lord Derby dépend maintenant des mesures qu'il proposera. Si, comme tout porte h le croire, il abandonne la question de la protection et s'il présente des projets de loi pour des réformes secondaires, telles que les sanltary reforms , etc., il pourra marcher. Il faut donc se résigner et calculer parmi les choses probables le maintien de lord Derby au pouvoir. M. Thiers avait raison lorsqu'il me disait que, lorsque le vent de l'opinion souffle dans une certaine direction avec une grande force, on en ressent les effets là même où l'on se croyait le mieux à l'abri. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas ])erdre courage. Les torys ne nous sont pas hostiles; au contraire, notre antipapisme nous rend chers à leurs yeux. Le ministre des affaires étrangères m'a parlé de la manière la plus explicite et la pins aimable. Certes, il ne faut pas s'exagérer l'appui que nous obtiendrons d'eux dans le cas d'une lutte matérielle; mais les whigs feraient- ils davantage? C'est ce qui est fort douteux pour moi. La présence des torys au pouvoir n'a qu'un seul véritable inconvénient dans le moment actuel : c'est d'exercer une influence morale très-fâcheuse en décourageant chez nous le parti libéral, et en donnant de l'audace au parti rétrograde.

« Je resterai à Londres encore une quinzaine de jours; je partirai ensuite pour l'Ecosse que je ne connais pas encore et où j'aurai l'occasion de voir lord John Russell. Continuez, je vous prie, à m'adresser vos lettres à Londres. »

« Londres, 31 juillet 1852.

Je ne quitterai définitivement cette ville que jeudi prochain. Je

me suis tout à coup rappelé que j'avais été ministre de la marine, et

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gères, M. Ponza di San Martino à l'intérieur, le général Lamarmora à la guerre, M. Paleocapa aux travaux publics, M. Cibrario à l'instruction publique , et au ministère dé grâce et de justice M. Boncompagni, remplacé le 27 octobre 1853 par M. Rattazzi, le chef du centre gauche. Peu de temps après, le projet de loi sur le mariage civil venait donner une couleur marquée à la nouvelle administration.

La 'question traitée dans le discours suivant est une de celles qui peuvent le mieux faire comprendre la véritable nature du mouvement italien. Le gouvernement, qui a bravé et combattu la puissance autrichienne, qui a annexé les Romagnes, les Marches et TOmbrie , n'a pu encore introduire dans sa législation le principe du mariage civil. Quelques mots suffiront à expliquer ce fait singulier.

que, par conséquent, je ne pouvais venir en Angleterre sans visiter les étaljlissements maritimes de ce pays. J'ai employé en conséquence quelques jours à voir Woolwich, Portsmouth et Gosport. Je n'en suis pas plus marin pour cela; mais au moins, lorsqu'on me parlera d'un grand arsenal, je saurai ce que cela veut dire. »

« Paris, 4 septembre 1852.

« Je ne vous ferai pas un récit détaillé de mon séjour à Paris. Mon temps a été si occupé, j'ai déjà vu tant de monde, qu'il me faudiait un volume pour vous raconter ce que j'ai vu et entendu. Je me bornerai à vous dire que je suis convaincu de la stabilité, du gouvernement actuel. Napoléon est maître de la situation : il le sera longtemps encore s'il ne se laisse pas emporter trop loin par le torrent réactionnaire. Si , tout en gardant le pouvoir, il sait flatter les instincts démocratiques des masses par des mesures populaires, il conservera une force irrésistible. Ce qui pourrait lui nuire plus que tout autre chose, c'est l'esprit ultramontain qui se développe dans le clergé et qu'il paraît caresser. Le peuple français se passera de liberté pendant quelque temps , mais si l'on veut le forcer à aller à la messe, il résistera. Pour mon compte, je ne pense pas que Napoléon continue à céder, comme il le fait maintenant, devant les prétentions du clergé. Suivant les traces de son oncle, après s'être concilié les catholiques par des actes qui rappellent le concordat, il ne tardera pas à publier des articles organiques pour arrêter les empiétements de la cour de Rome. »

1)11 COMTK IJK CAVOOH. . 211

Lorsque Gharles-Albei-t promulgua le Statut, il proclama, dans l'article 1", la religion catholique religion d'État. Tant que vécut ce prince pieux, aucune discussion ne s'éleva sur la manière d'interpréter et d'appliquer cette déclaration. Mais après sa mort, lorsque, par suite de- la défaite de Novare, toute l'activité de la population et du gouvernement dut se reporter sur la politique intérieure, deux opinions se formèrent dans le Parlement et dans le pays. D'après les uns, on devait s'en tenir rigoureusement au texte de l'art, l^"" du Statut, et ne faire aucune réforme dans l'ordre ecclésiastique, ou n'en faire qu'avec le consentement du saint-siége et au moyen d'un concordat. D'après les autres, au contraire , on devait appliquer la déclaration de principes sur la liberté individuelle contenue dans le Statut , séparer nettement l'Église de l'État, et donner au Piémont la liberté de conscience et celle des cultes avec toutes leurs conséquences. Bientôt la majorité de la Chambre des députés se déclara énergiquement pour le second parti, tandis que la minorité, oij se distinguaient MM. Balbo et Ménabréa, ainsi que la grande majorité de la Chambre haute, regardaient un accord avec le saint-siége comme la condition sine qaa non de toute réforme. Le pouvoir exécutif, après avoir balancé, de 18/.9 à 1852, entre ces deux opinions, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation avec la cour de Rome, finit par se ranger, ainsi que devait le faire un ministère responsable, à l'avis de la Chambre élective. Cependant, et malgré les efforts réunis de la Couronne et des représentants de la nation, l'opposition du Sénat, où siégeaient les évêques et les hauts fonctionnaires du régime qui avait précédé le Statut, empêcha l'adoption des lois dont la- France, la Belgique et d'autres pays catholiques jouissent depuis tant d'années.

L'on ne peut qu'admirer la modération dont fit preuve dans ces circonstances le parti libéral ; on ne peut être assez sévère pour la conduite de la cour de Rome et du clergé. Au lieu de faire des concessions , de renoncer à des privilèges

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surannés, d'accepter une transaction par laquelle le clergé, tout en se soumettant à l'égalité des droits et des devoirs, aurait gardé pourtant une position incomparablement meilleure que celle qui lui est faite en France , la cour de Rome préféra traiter les libéraux modérés et catholiques qui siégeaient au ministère à Turin, comme elle eût traité les membres d'un comité de salut public. Rien ne fut épargné de ce qui pouvait empêcher le gouvernement de remplir sa tâche. Une grande partie du haut clergé, en faisant ouvertement cause commune avec l'Autriche, s'aliéna entièrement les populations ; des scènes déplorables s'ensuivirent. Les censures ecclésiastiques furent lancées contre les ministres et les membres du Parlement. L'État dut recourir à son tour aux vieilles armes employées au moyen âge contre la puissance ecclésiastique : des déclarations d'abus furent prononcées par le conseil d'État, des évêques furent exilés. Cette lutte, qui ne discontinua pas un instant , et pendant laquelle le plus grand nombre des conservateurs piémontais se rangea peu à peu du côté du libéralisme, devait aboutir à l'occupation des Romagnes, des Marches et de l'Ombrie. Cependant, chose digne d'être remai'quée , le clergé a gardé ses immenses richesses; quelques ordres réguliers seulement ont été supprimés, et cette suppression n'a fait qu'accroître les dépenses que l'Église occasionne à l'État ; enfin l'Italie réclame encore, après tout ce qui s'est passé, une loi qui ôte aux curés les registres de l'état civil et qui rende à la loi civile l'institution du mariage, qui lui appartient.

Séance du Sénat du 16 décembre 1852.

Messieurs les sénateurs,

Tant de personnages éminents ont combattu ce projet, tant de considérations ont été développées dans le sens contraire, que j'éprouve quelque hésitation en en prenant la défense. Toutefois le discours de mon honorable ami le ministre de grâce et de justice^ facilite ma tâche.

Des raisons de trois ordres difîérents ont été exposées contre le projet : raisons théologiqùes et canoniques, raisons historiques, raisons politiques et morales.

Je ne m'arrête pas au côté théologique de la question. Tout à fait étranger à la science canonique, qui n'a jamais été l'objet de mes études, je ne serais pas un adversaire suffisant pour les orateurs de tant de science et de lumières qui m'ont précédé. Je ne dis qu'une chose sur ce sujet, c'est que je ne puis comprendre que l'on représente comme contraire aux dogmes sacrés de l'Église une institution adoptée par la majorité des peuples catholiques. Si le mariage civil, si la séparation du contrat et du sacrement est contraire au dogme, comment l'Église la supporte-t-elle en France, en Hollande, en Belgique, en Angleterre, et dans l'autre hémisphère presque tout entier? Je sais qu'un membre de cette auguste assemblée, en reconnaissant (jue le mariage civil n'est pas contraire

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