‹ OEuvre parlementaire du comte de Cavour; traduite et annotéeChapitre 24 sur 69 · Lord Palmerston venait de quitter le pouvoir · texte numérisé non relu

Lord Palmerston venait de quitter le pouvoir

DU COMTF, DE CAVOCH. 203

che, par exemple, nous raccorderait immédiatement. Reste à savoir si la chose serait très-lieureiise pour la dignité nationale.

Le projet du ministère doit donc être justifié de ces critiques qu'en font quelques députés qui, tout en reconnaissant qu'il n'est pas de nature à troubler profondément notre système politique, appréhendent pourtant que ce ne soit un premier pas en arrière, un acheminement à d'autres mesures plus rétrogrades; tendances qu'ils n'imputent pas au gouvernement, mais qu'ils craignent de voir développées dans la suite par d'autres hommes politiques. Si le ministère avait cru qu'une loi beaucoup plus répressive fût nécessaire , et s'il n'avait été arrêté que par la prévision d'un échec devant la Chambre, il n'aurait rien proposé du tout pour le moment, afin de laisser croître et devenir plus vif le besoin de mesures plus sévères. Au contraire, c'est justement parce qu'il veut éloigner cette éventualité fâcheuse qu'il a pris l'initiative d'une réforme modérée, et incontestablement utile selon lui.

On craint que ce ne soit là un précédent périlleux, qui puisse un jour être exploité par d'autres que nous, — car on veut bien ne pas contester la bonne foi,' — c'està-dire par les réactionnaires. Cette crainte me touche peu. Elle se fonde sur un raisonnement identique à celui qu'ont fait pendant si longtemps les conservateurs opposés aux réformes : u cette réforme peut être bonne en elle-même, mais qui sait où elle nous mènera? » C'est ainsi qu'à force de prudence on arrive aux révolutions; c'est également ainsi que dans le sens inverse on per-

pétiie un péril de réaction de peur d'établir un mauvais précédent en réprimant un excès. Les répressions comme les réformes faites à temps éloignent les révolutions et les co II Ire-révolutions.

On prétend que le Statut, que les principes constitutionnels sont violés par cette restriction des abus de la presse. Je délie qu'on me dise en quoi. La liberté, base du Statut, reste entière. Quelqu'un s'est servi d'une phrase générale : on viole les principes. A parler franchement, Messieurs, les grandes phrases et les grandes maximes ont souvent perdu les États. -Je respecte les grands principes, je ne les violerai jamais; dans leur application, pourtant, il faudra bien prendre conseil du temps et des circonstances. Combien de fois rAngleterre, dont le respect est si grand pour les principes de liberté individuelle, n'a-t-elle pas suspendu Muibeas corpus? Je respecte, j'aime la liberté de la presse; mais je n'hés'ite pas à déclarer que, dans des circonstances données, je croirais nécessaire de la suspendre partiellement; en cas de guerre civile ou à la veille d'une guerre avec l'étranger, par exemple. Le salut du pays devrait pi'évaloir alors sur les grands principes.

J'ai deux mots à dire enfin en réponse à un reproche que nous font nos amis politiques. Yous perdrez, nous dit-on, toute popularité (il nous en reste peu à perdre, mais il paraît que ce peu, nous sommes encore menacés de le perdre), et vous discréditerez le gouvernement, en qui les populations commencent à avoir confiance. — Je ne crois pas que ce soit bien juger la situation. A la nouvelle de ce projet, une certaine inquiétude, il est vrai,

Dr coMTF, DE cworiî. -m

s'est produite dans le pays; mais il me parait que depuis ce premier moment, en comparant ce que nous faisons à ce qui se fait chaque jour en Europe, le pays a pu se rassurer sur notre compte. Les moins clairvoyants ont eu lieu de s'apercevoir que si le ministère avait eu la moindre in'enlion hostile à la liberté, il aurait fait tout autre chose que de présenler ce projet. Si pourtant ces appréhensions durent encore, quelques semaines Suffiront à les dissiper, à effacer jusqu'à la trace de cette discussion. Les intérêts en lutté dans le monde aujourd'hui sont si grands, que la question qui nous occupe n'est rien auprès et ne mérite guère nos préoccupations.

Quant à nos personnes, nous ne sommes pas de ceux qui s'honorent de l'impopulaiité, quoique nous sachions la subir; nous ne dédaignons point cette popularité vraie qui ne repose pas sur l'émotion d'un moment, qui ne s'obtient pas en flattant les partis passionnés, mais dont le fondement est dans le jugement de l'opinion générale, et l'origine dans l'ensemble tout entier d'une carrière politique; cette popularité, nous en faisons grand cas. Mais ce n'est point le projet dont je parle qui peut la mettre en question. Notre vie politique est assez longue déjà pour qu'on puisse nous juger sur des éléments moins restreints, et les événements, d'ailleurs, mettront en lumière, nous en sommes sûrs, le sens vrai de notre conduite et le caractère de nos vues.

Si cette attente nous trompait, si ro[tiuion nous condamnait sans retour, nous saurions faire le sacrifice de ces chances de popularité qui n'ont jamais eu grande influence sur nos actions, quoi qu'on en ait voulu dire.

Nous attendons avec confiance votre suffrage; s'il est favorable, l'avenir dissipera les derniers nuages qui pourraient être restés dans vos esprits^; si vous uous êtes contraires, nous quitterons cette place en faisant des vœux ardents pour que votre détermination ne soit pas funeste, je ne dis pas aux principes conservateurs, qui ne sont point menacés, mais à ces principes d'indépendance et de liberlé que personne ne défend avec plus d'ardeur et de sincérité que nous. (Marques d'approbation et conversations générales.) '

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