‹ OEuvre parlementaire du comte de Cavour; traduite et annotéeChapitre 55 sur 69 · SUR LE PROJET DE LOI CONEÉRANT AU ROI LES PLEINS POUVOIRS · texte numérisé non relu

SUR LE PROJET DE LOI CONEÉRANT AU ROI LES PLEINS POUVOIRS

La pièce suivante marque l'une des dates les plus importantes de la vie du comte de Cavour et de l'histoire de l'Italie.

La brillante guerre de Lombardie a été précédée d'une campagne diplomatique dont il serait trop long de rapporter ici tous les incidents. Voici sommairement ce qui venait de se passer en Europe au moment où les hostilités connnencèrent.

L'Angleterre et la Prusse avaient fait tous les efforts imaginables pour les prévenir. Le cabinet de lord Derby, en possession du pouvoir depuis l'affaire d'Orsini, s'était rapproché de l'Autriche autant que le lui avait permis l'opinion du peuple anglais, très-favorable à l'Italie. Après avoii', dans un discours au Parlement, blâmé directement ce qu'il appelait la politique révolutionnaire du Piémont, lord Derby avait fait demander au comte de Cavour (juels moyens lui paraissaient pouvoir être adoptés pour améliorer le sort de l'Italie. Un mémorandum du l^"" mars, publié dans le temps, répondit à cette question. Il est à présumer que les conclusions qui y étaient formulées sei^irent de base à la mission ofiicieusede lord Cowley à Vienne. A peine ce diplomate élail-il

de retour à Paris, que la Russie proposa de soumettre à un congrès les affaires d'Italie. L'Autriche pendant ce temps avait continué ses préparatifs militaires, envoyé en Lombardie ses bataillons de frontières, et rappelé tous les soldats en congé ; la proposition de la Russie ne lui convenait donc en aucune façon. Elle ne négligea rien pour la faire échouer, et alla jusqu'à mettre sur le tapis une évacuation immédiate du territoire du saint-siége par les troupes françaises et autrichiennes. Le comte de Cavour dut faire remarquer, dans une dépêche adressée au ministre de Sardaigne à Londres , que cette retraite ne devait avoir pour effet que de jeter les provinces pontificales dans un état de désordre qui justifierait des interventions nouvelles.

Voyant que la convocation d'un congrès était acceptée de tout le monde, l'Autriche finit par y adhérer, mais à la condition que le Piémont en serait exclu , ce qui fut admis par les puissances, malgré nos efforts.

Elle prétendit ensuite que le Piémont commençât par désarmer. L'Angleterre appuya cette prétention en offrant au Piémont sa propre garantie et celle de la Prusse contre toute agression de la part de l'Autriche. Mais, comme l'Autriche avait été la première à armer, le comte de Cavour jugea que la dignité du Piémont, entre autres considérations, lui interdisait de désarmer le premier. Il proposa seulement que les deux armées se tinssent à une distance égale de la frontière pour prévenir toute agression accidentelle. Le cabinet de Vienne n'y. consentit pas, et riposta, cette fois, par un projet de désarmement général.

L'Angleterre appuya vivement ce nouvel expédient. La France y acquiesça en principe, n'servant au congrès (.Vi'W n-gler l'exécution. Quant à la Sardaigne, si l'on n'eût pas persisté à l'exclure du congrès , elle eût pu suivre l'exemple de la France : mais l'isolement même aucjuel on la condanmait lui défendait d'accéder au principe du désarmement. Néanmoins, le comte de Cavour promit que si l'Au-

triche cessait d'envoyer de nouvelles troupes en Italie, le Piémont n'appellerait pas sous les armes les réserves, ne mobiliserait pas son armée et ne ferait pas quitter à ses troupes les positions purement défensives qu'elles occupaient depuis trois mois.

L'Angleterre en vint alors à admettre qu'un plénipotentiaire sarde assistât au congrès, mais uniquement pour traiter la question de désarmement. Cette restriction injuste et blessante pour le Piémont fut également repoussée par M. de Cavour. Le cabinet de Saint-James proposa enfin le désarmement simultané, à la condition que la Sardaigne et les autres États italiens seraient admis au congrès sur les bases adoptées au congrès de Laybach, c'est-à-dire sur le pied d'une parfaite égalité entre toutes les puissances. Le comte de Cavour accepta. Sa réponse fut adressée le 17 avril aux ministres d'Angletei-re et de Prusse à Turin; elle fut en outre publiée dans le journal ofTiciel ; elle était donc connue à Vienne lorsque le cabinet autrichien, jetant le masque, lança son ultimatum daté du 19 avril, auquel le comte de Cavour répliqua le 26, dans une note remise le son' même à l'envoyé, M. de Kellersperg.

Pendant les trois jours fixés par l'ultimatum, le cabinet anglais fit un dernier effort pour arrêter les hostilités. Après avoir protesté, comme le firent la Prusse et la Russie, contre la détermination de l'Autriche , lord Malmesbury ordonna au ministre anglais à Berne de se rendre au camp du maréchal Giulay pour l'engager à attendre de nouveaux ordres avant de passer le Tessin. Le comte de Cavour craignit un moment que les menaces autrichiennes ne fussent pas exécutées. Ce fut avec une joie indicible qu"il apprit que le territoire piémontais était envahi. L'Autriche avait enfin déchiré elle-même ces traités de 1815 qui, violés maintes fois par elle à son profil, étaient cependant encore, au commencement de 1850. les tables d'airain de la servitude de l'Italie.

DU COMTE DF, CAVOUR. Mi

cnMMU\i(;\TinN or gouvernement

>îéance de la f'iiamhro dos députés du '2'i avril IS.V.t.

Lt; COMTE DE Cavour, lisant : • Messieurs,

Les grandes puissances européennes, dans le dessein de traiter la question italienne par les voies diplomatiques et d'essayer, s'il était possible, de la résoudre pacifiquement, ont décidé au mois de mars qu'un congrès aurait lieu à cet effef.

L'Autriche , cependant, mettait à son adhésion une condition concernant la Sardaigne seule : celle d'un désarmement préalable de notre part. Cette prétention, repoussée sans hésitation par le gouvernement du Roi comme injuste et contraire à la dignité du pays , ne trouva d'appui auprès d'aucune puissance. L'Autriche, alors, formula une autre proposition, celle d'un désarmement général.

Cet incident donna lieu à une série de négociations ([ui, malgré l'activité et la rapidité des communications télégraphiques, continuèrent pendant plusieurs semaines (!t aboutirent à la proposition de l'Angleterre, acceptée par la France, la Russie et la Prusse, et que vous connaissez. Rien que le Piémont comprît quels doutes, quels inconvénients |)ouvait susciter l'application du principe émis, cependant, par esprit de conciliation et comme (hM'uière concjîssion possible, il y adhéra.

rm ORUYRR PARLEMENTAIRE

L'Autriche, au contraire, l'a formellement repoussé. Ce refus , dont la nouvelle nous arrivait de tous les points de l'Europe, nous fut enlin officiellement annoncé par le représentant de l'Angleterre à Turin, lequel, par ordre de son gouvernement, nous signifia que le cabinet de Vienne avait résolu d'inviter directement le Piémont à désarmer, en demandant une réponse définitive dans le terme de trois jours.

Le fond et la forme de cette demande ne peuvent laisser aucun doute, aux yeux de toute l'Europe, sur les intentions véritables de l'Autriche. C'est le résultat et la conclusion des grands préparatifs d'attaque que l'Autriche concentre depuis-longtemps sur nos frontières, et qui sont devenus pendant ces derniers jours encore plus considérables et plus menaçants.

Dans cet état de choses, en présence des graves dangers qui nous menacent, le gouvernement du Roi a cru de son devoir de se présenter sans délai au Parlement et de lui demander les pouvoirs qu'il juge nécessaires pour la défense de la patrie. 11 a donc prié voire président de convoquer immédiatement la Chambre, qui s'était séparée pour les vacances de Pâques.

Hier, à une heure avancée de la nuit, il nous fut annoncé indirectement que l'Autriche diffère d'adresser au Piémont la demande qu'elle a résolue ; mais comme elle a repoussé la proposition de f Angleterre, cela ne peut modifier en rien ni la situation, ni nos résolutions.

Dans ces circonstances, les dispositions prises par S. jM. l'empereur des Français sont pour nous un encouragement et un sujet de reconnaissance.

nil COMTE DE GAVOUR. ?)0r>

Nous pensons donc que la Chambre n'hésitera pas à conférer au Roi les pleins pouvoirs que les temps demandent.

Et qui pourrait êlre meilleur gardien de nos Hbertés? Qui pourrait être plus digne de cette preuve de confiance de la nation? Lui dont le nom, depuis dix années de règne, signifie loyauté et honneur (applaudissements prolongés sur tous les bancs de la Chambre) ; lui qui porla toujours haut et ferme le drapeau tricolore italien (applaudissements) ; lui qui à ce moment même se prépare à combattre pour la liberté et l'indépendance! (Longs applaudissements; cris de Xïxe le roi!)

Nous avons l'assurance, Messieurs, qu'en confiant dans ce grave moment les pleins pouvoirs à Victor-Emmanuel, vous serez applaudis unanimement par le Piémont, par l'Italie. (Bravos prolongés.)

5U(i OElVRli PARLEMENTAIRE

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