I. M. (le Viry
qui fait peu de cas des alliances, et qui dit que lorsqu'un peuple a la conscience de ses droits et le sentiment de son énergie, il doit peu s'occuper d'alliances, ou s'allier seulement aux gouvernements qui professent les mêmes principes politiques. C'est à merveille; mais ce qui tranche en fin de compte les questions, ce n'est pas un tribunal d'amphictyons devant qui l'on puisse plaider et lutter à armes égales, raisonnements contre raisonnements. Lorsqu'on a lancé bien des notes, des protocoles, des mémorandum , c'est le tour des régiments et des flottes, et le sort des armes, aujourd'hui comme au temps du grand Frédéric, est favorable aux gros bataillons. Quand on n'en a pas d'assez gros, il faut tâcher de se ménager pour le besoin l'aide de ceux des amis, des alliés que Ton peut avoir.
Mais au moins alliez-vous avec des gouvernemenis qui aient les mêmes principes que vous, dit l'honorable BrofTerio. Je respecte le sentiment élevé qui lui dicte ces paroles; mais nous pouvons fort bien, sans faire acte de faiblesse ni de lâcheté, nous allier à des nations qui ne sont pas gouvernées précisément comme nous. Les peuples les plus libres et les plus fiers n'ont pas dédaigné l'alliance de gouvernements fondés sur des principes dilTérenls des leurs, quand ils ont eu à accomplir de grandes entreprises d'indépendance. Les généreux fils de Guillaume Tell, quand ils se trouvèrent en face du puissant duc de Bourgogne, ne reclierchèrent-ilspas l'alliance de Louis XI, qui professait, en politique, de bien autres maximes que les bourgmestres de Berne et de Zurich? Et phis tard, (juand les Hollandais secouèrent la domination
de Philippe II , ii'eurent-ils pas recours à rimpérieuse reine Elisabeth? Au dernier siècle, les puritains de la Nouvelle-Angleterre, après avoir combattu bravement, pendant deux années, contre la mère-pairie, ne s'adressèrent-ils pas au roi le plus absolu .de l'Europe de ce temps, à Louis XVI ; et ne vit-on pas le doyen de la démocratie américaine, Franklin, se mêler dans les antichambres de Versailles à la foule des courtisans pour se rendre le roi propice? M. Brofferio et ses amis voudrontils être plus vertueux, plus purs que Franklin? (Hilarité générale.)
Soit, dira M. Brofferio; mais puisqu'il s'agit de la France, attendons. — Je parle sans réticence : M. Brofferio peut supposer que, dans un avenir plus ou moins éloigné, le gouvernement soit changé en France. Je crois qu'en cela il se trompe grandement; je le crois et je l'espère, car malgré tout le respect que je professe pour la nation française, j'estime qu'elle est de toutes les nations du globe la moins faite pour un régime républicain. Cependant, je veux admettre pour un instant cette éventualité. Eh bien, je dis, Messieurs, que nous n'aurions rien à espérer d'une France républicaine. Et, à- ce propos, qu'on me passe une petite dissertation historique.
Toute l'histoire montre ([ue les républiques ont eu, toutes et toujours, une politique parfaitement égoïste. Relisez l'histoire des républiques grecques et romaine, vous ne trouverez pas une seule circonstance où elles aient été faire la guerre à l'étraugei- dans d(!s vues de civilisation. La Grèce conquit l'Asie-Minenre, mais n'y fonda point la liberté. Rome promena ses aigles dans toute l'Europe, mais
elle n'implanta nulle part les institutions du municipe romain ; Rome détruisit des empires, des royaumes, des républiques, et ne fonda pas une république ; elle renversa des tyrans, mais pour les remplacer par des proconsuls plus odieux que ces tyrans. (Bien.)
Au moyen âge, nos grandes républiques italiennes ont-elles jamais porté des efTorts civilisateurs au delà des frontières italiennes? Venise, Gênes font des conquêtes au delà des mers; y établissent-elles la liberté? Yenise prend Constantinople, mais c'est pour y mettre un empereur franc à la place d'un empereur grec; Yenise devient reine de presque toutes les villes de l'Archipel, de la Morée, pays classique de la liberté; qu'y établit-elle? la domination de ses provéditeurs. Gênes ne fait pas autrement; Gênes répand dans l'Orient son commerce et son activité, mais non pas ses institutions libres ; et cet égoïsme va si loin, que Gênes et Yenise n'étendent pas même leurs institutions au delà de leurs murailles, et que les provinces italiennes qu'elles possèdent sont soumises à un régime paternel, mais absolu.
Les républiques modernes ont-elles été moins égoïstes? Non certes. Les États-Unis, lorsqu'ils eurent conquis leur indépendance, lorsqu'ils furent devenus assez forts pour lutter sur terre et sur mer contre l'Angleterre, accrue en puissance par la défaite de Napoléon, les États-Unis tendirent-ils une main amicale aux Américains du Sud en guerre contre l'Espagne? Non; ils gardèrent la plus stricte neutralité, et ce ne fut point par humanité, par horreur du sang, puisqu'ils surent bien faire la guerre aux Mexicains pour leur prendre des provinces.
Mais pourquoi chercher dans d'autres histoires que celle de la France des preuves de l'illusion qu'il y aurait à compter sur l'appui d'une république française? On a vu en France deux républiques en soixante ans : l'une guerrière et conquérante, l'autre pacifique; l'une et l'autre ont été plus qu'égoïstes envers l'Italie. La première république chassa, il est vrai, les Autrichiens d'Italie, mais ce fut pour faire marché avec l'Autriche elle-même des provinces conquises sur elle; et la Fiance en faisant ainsi ne donnait pas une part de l'Italie pour sauver le tout, elle livrait Venise pour assurer ses propres conquêtes dans les Pays-Bas , sur les bords du Rhin et de la Schelde. (C'est vrai!)
Et la seconde république? Elle était dirigée dans les premiers jours par des hommes qui passent pour être les représentants les plus avancés de la révolution, par les Ledru-Rollin, les Bastide; que lit-elle? Elle nous refusa tout subside, non-seulement d'hommes, d'argent, d'armes, mais jusqu'à l'aide d'un général que nous avions eu le tort immense d'aller lui demander. (Vifs applaudissements.)
Plus tard, lorsque la forme de ce gouvernement eut quelque peu changé et fut devenue plus voisine du système monarchique, notre gouvernement dut recommencer la guerre avec l'Autriche et demanda de nouveau des secours au chef du gouvernement fiançais; savezvous quelle fut la réponse? Je vais vous le dire; je suis imprudent peut-êti'(;, mais il y a neuf ans cpie la cliose s'est passée. Le chef de ce gouvernement était décidé à accédcïr à l'invitation que lui faisait le roi Cliailcs-Albcil
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de lui envoyer en Ilalie des secours matériels pour la guerre; qui rempèclia de suivre cette disposition? Ce furent les chefs de l'Assemblée nationale, les ministres, parmi lesquels siégeaient quelques-uns des républicains d'aujourd'hui. Je puis le dire avec certitude, car j'ai eu le chagrin profond de m'entendre raconter le fait en détail par un orateur renommé qui eut le triste courage de se vanter devant moi d'avoir pris une part très-grande à la funeste résolution imposée en quelque sorte par le gouvernement à son propre chef.
Voilà la générosité des républiques!
Je crois avoir ré[)ondu à tout ce qu'a dit M. Brofïerio. Des hommes qui vont beaucoup plus loin que lui parlent, — hors de cette Chambre à la vérité, — dans un autre ton; ils disent que notre seule alliée doit être la révolution. Insensés, de croire que la révolution, qui mettrait de nouveau en péril les grands principes de l'ordre social, pourrait être favorable à la cause de la liberté en Europe! Insensés, qui ne voient pas qu'elle aurait pour elTet de détruire tout vestige de liberté sur le continent et de nous ramener au moyen âge ! Insensés, mais insensés de bonne foi, qui nous font connaîti'e que leurs aspirations sont plus révolutionnaires que patriotiques et qu'ils aiment la révolution plus que l'Italie!
J'ai dit que notre système repose sur les alliances. Je dois maintenant vous dire comment nous l'avons pratiqué.
Pour former une alliance, il faut, avant tout, inspirer de la confiance et de l'estime. C'est à quoi nous nous sommes appliqués. Il faut eusiiitf^ favoriser les intérêls
communs, développer la bienveillance réciproque par une suite de services échangés et de bons procédés. C'est ce que nous avons eu en vue en concluant les traités de commerce, les conventions consulaires el relatives à la propriété littéraire, en ne perdant enfin aucune occasion de rendre nos rapports internationaux meilleurs et plus faciles.
Et nous n'avons pas eu grand'peine à y parvenir, car, je le dis avec satisfaction, nous avons trouvé les gouvernements d'Angleterre et de France fort bien disposés envers nous. Le système pourtant se déployait avec lenteur, quand la guerre d'Orient nous mit en situation de le consacrer avec éclat et de traduire les bienveillances réciproques en un traité formel qui y mit le sceau.
Le congrès de Paris nous permit en outre de contracter des rapports du même genre avec toutes les autres nations qui n'ont pas un intérêt contraire au nôtre dans les affaires d'Italie, et qui même ont intérêt à voir ces atîaires s'améliorer. Nous avons donc fait tous nos efforts pour nouer de bonnes relations avec l'empire de Russie et le royaume de Prusse.
Je crois que nous avons réussi à l'égard de la Russie; nous pouvons nous flatter d'être avec elle dans d'excellents4ermes, et je ne crois pas que dans le pa.ssé les rapports entre les deux pays aient jamais été meilleurs. La Russie nous veut, je pense, tout autant de l)ien aujourd'hui qu'elle faisait au temps du ministère du comte délia Margarita, alors qu'elle nous menaçait sinon d'une guerre, du moins d'une rupture de relations diplomatiqu(;s à propos de la couleiii' d(ïs barbes (|ue la femme de
l'envoyé russe devait porter aux bals de la cour. (Hilarité.)
Nous avons eu également un plein succès auprès de la Prusse, qui nous donne des preuves continuelles de sa sympathie.
Voilà comment nous avons entendu et pratiqué ce système. Du moment qu'on admet les alliances, il faut bien admettre aussi que nous écoutions les conseils de nos alliés quand ils sont dictés non point par un esprit de domination, mais par une sincère amitié. Je me hâte d'ajouter que ces condescendances ont des bornes qui ne doivent pas être franchies : non-seulement nous ne devons laisser porter atteinte ni à la dignité ni aux intérêts du pays, mais nous ne devons pas non plus nous laisser détourner des règles de conduite, fondées sur la justice, que nous nous sommes tracées.
Ces règles de conduite , nous les avons constamment suivies. Je me borne à citer deux exemples qui ont eu une grande publicité et qu'il n'y a, par conséquent, pas d'inconvénient à rappeler.
La Chambre sait combien nous sommes attachés à l'alliance anglaise; mais nous n'avons jamais balancé à nous séparer de l'Angleterre quand elle ne nous a pas semblé avoir complètement raison sur tel ou tel point. Après le congrès de Paris, l'xingleterre persistait à vouloir pousser les conséquences du traité de paix à l'extrême, plus loin qu'il ne nous paraissait raisonnable ; et dans l'affaire spéciale, mais importante, de Bolgrad, elle insista auprès de nous pour nous décider à joindre notre action à la sienne. La question, examinée de près,
nous parut ne pouvoir être résolue dans le sens indiqué par l'Angleterre que si l'on s'attachait très-littéralement .au texte de l'article; l'esprit du traité était tout contraire. •Nous refusâmes donc de nous joindre à elle, sans nous ranger entièrement pour cela du coté de la France et de la Russie. Notre façon particulière de voir la question fut adoptée, après quelques mois de discussion plus ou moins vive, par les deux parties.
C'est encore ainsi que, dans la question des Principautés danubiennes, nous nous sommes séparés de l'Angleterre, fidèles au devoir de ne point abandonner la cause des Roumains (très-bien!), et de continuer à faire prévaloir partout et autant que possible les principes posés par nous devant le congrès. De même, nous n'avons pu suivre l'Angleterre dans son rapprochement de l'Autriche.
Vous voyez, Messieurs, que nous savons concilier la déférence due à nos alliés avec le respect des grands principes sur lesquels se fonde notre politique.
J'arrive à l'examen des faits à la suite desquels le ministère a résolu de vous présenter le projet de loi actuel.
Les commencements de l'année courante ne semblaient pas devoir être sombres; les Ktats occidentaux s'occupaient de réparer les désastres d'une crise économique et linancière qui avait sévi avec une violence sans exemple dans les principales villes de l'Europe, lorsque arriva l'attcnhit du 14 janvier. L'événement émut au dernier point h; gouvernement français et la France entière. Les cil'constanccs qui l'ont accompagné justifient