SUR UN EMPRUNT DE 50 MILLIONS CONTRACTE EN PRÉVISION DE LA GUERRE
Le 1" janvier 1859, l'empereur Napoléon III, s'adressant au baron de Hubner, lui dit : (c Je regrette beaucoup que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé ; mais je vous prie de dire à l'Empereur que mes sentiments personnels pour' lui sont toujours les mêmes. » Un journal anglais rapportait que ces mots avaient été prononcés de manière à rappeler les paroles jetées par l'empereur Napoléon I" à lord Withworth lors de la rupture de la paix d'Amiens. Les bruits de guerre, en dépit d'une note du Moniteur qui les démentait, s'accréditèrent rapidement, et les grandes maisons de banque en Europe prirent désormais pour base de leurs calculs l'éventualité d'un conflit prochain. Que s'était-il donc passé de si grave entre les cabinets de Paris et devienne? Voici en peu de mots ce qu'il est permis de penser actuellement à ce
sujet.
La divergence de vues que le comte de Cavour avait remarquée entre la France et l'Autriche lors du congrès de Paris avait été entretenue avec bonheur par les événements, et utilisée avec habileté par le comte de Cavour. Ce désaccord avait lini par s'étendre à tous les points les plus im-
portants de la politique européenne. Sur chacune des questions dont s'occupait activement la diplomatie, les cabinets français et autrichien se trouvaient en complet antagonisme. En Servie, dans les principautés danubiennes, dans le Monténégro, dans les négociations pour la navigation du Danube, il y avait entre l'influence de l'Autriche et celle de la France une opposition sourde, mais invariable. Pour ce qui avait trait à l'Italie , le contraste n'était même plus dissimulé. La presse française, et spécialement celle qui passait pour recevoir des inspirations semi-officielles, prenait ouvertement le parti du Piémont et des populations italiennes contre l'Autriche. Les réclamations répétées que le baron de Hubner crut devoir faire à ce sujet auprès du gouvernement français n'aboutirent à aucun résultat positif : les organes de la publicité française mirent une vivacité croissante à agiter les questions italiennes, et à les trancher contre l'Autriche.
En rompant ses relations diplomatiques avec le Piémont, l'Autriche l'avait en quelque sorte désigné elle-même aux populations de la Péninsule comme le défenseur de la liberté et de l'indépendance de la nation. Le rappel du comte Paar servit puissamment la politique du comte de Cavour auprès des Italiens. L'éventualité d'une guerre entre le Piémont et l'Autriche cessa d'être pour eux une hypothèse, une espérance lointaine, et devint le but du grand parti national, organisé déjà dans les diverses provinces par une société active et habilement dirigée, qui avait remplacé plus qu'avantageusement les sectes vieillies du mazzinisme. Le président du conseil avait pris ses précautions d'un autre côté. Dans im voyage qu'il fit pendant l'automne de 1858 à Plombières , il eut l'occasion de se convaincre plus fermement que jamais que la l-Yance n'abandonnerait pas le Piémont dans le cas d'une guerre provoquée par l'Autriche.
Pendant ce temps, les démonstrations contre l'Autriche se multipliaient dans la Lombardie et tlans la Vénétie. C'était
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en vain que l'archiduc Maximilien avait fait apprécier ses qualités aimables, et qu'il avait même laissé entrevoir la possibilité d'obtenir un gouvernement séparé pour les provinces lombarde-vénitiennes. Pour accroître les embarras financiers de l'Autriche, les Milanais s'abstenaient de fumer : tous les cafés et les théâtres se vidaient instantanément aussitôt qu'apparaissait un uniforme autrichien : sortes de conspirations qui, par la petitesse même de leur objet, indiquaient la profondeur du sentiment qui les inspirait, car il est plus facile de rencontrer le patriotisme aux heures de bataille ou d'insurrection que dans la vie ordinaire de tous les jours. On fut obligé de fermer les universités de Pavie et de Padoue, d'entourer d'une grille les guérites des factionnaires pour les protéger; tout était pour l'Autriche haine et menace. Hésitant entre les moyens de conciliation que proposait l'archiduc Maximilien et la rigueur que voulait déployer l'autorité militaire, le gouvernement autrichien fut tour à tour faible et sanguinaire, toujours tyrannique et détesté. Cent trois employés des chemins de fer, étant Italiens, furent destitués d'un coup; le télégraphe électrique ne fut plus desservi que par des Autrichiens. Les opérations de la conscription se faisaient si mal en Lombardie, qu'un cordon militaire fut placé sur toute la ligne de frontière pour empêcher les jeunes gens de se rendre en Piémont. Ces précau-. tions augmentèrent aussitôt après les paroles adressées par l'empereur au baron de Hubner, et prirent, dès ce moment, un caractère agressif contre le Piémont. On accrut à la hâte les fortifications de Plaisance, on renforça Pavie, on envoya des troupes à Côme, à Bergame, etc.
Tel était l'état des choses lorsque le roi Victor-Emmanuel ouvrit le Parlement, le 10 janvier 1859. La partie politique de son discours fut surtout reçue avec des applaudissements enthousiastes dans toute l'Italie, où il se répandit par milliers de copies. Le Roi avait dit :
« L'horizon autour de nous n'est pas entièrement serein :
cependant VOUS vous adonnerez avec votre activité habituelle aux travaux parlementaires.
« Encouragés par l'expérience du passé, affrontons résolument les éventualités de l'avenir.
a Cet avenir sera heureux, car notre politique est fondée sur la justice, sur l'amour de la liberté et de la patrie.
(( Notre pays, petit par son territoire, est devenu influent en Europe, parce qu'il est grand par les idées qu'il représente, par les sympathies qu'il inspire.
« Cette situation n'est pas sans dangers, car tout en respectant les traités, nous ne sommes pas insensibles au cri de douleur qui s'élève vers nous de tant de parties de l'Italie.
« Forts par notre concorde, confiants dans notre bon droit, nous attendrons avec une prudente énergie les décrets de la Providence divine.»
Bientôt les événements se développèrent avec rapidité. Le 13 janvier, le journal officiel de Turin annonçait qu'en considération des préparatifs militaires de l'Autriche, le gouvernement, sans ordonner le rappel des contingents, s'était vu obligé de retirer de la Savoie les régiments qui y étaient en garnison, pour les rapprocher des frontières autrichiennes. Le même journal publiait en même temps deux articles où étaient résumés avec calme les griefs de la France et de la Sardaigne contre l'Autriche -dans la question de la navigation du Danube.
Le 17 janvier, le prince Napoléon arrivait à Turin; le 23, le général Niel et le prince de Latour d'Auvergne demandaient officiellement au Roi, pour le prince, la main de la princesse Marie-Clotilde de Savoie. La cérémonie nuptiale fut ci'débrée le 30 janvier; la population piémontaise accueillit avec de grandes démonstrations cet heureux événement.
La Chambre cependant discutait et votait à une forte majorité un projet de loi pour la mobilisation des gardes
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nationales ; puis le projet de l'emprunt de 5-0 millions, destiné à mettre le pays en état complet de défense, lui était présenté. Tandis qu'elle l'examinait dans ses bureaux, la brochure Napoléon III et l'Italie venait avertir l'Europe, et l'empereur lui-même , dans son discours d'ouverture de la session législative, prononçait cette parole solennelle, que l'intérêt de la France est partout oi^i la cause de la justice et de la civilisation est engagée. Aux yeux de tout le monde la guerre était imminente. Tout se réunissait donc pour démontrer l'opportunité d'un emprunt, et la commission nommée par la Chambre, dans son examen préalable du projet, délibéra à l'unanimité dans ce sens. Le projet de loi cependant ne fut pas voté sans discussion.
L'extrême droite laissa voir dans le débat son vieux penchant pour l'Autriche. M. Solaro délia. Margarita déclara que c'était le Piémont qui provoquait l'Autriche par son système de politique révolutionnaire. Le comte de Camburzano dit que le pays était incapable de i^ésister à l'Autriche, et qu'on ne pouvait se fier à l'alliance française. M. Costa de Beauregard soutint que la Savoie verrait de mauvais œil une guerre pour la cause italienne, et M. Deviry, poussant l'opposition jusqu'à la violence, affirma que la Savoie se séparerait du Piémont plutôt que de le suivre.
M. Mamiani répondit à M. Solaro délia Margaiita avec cette beauté de parole dont l'iniluence est réelle dans les occasions suprêmes; M. Brofferio prit, cette fois, la défense du ministère contre M. de Camburzano. M. de Revel enfin , se séparant de ses amis de la droite, déclara qu'il voterait l'emprunt, le croyant nécessaire pour la défense du pays et pour la sauvegarde de la dignité nationale.
La loi fut votée le même jour à la Chambre des députés, par 116 voix contre 35. Elle fut adoptée au Sénat, malgré l'opposition de MM. Brignole, Audifredi et Gallina, à la majorité de 59 voix contre 7, dans la séance du 17 février.
Ajoutons que par une circulaire aux légations de Sar-
daigne, du k février, et* par une note du 17 mars, adressée à nuire ministre à Londres, le comte de Cavour expliqua la portée exclusivement défensive des mesures financières et militaires prises par le Piémont. Ces deux dépêches ont été publiées.
Séance de la Chambre des députés du 9 février 1859.
Messieurs, les honorables orateurs qui ont combattu ce projet de loi, si favorablement accueilli dans les bureaux de la Chambre, ont voulu démontrer qu'il est la conséquence d'une politique hasardeuse, provocatrice, et faite pour attirer les fléaux de la guerre sur le [)ays et peut-être sur l'Europe entière. L'un d'eux a été jusqu'à représenter cette politique comme personnelle au président du conseil , comme suggérée par le besoin pressant de sortir de certains embarras où le ministère serait plongé.
Pour me justifier^ pour justifier le gouvernement d'accusations aussi graves, il n'est pas besoin que je répète ce que je disais devant vous, l'année dernière, de la ligne de conduite suivie parle gouvernement du Roi depuis 1819; je ne veux pas abuser de votre attention, et il suffit que je m'en rapporte au souvenir que vous en aurez gardé peut-être. Permettez-moi seulement. Messieurs, de vous rappeler que notre politique fut toujours conséque!;î(! avec elle-même, depuis le jour où notre généreux souverain recueillit l'héritage de son père sur le champ de bataille de Novare, juscprà celui où il prononça, il \ a un mois, l(!s |)aroles impc-rissahles t[iù tirent battii! le cœur de tous les Italiens et réveillèrent rKur(t[)e.
Notre politique, Messieurs, n'a jamais été ni provocatrice ni révolutionnaire; mais elle a toujours été libérale, nationale, italienne. Ni à présent, ni dans le passé, nous ne nous sommes crus en droit de provoquer une guerre ; mais nous avons toujours mis au premier rang de nos devoirs non-seulement le développement à l'intérieur des principes de liberté et de nationalité, mais encore la représentation, en face de l'Europe, des besoins, des douleurs et des espérances de l'Italie. (Vifs applaudissements.)
Ce programme, nous l'avons toujours énoncé à haute voix dans le Parlement, et jusque dans les conseils diplomatiques. Là même notre politique n'a point été regardée comme aventureuse, comme provocatrice; les hommes d'État les plus graves, ceux dont l'honorable comte délia Margarita serait le moins disposé à mettre en doute l'autorité, nous ont approuvés aussi explicitement qu'il était possible. Je me bornerai, Messieurs, à vous rappeler ce qu'ont dit au congrès de Paris les représentants des puissances occidentales. Plus diplomatiques dans la forme, leurs paroles n'étaient pas moins énergiques au fond que celles que nos plus ardents orateurs ont prononcées ici sur le même sujet.
Après le congrès, notre politique n'a pas changé; elle .ne s'est point faite agressive. J'ose défier mes honorables adversaires de citer un seul acte de provocation de notre part. Nous avons jugé nécessaire, il est vrai , après le congrès, de pourvoir activement à la défense de l'I^tat, et nous avons construit les fortilications d'Alexandrie; mais nous y étions déterminés par la certitude acquise à Paris
que la question italienne ne pourrait être résolue par des moyens pacifiques ; et en agissant en conséquence, nous ne sommes point sortis de la légalité et n'avons provoqué personne.
Nos rapports diplomatiques avec l'Autriche furent ensuite interrompus; ce n'est pas de nous que vint l'initiative de la rupture. Pas plus après qu'avant nous n'avons usé de provocations. Seulement, nous n'avons pas dévié de la ligne de notre devoir, nous avons continué à rappeler en toute occasion l'attention de l'Europe sur les souffrances de l'Italie, sur sa situation anormale, sur les périls qui en résultaient. Les puissances qui s'étaient jointes à nous sur cette question au congrès de Paris, avec une vigueur qui ne le cédait pas à celle des protestations de la Sardaigne , ont-elles plus tard apprécié moins amicalement nos actes? ont-elles jugé que nous les avions abusées sur le véritable état des choses?
Non, Messieurs. Je ne commenterai pas ici les paroles prononcées dernièrement par le souverain de l'une des plus grandes nations de l'Europe; je signalerai seulement l'approbation solennelle et complète donnée au Piémont dans cette circonstance ^ Les autres puissances, plus portées peut-être à la paix, ne nous ont pas davantage démentis. Le Parlement anglais, que l'opposition cite souvent, a reconnu avec unanimité que l'Italie est dans une situation absolument anormale; une telle autorité ne doit-elle pas persuader mes contradicteurs, et les décider à s'unir <à nous jiour protester contre le déplorable état
1. Le discours (le rEiiipcrcur à l'ouverture desCluuiihrcSjdu 7 février.
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de choses où languissent le centre et le sud de la Péninsule? (Bravos.)
Mais pourquoi ces préparatifs, nous dit-on? Pourquoi les forces de l'État accumulées à la frontière et le rapide armement d'Alexandrie et de Casai? Pourquoi un emprunt destiné à subvenir aux préparatifs de défense? L'Autriche n'a aucune visée offensive; elle a toujours respecté et respectera toujours les traités, et si vous ne l'attaquez pas, elle ne cessera pas de vous traiter avec égards, — L'honorable comte Solaro est même allé si loin dans sa confiance, qu'il a proposé, pour soulager nos finances, de licencier une partie de l'armée et de nous reposer entièrement sur la bienveillance de l'Autriche et sur l'assistance de nos alliés. Il est vrai. Messieurs, notre sécurité pourrait être complète si en décrétant une telle mesure vous l'acheviez en élevant au pouvoir les représentants des principes opposés aux nôtres. (Bravos.) Alors, en effet, l'Autriche ne nous menacerait plus. Mais comme cette partie sous-entendue du programme dont je viens de parlei' ne paraît pas pouvoir se concilier avec les résolutions prises par la majorité de la nation, il serait imprudent de nous fier à ce point aux bonnes intentions de l'Autriche. Les faits d'ailleurs montrent assez quelles sont ses intentions.
L'honorable Mamiani vient de vous rappeler avec éloquence les provocations répétées de l'Autriche , sa domination successivement étendue pendant ces dix années jusqu'à Ancône, les fortifications de Plaisance accrues malgré les traités, la garnison de cette ville cantonnée jusque dans les forts qui l'enlouient.
Mais pourquoi chercher des faits anciens? ce sont les faits récents qui nous ont contraints à agir. Ainsi que mon collègue des finances l'a rappelé à la Chambre, le gouvernement autrichien , sans qu'aucun prétexte lui eût été fourni chez nous ni dans le reste de la Péninsule, a annoncé à l'Europe qu'il expédiait en Italie un nouveau corps d'armée, et la chose a été exécutée avec une promptitude qui rappelle les mouvements stratégiques du premier empire. Pendant plusieurs jours , tous les moyens de transport ordinaires, tous ceux des chemins de fer, furent absorbés par le gouvernement ; sur les lignes de Vienne à Trieste et de Yenise à Milan , on ne voyait que soldats, chevaux, matériel de toute sorte; et ces troupes ne furent pas concentrées dans les grandes villes, où l'on eût pu imaginer que des soulèvements auraient lieu; elles furent envoyées à notre frontière, dans les villes où des mouvements étaient le moins possibles. L'Autriche, en un mot, prend vis-à-vis de nous une attitude non pas défensive , mais positivement offensive , sans qu'aucun acte de notre part, je le répète, ait justifié cette manière d'agir, et même dans une période de trêve diplomatique, en quelque sorte, puisqu'il s'est écoulé un temps assez long sans que le Piémont ail eu l'occasion de mettre de nouveau les affaires d'Italie sous les yeux des puissances.
J'ai donc le droit de déclarer de la manière la plus solennelle au Parlement, en face du pays et de l'Europe, que nous n'avons point provoqué l'Autriche, et que l'Autriche nous piovocjuc.
Je sais bien qu'auprès des cabinets, dans ses notes écrites, l'Autriche a protesté de son amour pour la paix
et de son respect pour les institutions piémontaises. Mais le comte Solaro connaît trop l'histoire de la diplomatie pour oublier que ce ne serait pas la première fois que des projets belliqueux se masqueraient sous des démonstrations pacifiques. Il était donc prudent, il était de notre devoir le plus strict de nous mettre en garde de notre côté avec énergie et promptitude.
Le ministère a pris toutes les mesures qui étaient du ressort du pouvoir exécutif; pour celles qui en excèdent les limites, nous venons aujourd'hui vous demander les moyens de les effectuer, afin de pourvoir à la défense de la patrie, à la sauvegarde de son honneur et de ses plus chers intérêts.
On nous dit à ce propos que les principaux orateurs anglais qui ont pris part à la discussion de l'adresse en réponse au discours de la couronne , ont manifesté des désirs de paix et des dispositions peu conformes aux prétendus projets guerriers du Piémont.
Je ne me dissimule pas la gravité de ce fait. Nul dans celte Chambre ne fait plus de cas que moi des opinions des hommes d'État d'Angleterre ; je suis habitué depuis mon enfance à respecter leur pays, et j'y ai puisé la plus grande partie des connaissances politiques qui m'ont guidé dans ma carrière. J'estime et je respecte l'Angleterre, cette forteresse où la liberté a trouvé et pourrait trouver encore un refuge inexpugnable. L'alliance avec l'Angleterre, autant qu'elle était possible, a toujours été pour moi un objet de prédilection; je l'ai montré comme écrivain et comme ministre , jusqu'à me le faire reprocher par mes adversaires. Tous les actes de notre poli-
tique sont là pour prouver combien l'alliance anglaise nous a été chère ; nos réformes commerciales , la part que nous avons prise à la guerre d'Orient et au congrès de Paris portent témoignage du soin que nous avons mis à nous concilier l'amitié de cette grande et noble nation.
Qu'il me soit permis de le dire : ces efforts, Messieurs, n'ont pas été entièrèmant vains. Au congrès de Paris, l'Angleterre nous a puissamment aidés, et s'est montrée animée des mômes sentiments que nous sur la plupart des questions relatives à l'Italie. Si aujourd'hui elle se sépare de nos opinions, ou si, pour mieux dire, elle porte sur l'état actuel de nos affaires un jugement que je liens en grande partie pour erroné, elle exprime ce jugement dans des termes qui ne sont pas sans dénoter de la sympathie. Tout en déplorant la manière dont quelques hommes d'État anglais envisagent notre situation, je ne puis qu'être sensible aux expressions dont les principaux orateurs se sont servis à notre égard. Et puisque l'honorable Beauregard a parlé du discours de lord Derby, je l'engage à le lire dans l'original anglais : il y verra que si lord Derby a employé un adjectif impropre au sujet du discours de la couronne, il a dit que notre pays est un pays glorieux, et qu'il a une importance bien supérieure à celle que semble comporter son étendue. Il me paraît difficile de désirer qu'on parle de nous en termes meilleurs.
Toutefois, je ne nie pas que l'opinion de plusieurs hommes politiques d'Angleterre ne se soit modifiée depuis 1856. Parmi les vertus principales du peuple anglais
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se trouve le patriotisme ; l'Anglais juge toutes les questions au point de vue national, et quand il croit que rintérêt de son pays est en jeu, toute autre considération perd beaucoup d'importance à ses yeux. Par malheur, l'Angleterre a cru, après 1856, que son intérêt était de se rapprocher de l'Autriche; cette puissance, qui ne l'avait point aidée sur les champs de bataille, mais qui lui avait prêté son appui sur le terrain diplomatique, lui a paru un sûr allié dans les affaires d'Orient. De là un certain changement dans ses vues sur la question italienne ; elle ne les a pas modifiées à l'égard de l'Italie du centre et du sud, et ses jugements sur les gouvernements de Naples et du pape n'ont pas varié ; mais quant aux provinces de la rive gauche du Pô, l'Angleterre a su voir dans le régime qu'elles subissent des améliorations que nous, malgré le voisinage, nous n'avons pu découvrir. (Hilarité et vive approbation.) Le cri de douleur qui s'élève de Naples et de Tîologne arrive toujours avec la même intensité aux rivages de la Tamise, mais les plaintes qui éclatent à Milan et à Yenise sont arrêtées sans rémission par les Alpes autrichiennes. (Applaudissements.)
Ce fâcheux état de choses ne me décourage pas entièrement, Messieurs. J'ai confiance dans la rectitude de sens, dans la générosité de sentiments de la nation anglaise, car je sais par expérience que devant elle la cause du juste et du vrai finit toujours par l'emporter ; je sais que les principes de liberté, que les droits véritables trouvent chez elle de chauds et éloquents défenseurs, et que, lorsqu'une question se dégage du fatras des sophismes et se pose avec clarté et précision devant elle.
toutes les chances de rekissite sont du côté de la raison, du progrès et de la civilisation. (Applaudissements prolongés.) Je ne me décourage pas, car, sans avoir atteint un âge bien avancé, je me souviens d'avoir vu triompher plusieurs fois en Angleterre les causes soutenues au nom de la liberté et de la justice, quel que fût contre elles l'effort des intérêts, des préjugés particuliers, des instincts de caste. Le débat pourra être long, mais le succès est certain.
Je me rappelle la grande lutte de l'émancipation irlandaise; et je me rappelle aussi son triomphe. J'ai souvenir encore de l'émancipation de la race noire, et des obstacles qu'y opposaient l'intérêt des colons et les préjugés de presque toutes les classes en Angleterre. La cause de l'Italie, Messieurs, n'est pas moins sacrée, ni moins propre à émouvoir les cœurs généreux, que celle des Irlandais, que celle de la race noire ; elle aussi (avec chaleur), elle aussi triomphera au tribunal de l'opinion anglaise. (Mouvement.) Je ne puis croire que l'éminent homme d'État qui préside les conseils de la couronne d'Angleterre, après avoir été assez heureux pour faire ligurer dans l'émancipation des nègres le nom que l'histoire lui a transmis, veuille terminer sa brillante carrière par une complicité avec ceux qui voudraient condamner les Italiens à une servitude éternelle. (Applaudissements.)
11 ne me reste qu'à ajouter quelques mots sur une matière qu'a abordée riionorable Costa de Beauregni'd. Il vous a fait entrevoir la possibilité d'un douloureux événement ^ Je ne m'atlondais pas qu'un homme généreux et