SUR LE CONGRÈS DE PARIS
En apprenant que la prise de Sébastopol e'tait le dernier acte du drame de Crimée, les Italiens éprouvèrent une déception générale. L'affranchissement de l'Italie; comme'celui de la Pologne, tombait de nouveau dans le domaine de ces rêves que la révolution seule prétendait être capable de" réaliser, et il nous fallait renoncer pour cette fois à voir les traités de 1815 modifiés dans leurs dispositions essentielles.
La politique hardie de la Sardaigne, l'honneur que ses soldats venaient de se faire à Traktir , les sympathies que l'Europe manifestait pour elle, avaient, sans nul doute, fortement influé sur les déterminations prises par le cabinet de Vienne dans les derniers temps de la guerre. Cessant enfin de temporiser, le gouvernement autrichien se posa soudainement en médiateur armé, et contraignit la Russie à accepter des propositions de paix présentées, pour ainsi dire, sur la pointe des baïonnettes. Cette attitude allait donner à l'Autriche une grande influence dans les négociations, et rendait extrêmement difficile la position de la Sardaigne.
Celle-ci n'avait pris aucune part aux conférences préliminaires de Vienne ; le choix de la capitale où allaient s'ouvrir les conférences définitives était chose très-importante , surtout pour elle. L'Angleterre ne se souciant pas de réunir à
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Londres les représentants des piiiss;mces intéressées, l'on tomba d'accoi'd sur Paris.
II restait à voir quelle serait la part des représentants d'une puissance de deuxième ordre au milieu de cette pentarchie qui, depuis 1815, avait donné une forme oligarchique au gouvernement de l'Europe. M. Massimo d'Azeglio, qui venait d'accompagner avec le comte de Cavour le roi Victor- Emmanuel dans sa visite aux souverains de France et d'Angleterre, avait été d'abord désigné pour représenter le Piémont au congrès de Paris. Cependant, soit qu'il craignît de ne pas obtenir pour la Sardaigne un rang convenable parmi les puissances représentées, soit, comme il est plutôt à supposer, qu'il crût devoir laisser au président du conseil la haute tâche de prendre part aux conférences, M. Massimo d'Azeglio resta à Turin, et le comte de Cavour partit pour Paris. A son arrivée, d'accord avec notre ministre à Paris, M. de Villamarina, il eut pour premier soin d'établir nettement sa position : l'on décida, dans une des premières conférences, que les représentants de la Sardaigne siégeraient au congrès à des titres égaux à ceux des autres puissances, et l'on s'en remit à leur prudence quant à la part qu'ils prendraient à la discussion des questions qui ne toucheraient ni directement ni indirectement aux intérêts de la Sardaigne. Ce premier résultat était dû à l'appui loyal de la France et de l'Angleterre. En réponse à des objections du comte Buol , lord Clarendon avait déclaré que la distinction entre les grandes et les petites puissances n'était point de mise dans un congrès où il s'agissait avant tout d'une paix à conclure entre les États belligérants.
Ce serait empiéter sur l'hisloire que d'expliquer la part prise par le comte de Cavour à la discussion des différentes questions qui furent traitées au congrès de Paris. On se bornera donc ici à soulever discrètement un coin du voile qui couvre les négociations pin'ement ollicieuscs auxquelles donna lieu la ([iicslion ilalicmic.
Disons tout d'abord que la manière franche et dégagée du comte de Cavour , sa conversation spirituelle , son ton à la fois hardi et conciliant, rendirent ses rapports faciles avec les plénipotentiaires de l'Angleterre , de la Russie , de la Prusse et de la Turquie, ainsi qu'avec d'autres hauts personnages. Il eut même avec le nonce des causeries tout à fait amicales. Mous lisons dans une de ses lettres datées de Paris : « J'ai eu une longue conversation avec le nonce sur nos différends avec le saint-siége. Il a fait appel à mes principes libéraux en faveur de la cause des moines ! Je lui ai répondu par des théories du droit canon. Cela vous prouvera que nous avons déraisonné tous les deux, n Les relations des plénipotentiaires sardes avec ceux de l'Autriche étaient naturellement plus réservées : cependant elles furent toujours telles que la convenance pouvait l'exiger. Avec les Russes, et particulièrement avec le comte Orloff, le comte de Cavour se trouva tout de suite dans les meilleurs termes. Comme l'envoyé russe exprimait le regret que la différence de religion eût empêché un mariage entre le duc de Gênes et une princesse de la famille impériale de Russie , le comte de Cavour lui répondit que cela était d'autant plus regrettable, que, si ce mariage se fût conclu, la Russie apparemment n'aurait pas refusé de reconnaître l'avènement de Victor-Emmanuel au trône de Sardaigne. Là-dessus, le comte Orloff donna à entendre que c'avait été pour se rendre agréable à l'Autriche que la Russie s'était montrée si peu aimable pour la Sardaigne depuis 1848, et qu'elle n'avait pas lieu d'être très-satisfaite des conséquences qui s'en étaient suivies. Mais nous ne devons pas céder à la tentation de reproduire toutes les anecdotes racontées dans la spirituelle correspondance du comte de Cavour pendant son séjour à Paris.
Indiquons seulement en peu de mots les efforts qu'il fit pour améliorer la situation de l'Italie. Dès le mois de janvier 1856 il avait adressé à l'empereur un mémoire sur la situation de la péninsule : après y avoir résumé avec une
éloquente rapidité les maux de l'Italie, le comte de Cavour, reconnaissant qu'il était impossible pour le moment de procéder à des remaniements territoriaux, concluait ainsi : (( L'empereur peut rendre d'immenses services à l'Italie pour laquelle il a déjà tant fait : 1" en amenant l'Autriche à rendre justice au Piémont et à tenir les engagements qu'elle a contractés avec lui; 2" en obtenant d'elle un adoucissement au régime qui pèse sur la I.ombardie et la Vénétie; 3° en forçant le roi de Naples à ne plus scandaliser l'Europe civilisée par une conduite contraire à tous les principes de la justice et de l'équité; k° enfin en rétablissant l'équilibre en Italie tel qu'il a été établi par les traités de Vienne, c'est-à-dire en rendant possible le retrait des troupes autrichiennes des Légations et de la Romagne, soit en plaçant ces provinces sous un prince séculier, soit en leur procurant les bienfaits d'une administration laïque et indépendante. »
Pour bien comprendre ces propositions, il faut se rappeler que l'Italie était tombée peu à peu dans une situation dix fois pire qu'elle n'aurait dû l'être d'après le texte même des traités de 1815. Depuis de longues années l'Autriche occupait militairement les Légations , et ses généraux y exerçaient avec toute la rudesse du régime militaire les droits judiciaires et administratifs qui appartiennent à l'essence môme de tout gouvernement. Ferrare et Plaisance avaient été fortifiées par elle contre l'esprit des traités, et, de la sorte, ses forces dominaient de tout coté la ligne du Pô jusqu'à la mer Adriatique, devenue à peu près un lac autrichien. Des traités secrets avaient presque réduit les duchés de Parme et de Modène à l'état de provinces autrichiennes, et l'infiuence du cabinet de Vienne à Florence et à Naples était prépondérante au point que ces doux gouvcrnemenis n'auraient pu revenir à dos institutions libérales, quand même ils l'eussent voulu.
La Franco et l'AngkMerrc reconnaissaient que cet état de choses étail contraire au droit public (îlabli. L'Angleterre surtout (''lait disposée à exiger l'évacuation dos Romagnes
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par les troupes autrichiennes. Comme il était à prévoir qu'aussitôt après le départ de celles-ci les populations des l^omagnes s'insurgeraient en masse contre les autorités pontificales, le comte de Cavour imagina pour les Légations un projet de séparation administrative des autres États du saintsiége. Le pape aurait conservé dans les Légations la haute souveraineté : mais il en aurait confié l'administration à un vicaire nommé soit à vie, soit pour dix ans, c|ui aurait rétabli dans ces provinces le régime dont elles avaient joui avant 1815 lorsqu'elles faisaient partie intégrante du royaume d'Italie. La garnison française, installée à Rome depuis 1849, se serait retirée en même temps que les Autrichiens , et les Français se seraient bornés à occuper provisoirement Bologne jusqu'à ce que le nouveau régime y eût été complètement assis. Ce projet fut vivement approuvé par l'Angleterre. Le gouvernement français se borna à le prendre en considération. Mais les rapports plus intimes qui se formèrent entre l'empereur et le saint-siége, après la naissance du prince impérial, dont le pape fut le parrain, mirent obstacle à l'acceptation des idées de M. de Cavour.
D'autres combinaisons furent proposées par lui, d'après lesquelles les maisons de Parme et de INIodène auraient trouvé dans le bassin du Danube des compensations pour la perte de leurs États en Italie. Mais ces combinaisons n'eurent pas l'appui de l'Angleterre, et rencontrèrent chez les autres puissances'des difficultés insurmontables.
11 fallait cependant empêcher à tout prix que la question italienne ne restât ensevelie dans l'oubli. Le comte de Cavour n'eut pas de peine à faire sentir que la réunion d'un congrès européen dans lequel le nom de l'Italie ne serait pas môme prononcé , aurait pour l'Autriche la valeur d'une sanction légale donnée à ses usurpations; que le parti révolutionnaire, fortifié par l'insuccès de toutes les tentatives régulières et conformes au droit des gens, gagnerait en iniluence sur les populations italiennes, et que M. Mazzini finirait par
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devenir auprès d'elles le représentant du sentiment national. A défaut d'autres améliorations dans le reste de l'Italie, et en présence de « l'impossibilité d'une réforme complète du gouvernement poniitkal , qui réponde aux besoins du temps et aux vœux raisonnables des populations , » on pouvait parer aux premiers dangers en séparant adminislrativement des États pontificaux les provinces les plus agitées et les plus malheureuses. « Sans se flatter que cette combinaison pût durer éternellement, » on pouvait pacifier ainsi les populations et assurer aux puissances alliées une influence bienfaisante au cœur de la péninsule. Ces raisons, éloquemment exposées dans une note verbale du 27 mars, qui a été publiée dans le temps, décidèrent l'Empereur à consentir à ce que le comte Walewski appelât l'attention du congrès sur les affaires de l'Italie.
Ce fut dans la séance du 8 avril que cette discussion eut lieu. Le président du congrès fut chaleureusement appuyé par lord Clarendon. Malheureusement on parla en même temps, non-seulement de Naples et des Légations, mais aussi de la situation embarrassée de la Grèce et de quelques intempérances de la presse belge. Il en advint que les plénipotentiaires de l'Autriche purent se retrancher derrière le défaut d'instructions et de pouvoirs, et que les représentants de la Prusse et de la Russie se refusèrent à entrer dans une discussion où venaient s'entremêler d'autres intérêts qu'ils avaient fort à cœur.
Le comte de Cavour voulut au moins protester contre les fins de nou-recevoir mises en avant par l'Autriche; il écrivit dans ce dessein la note décisive du 16 avril, qu'il est nécessaire de placer ici, tant elle jette de lumière sur les événements qui suivirent ^
1. Note adressée à lord Clarendon et au comte Walewski le 16 avril 1836.
Les soussignt's, plriiipolentinires de S. M. le roi de Sardaigiio, pleins de confiance dans les sentiments de justice des gouvernenieuts de France
Le comte de Cavoiir fut donc obligé de revenir de Paris sans avoir dans sa poche, ainsi qu'il l'écrivait à un ami, le moindre petit duché. La conclusion de la correspondance très-active qu'il avait eue pendant le congrès avec ses collègues de Turin, surtout avec M. Rattazzi, était que la guerre avec l'Autriche, et une guerre à mort, the war to the knife, était nécessaire. Un instant, en présence de la difficulté de rien obtenir de positif et d'immédiat, il avait cru qu'il se-
et d'Angleterre et dans l'amitiù qu'ils professent pour le Piémont, n'ont cessé d'espérer, depuis l'ouverture des conférences, que le congrès de Paris ne se séparerait pas sans avoir pris en sérieuse considération l'état de l'Italie, et avisé aux moyens d'y porter remède en rétablissant l'équilibre politique, troublé par l'occupation d'une grande partie des provinces de la péninsule par des troupes étrangères.
Sûrs du concours de leurs alliés, ils répugnaient à croire qu'aucune des autres puissances, après avoir témoigné un intérêt si vif et si généreux pour le sort des cbrétiens d'Orient appartenant aux races slave et grecque, refuserait de s'occuper des peuples de race latine, encore plus malheureux parce que, à raison du degré de civilisation avancée qu'ils ont atteint, ils sentent plus vivement les conséquences d'un mauvais gouvernement.
Cet espoir a été déçu. Malgré le bon vouloir de l'Angleterre et de la France, malgré leurs efforts bienveillants, la persistance de l'Autriche à exiger que les discussions du congrès demeurassent strictement circonscrites dans la sphère de questions qui avait été tracée avant sa réunion, est cause que cette assemblée, sur laquelle les yeux de toute l'Europe sont tournés, va se dissoudre, non-seulement sans qu'il ait été apporté le moindre adoucissement aux maux de l'Italie, mais sans avoir fait briller au delà cjes Alpes un éclair d'espérance dans l'avenir, propre à calmer les esprits et à leur faire supporter avec résignation le présont.
La position spéciale occupée par l'Autriche dans le sein du congrès rendait peut-être inévitable ce résultat déploral.)le. Les plénipotentiaires sardes sont forcés de le reconnaître. Aussi, sans adresser le moindre reproche à leurs alliés, ils croient de leur devoir d'appeler leur sérieuse attention sur la conséquence fâcheuse qu'il peut avoir pour l'Europe , pour l'Italie et spécialement pour la Sardaigne.
Il serait superflu de tracer ici un tableau exact de l'Italie. Ce qui se passe dans ces contrées depuis bien des années est trop notoire. Le système de compression et de réaction violente inauguré en 1848 et 1849,
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rait obligé de se retirer du ministère. « Je ne sais, écrivaitil le 17 mars à M. Castelli, si ma mission aboutira à quelque chose; mais, si cela arrive, ce ne sera pas faute de m'être remué dans tous les sens. Malgré cela , je n'en serai pas moins condamné par tous les partis. J'y suis résigné d'avance. Les fatigues du grand monde, auxquelles je suis condamné, m'ont admirablement prédisposé à goûter les douceurs de la vie champêtre. Ainsi je vous prie, mon cher
que justifiaient peut-être à son origine les troubles révolutionnaires qui venaient d'être comprimés, dure sans le moindre adoucissement; on peut même dire que, sauf quelques exceptions, il est pratiqué avec un redoulDlement de rigueur. Jamais les prisons et les bagnes n'ont été plus remplis de condamnés pour cause politique; jamais le nombre des proscrits n'a été plus considérable; jamais la police n'a été plus tracassière, ni l'état de siège plus durement appliqué. Ce qui se passe à Parme ne le prouve que trop.
De tels moyens de gouvernement doivent nécessairement maintenir les populations dans un état d'irritation constante et de fermentation révolutionnaire. *
Tel est l'état de l'Italie depuis sept ans.
Toutefois, dans ces derniers temps, l'agitatinn ])opulairc paraissait s'être calmée. Les Italiens, voyant un des princes nationaux coalisé avec les grandes puissances occidentales pour faire triompher les principes du droit et de la justice et améliorer le sort de leurs co-religionnaires en Orient , conçurent l'espoir que la paix ne se ferait pas sans qu'un soulagement fût apporté à leurs maux. Ci^t espoir les rendit calmes et résignés. Mais lorsqu'ils connaîtront le résultat négatif du congrès de Paris, lorsqu'ils sauront que l'Autriche, malgré les bons offices et l'intervention bienveillante de la Fi'ance et de l'Angleterre, s'est refusée à toute discussion, qu'elle n'a pas même voulu se prêter à l'examen des moyens propres à porter remède à un si triste état de choses, il n'est pas douteux cfue l'irritation assoupie se réveillera parmi eux plus violente que jamais. Convaincus de n"a\oir jikis rien à attendre de la diplomatie et des efforts des iiuissanccs qui s'intéressent à leur sort, ils 5e rejetteront avec l'ardeur méridionale dans les rangs du parti révolutionnaire et subversif, et l'Itdie redeviendra un foyer ardent de conspirations et de désordres que l'on comprimera peut-être jmr un redoublement de rigueur, mais que la moindre commotion européenne fera éclater de la manière la i)lus violente. Un état de choses aussi fâcheux, s'il mérite de fixer l'attention des gouvernements de la France et de "An-
ami, de ne pas vous inquiéter si à mon retour une entorse donnée par la Chambre me force à me retirer. Après cinq ans et demi de ministère et trois ans de journalisme, le repos ne peut qu'être le bien-venu. Je vois souvent Bixio, qui nous est resté bien attaché... » Bientôt cependant il reprit courage. 11 écrivait à la même personne le 28 mars : <( Les conférences touchent à leur terme. Sans elles seraient
gleterr-e , intéressés également au maintien de l'ordre et au développement régulier de la civilisation, doit naturellement occuper au plus haut degré le gouvernement du roi de Sardaigne. Le réveil des passions révolutionnaires dans toutes les contrées qui entourent le Piémont, par l'effet de causes de nature à exciter les plus vives sympathies populaires, l'expose à des dangers d'une excessive gravité qui peuvent compromettre cette politique ferme et modérée qui a eu de si heureux résultats à l'intérieur et lui a valu la sympathie et l'estime de l'Europe éclairée.
Mais ce n'est pas là le seul danger qui menace la Sardaigne. Un plus gi'and encore est la conséquence des moyens que l'Autriche emploie pour comprimer la fermentation révolutionnaire en Italie. Appelée par les souverains des petits États de l'Italie, impuissants à contenir le mécontentement de leurs sujets, cette puissance occupe militairement la plus grande partie de la vallée du Pô et de l'Italie centrale , et son influence se fait sentir d'une manière irrésistible sur les pays mêmes où •elle n'a pas de soldats. Appuyées d'un côté à Ferrare et à Bologne, ses trpupes s'étendent jusqu'à Aucune, le long de l'Adriatique, devenu en quelque sorte un lac autrichien; de l'autre, maîtresse de Plaisance que, contrairement à l'esprit sinon à la lettre des traités de Vienne, elle travaille à transformer en place de premier ordre, elle a garnison à Parme, et se dispose à déployer ses forces tout le long de la frontière sarde, du Pô au sommet des Apennins.
Ces occupations permanentes, par l'Autriche, de territoires qui ne lui appartiennent pa3, la rendent la maîti-esse absolue de presque toute l'Italie, détruisent l'équilibre établi par le traité de A'ienne, et sont une menace continuelle pour le Piémont.
Cerné en quelque sorte de toute part par les Autrichiens, voyant se développer sur sa frontière orientale, complètement ouverte, les forces d'une puissance qu'il sait ne pas être animée de sentiments bienveillants à son égard, ce pays est tenu dans un état constant d'appréhension qui l'oblige à demeurer armé et à des mesures défensives excessivement onéreuses pour ses finances, obérées déjà par suite des événements de 1848 et 1849 et de la guerre à laquelle il vient de participer.
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finies depuis longtemps. Nous ne gagnerons rien matériellement, mais nous aurons gagné une chose, c'est que la France et l'Angleterre auront reconnu : 1° que l'état actuel de l'Italie est intolérable; 2° qu'il n'y a que le Piémont qui puisse régénérer l'Italie. Ne voulant pas, pour le moment, faire la guerre à l'Autriche, on ne peut absolument opérer un remaniement territorial quelconque. L'empereur a mis en avant
Les faits que les soussignés viennent d'exposer suffisent pour faire apprécier les dangers de la position où le gouvernement du l'oi de Sardaigne se trouve placé.
Troublé à l'intérieur par l'action des passions révolutionnaires suscitées tout autour de lui par un système de compression violente et par l'occupation étrangère, menacé par l'extension de puissance de l'Autriche, il peut d'un moment à l'autre être forcé par une inévitable nécessité à adopter des mesures extrêmes dont il est impossible de calculer les conséquences.
Les soussignés ne doutent pas qu'un tel état de choses n'excite la sollicitude des gouvernements d'Angleterre et de France, non-seulement à cause de l'amitié sincère et de la sympathie réelle que ces puissances professent pour le souverain qui seul entre tous, dans le moment où le succès était le plus incertain, s'est déclaré ouvertement en leur faveur, mais surtout parce qu'il constitue un véritable danger pour l'Europe.
La Sardaigne est le seul Etat de l'Italie qui ait pu élever une barrière infrancliissalile à l'esprit révolutionnaire, et demeurer en même temps indépendant de l'Autriche : c'est le seul contre-poids à son influence envahissante.
Si la Sardaigne succombait épuisée de forces, abandonnée de ses alliés, si elle aussi était contrainte de subir la domination autrichienne, alors la conquête de l'Italie par cette puissance serait achevée; et l'Autriche, après avoir obtenu sans qu'il lui coûtât le moindre sacrifice l'immense bienfait de la liberté de la navigation du Danube et de la neutralisation de la mer Noire, acquerrait une iniluence prépondérante en Occident.
C'est ce que la France et l'Angleterre ne sauraient vouloir , c'est ce qu'elles ne permettront jamais.
Aussi les soussignés sont convaincus que les cabinets de Londres et de l'aris, pn-nant en sérieuse considération li'tat d' l'Jtalie, aviseront, de concert avec la Sardaigne, aux moyens d"y porter un remède eilicace.
Paris, ce 16 avril 1856.
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trois ou quatre projets...; mais aucun n'est praticable sans poser le casiis belli... » — Et encore : « Je ne puis entrer ici dans beaucoup de détails, mais je vous assure que je n'ai pas à me plaindre de l'empereur. La France voulait la paix : il a dû la faire, et invoquer pour cela le concours de l'Autriche. Il ne pouvait donc pas traiter cette puissance en ennemie, et même, jusqu'à un certain point, il était obligé de la traiter en alliée. En cet état de choses, il ne pouvait pas employer les menaces dans la question italienne : les exhortations étaient seules possibles. Elles ont été faites-, elles n'ont abouti à rien. Le comte Buol a été inébranlable dans les grandes comme dans les petites choses. Cette ténacité, qui tourne au malheur de l'Italie pour le moment, lui sera avantageuse plus tard... »
A son départ pour Turin , le comte de Cavour laissait le comte Buol « épouvanté des manifestations de l'opinion en notre faveur ; » lord Clarendon et le comte Orloff avaient dit en propres termes que-l'état de l'Italie était intolérable, et il n'y avait pas jusqu'aux plénipotentiaires prussiens qui n'eussent dit du mal de l'Autriche. La diplomatie avait échoué devant l'obstination de l'Autriche à poursuivre son système d'oppression et de violence en Italie; mais il nous restait la ressource d'un effort suprême à main armée.
Le 7 mai, à la Chambre, le député Buffa adressa au président du Conseil des interpellations sur ce qu'il avait fait à Paris pour l'Italie. Il demanda des éclaircissements sur le traité de Paris, et particulièrement sur ce qui s'était passé dans la conférence du 8 avril. II exprima l'espoir que les reproches adressés par le comte Walewski à la presse de Belgique n'avaient pas été étendus à la presse piémontaise; enfin il témoigna le désir de connaître l'opinion du congrès sur les usurpations de l'Autriche, et particulièrement sur les fortifications de Plaisance. Après la réponse du comte de Cavour, que nous reproduisons, M. Buffa reprit la parole pour le remercier d'avoir défendu hautement la cause de
l'Italie devant les grandes puissances, de n'avoir pas amoindri les questions et suivi une politique égoïste en insistant pour des compensations territoriales, et il finit en faisant ressortir le contraste que présentait l'agitation, l'état de trouble des provinces italiennes possédées ou occupées par l'Autriche, en regard de la prospérité et de la tranquillité dont jouissait le Piémont.
Les deux champions ordinaires des fractions extrêmes de la Chambre, M. Solaro délia Margarita et M. Brofferio, furent naturellement d'un avis diamétralement opposé à celui de M. Buffa. Quoique s'inspirant de principes contraires, ils tombèrent d'accord pour déclarer que la guerre de Crimée avait été stérile, et que deux mille soldats et 80 millions avaient été sacrifiés en vain. Le comte de Cavour, ainsi qu'il en avait pris l'habitude, ne fit qu'une seule réponse aux deux chefs de la gauche et de la droite. Après un brillant discours de M. Mamiani qui fut vivement applaudi, et les observations présentées par MM. Sappa, Cadorna, Moja et Revel en faveur du ministère, la Chambre adopta à l'unanimité l'ordre du jour suivant : « La Chambre , après avoir entendu les explications du président du Conseil , approuve la politique nationale du gouvernement du Roi et la conduite des plénipotentiaires sardes au congrès de Paris, et en exprimant l'espoir que le gouvernement persévérera avec fermeté dans la même politique, passe à l'ordre du jour. »
S('ance de la Chaml)i<t des députés du G ruai IS.'iC.
Messieurs, pour mieux répondre aux inl,er|)ellalions qui me sont failes el, i)()ur satisfaire à la juste impatience
33 i (W^ U V P. K P A i\ L K VI R N T A 1 R ! :
que la Chambre et le pays ressentent d'être renseignés sur ce qui s'est passé au congrès de Paris, je vous exposerai sommairement ce que les plénipotentiaires sardes ont fait dans cette circonstance.
La Chambre sentira que je ne puis entrer dans des détails bien minutieux, et qu'une certaine réserve m'est commandée soit par les convenances diplomatiques , soit par l'état de suspension où se trouvent encore plusieurs des questions traitées à Paris.
J'ai d'abord un mot à dire sur la position faite aux plénipotentiaires de la Sardaigne. QUiXnd le gouvernement du Pioi signa un traité d'alliance avec l'Angleterre et la France, il ne jugea pas à propos de faire établir d'une façon définitive et précise quelle place serait faite à la Sardaigne dans le congrès qui pourrait avoir à débattre les conditions de la paix; il se contenta de stipuler que la paix ne pourrait être faite sans le concours de la Sardaigne, et il réserva la question de sa situation particulière pour l'époque où Ton parlerait de paix ; il pensait en effet et il pense encore que pour les individus comme pour les nations, la considération et l'influence dépendent de la conduite qu'ils tiennent et de la renommée qu'ils se font, bien plutôt que de stipulations conventionnelles quelconques.
Cette attente ne fut trompée ni dans les camps, ni dans le congrès. Quoique notre général en chef n'ait point eu de rang assigné d'avance, vous savez, Messieurs, quelle influence a exercée, et quel nom s'est fait l'homme que nous devons regarder aujourd'hui comme une gloire nationale. (Bien!)
Longtemps avant le commencement des conférences, le gouvernement eut à s'occuper, en voie préparatoire, (le la part que la Sardaigne aurait à prendre à ces négociations. S'il y eut d'abord quelque incertitude à cet égard, les doutes cessèrent quand nous représentâmes quelle tidélité, quelle énergie nous avions mises à tenir nos engagements; nous fûmes admis au congrès sans aucune réserve, et sans qu'aucune des puissances admises également s'y opposât d'une façon sérieuse.
La mission des plénipotentiaires sardes avait un double objet. Ils devaient d'abord concourir avec nos alliés à la conclusion de la paix avec la Russie, à la consolidation de l'empire ottoman , ils devaient, en second lieu, faire tous leurs efforts pour attirer l'attention de nos alliés et de l'Europe sur la situation de l'Italie, et chercher des soulagements aux maux qui affligent ce pays.
Sur le premier chef, leur tâcha ne fut pas difficile; la cause de l'Occident , la cause de l'empire ottoman était fortement soutenue par les hommes d'État qui représentaient, au congrès, la France et l'Angleterre. D'ailleurs, l'esprit de conciliation et la loyauté déployés par les plénipotentiaires de la Russie aplanissaient les diflicultés; je me plais à rendre justice à ces sentiments de la Russie, témoignés d'une façon toute particulière envers notre pays; et j'en tire un bon augure pour la reprise des anciennes relations, pour le renouvellement des liens d'amitié qui unissent depuis des siècles la maison de Savoie à celle des Romanoff.
Je ne crois pas qu'il soit dilTicile de prouver que le but de la guerre a été atteint. La simple lecture du traité vous
convaincra que tout péril d'usurpation de la part de la Russie a été écarté. Je ne m'arrêterai pas non plus à vous démontrer que tout le possible a été fait pour les chrétiens du territoire ottoman, et qu'on a restauré cet empire autant que le permettait l'état des choses.
Sans exagérer les conséquences du traité, les avantages que nous en devons attendre, je me crois pourtant en droit d'affirmer que la neutralisation de la Mer Noire, et la libre navigation du Danube assurée jusque dans la partie de ce fleuve qui pénètre en Allemagne, exerceront une inlluence notable sur nos échanges.
Un autre résultat, — celui-ci avantageux pour le monde entier, mais surtout pour nous, — est la consécration d'un nouveau droit maritime sur les neutres, assurés désormais, en temps de guerre, contre les excès des puissances plus fortes qu'eux. C'est là une réforme précieuse pour les nations commerçantes dont les marines n'ont pas de quoi lutter avec les marines de premier ordre ; c'est, de plus, grâce à l'adhésion de l'Angleterre, la suppression de l'une des principales causes de contlit entre les puissances qui sont à la tête de la civilisation.
Mais nous devons songer surtout aux avantages moraux que le traité, les conférences nous ont valus. Je tiens que ce n'est point chose médiocre pour nous d'avoir été appelés à prendre part à des négociations, à des résolutions d'un intérêt européen. C'est la première fois depuis longtemps, depuis le traité d'Utrecht peutêtre, qu'une puissance de second ordre est appelée à concourir avec celles de premier ordre à débattre des questions européennes ; c'est une dérogation importante
aux maximes posées par le congrès de Vienne contre les petites puissances ; c'est, en un mot, un fait dont profiteront toutes les nations qui se trouvent dans la même situation que nous, et dont il résulte pour notre pays un accroissement de considération que la sagesse du gouvernement et du peuple saura lui conserver.
Avant de passer aux alïaires générales de l'Italie, je dois répondre aux explications qui m'ont été demandées sur les observations faites par le premier plénipotentiaire français touchant la presse belge.
Ce plénipotentiaire jugea à propos d'appeler l'attention du congrès sur les excès commis parla presse belge contre le gouvernement français et spécialement contre son chef. Le plénipotentiaire de la Grande-Bretagne prit la parole aussitôt après, et tout en faisant les plus amples réserves pour la liberté de la presse , qu'il déclara être l'un des points fondamentaux de la constitution anglaise, il n'hésita pas à blâmer hautement les excès en question. J'ai cru devoir m'associer à ces déclarations du ministre anglais; si les protocoles n'en font pas mention, c'est que les protocoles ne sont pas des procès-verbaux ; mais on le voit dans le résumé du comte AValewski, où il est dit que plusieurs plénipotentiaires firent leurs réserves en faveur de la liberté de la presse. Ces plénipotentiaires sont ceux de l'Angleterre et de la Sardaigne. (Mouvement.)
Cette réserve m'a paru suffisante; je n'ai cru ni opportun ni utile de prononcei- un discours sur la liberté de hi presse au milieu du congrès de Paris ; cela n'cîit'servi (le rien à la presse, et eût pu nuire grandement à la cause de ritahe, ([ui fixait en ce moment l'attention du
congrès; quelques-uns des plénipotentiaires n'auraient même pas demandé mieux que de détourner cette attention de la question italienne vers la question de la presse.
Mais eussé-je pris la parole, je n'aurais rien dit de plus que ce qu'a dit le plénipotentiaire anglais, et sur plusieurs points j'aurais été d'accord avec le plénipotentiaire de la France. Ce dernier, en effet, n'attaqua pas le moins du monde la liberté de la presse, n'en dénonça point les excès relatifs à la politique intérieure, et ne dit mot des exagérations de tel ou tel journal ; il se borna à faire remarquer au congrès l'existence de journaux dont le principal, sinon l'unique but, était non de s'occuper des affaires de la Belgique, mais de combattre le gouvernement français dans la personne de son chef, et de le combattre non point par des raisonnements, mais par l'injure et la calomnie; il observa "fensuite que de bonnes relations pouvaient difficilement subsister entre deux pays quand il se passe dans l'un d'eux de tels abus.
Or, si j'avais eu à manifester une opinion sur ce point, je n'aurais pu que répéter ce que j'ai dit il y a cinq ans dans cette enceinte. J'ai dit, et j'aurais répété au congrès que si la liberté de la presse, poussée jusqu'à ses extrêmes limites, est à peu près sans inconvénient tant qu'il ne s'agit que des affaires intérieures d'un pays, elle ne peut avoir que beaucoup d'inconvénients et très-peu d'avantages par rapport aux affaires extérieures. Si donc un jeu du sort me transportait dans l'enceinte de la Chambre belge, tout en allant m'asseoir à la gauche, vu l'état actuel de ce pays , et tout près de mon ami Frère-Orban, je n'en dénoncerais pas moins à l'Assemblée ces faits regret-
tables, convaincu d(i rendre ainsi un très-grand service à la cause de la liberté.
J'aborde, Messieurs, la question italienne. (Vive attention).
Je vous ai dit que les plénipotentiaires de la Sardaigne avaient pour mission d'appeler l'attention de l'Europe sur la situation anormale et malheureuse de l'Italie, et de chercher à y apporter remède. Dans l'état de choses créé par la paix , nul de vous certainement n'a imaginé qu'il fût possible d'obtenir des circonscriplions teiTitoriales meilleures. Peut-être, si la guerre se fût prolongée et par conséquent étendue davantage, le programme des puissances, en s'étendant aussi, aurait-il pu admettre des améliorations de ce genre; mais la diplomatie n'ayant plus, du moment où les épées rentrent aux fourreaux, qu'à régulariser les résultats de la guerre, il n'y avait, je le répète, rien à espérer de semblable. Les grandes solutions ne sont pas déterminées par la plume. Messieurs; la diplomatie est impuissante à changer l'état des nations ; elle ne fait que sanctionner les faits accomplis et leur donner un caractère légal.
Toutefois, môme au point de vue diplomatique et en partant des traités en vigueur, la question italienne pouvait être portée, sinon devant le congrès, du moins devant les puissances qui le composaient. L'état actuel de l'Italie, en effet, n'est pas conforme aux traités. Les principes établis dans le traité do Vienne et dans les traités qui l'ont suivi sont ouvertement violés; ré([uilibre politique primitivement institué est rompu depuis longlemj)s. Les plénipotentiaires de la Sardaigne crurent devoir ap-
peler rattention de la France et de l'Angleterre sur cet état de choses et les inviter à le prendre en sérieuse considération.
Ils ne rencontrèrent pas d'obstacles sur ce terrain ; aussitôt qu'ils eurent formulé leurs griefs, ils reçurent de nos alliés des témoignages d'une haute faveur et d'un intérêt sincère pour les affaires d'Italie; les représentants de la France et de l'Angleterre, reconnaissant la situation anormale où se trouve le pays par suite de l'occupation d'une grande partie de ses provinces par une puissance étrangère, manifestèrent le désir de voir cette occupation cesser et les choses revenir à un état régulier.
On nous faisait seulement cette objection : — En admettant que l'occupation de l'Italie centrale cesse, quelles seront les conséquences de l'évacuation, toutes choses demeurant ce qu'elles sont aujourd'hui? — Les plénipotentiaires de la Sardaigne répondirent que si des mesures préalables n'étaient prises, ces conséquences pourraient être des plus graves, des plus dangereuses, telles, enfin, qu'ils se garderaient de conseiller l'évacualiou; mais ils ajoutèrent qu'à leurs yeux celle-ci deviendrait possible au moyen de précautions convenables.
Invités à formuler leur opinion sur ce chef, ils crurent devoir dresser non pas un metnorandum, mais un mémoire destiné à être remis, sous forme de note verbale, à la France et à l'Angleterre ^
L'accueil fait à cette note fut très-favorable. L'Angle-